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De la dangerosité des monnaies locales…

21 Août 2022, 06:54am

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

                L'argent est le centre névralgique du système marchand. Il paraît donc indispensable. Pourtant, il induit mécaniquement des effets pervers qui se répercutent sur quantité de problèmes. Du fait de son côté pratique et millénaire, beaucoup de militants se sont logiquement persuadés que c'était l'usage qui était en cause et non l'argent lui-même. Il suffirait donc de gérer l'argent de façon éthique, égalitaire, démocratique  pour éradiquer ses effets pervers.

             Dans la réalité, si l'on regarde la longue expérience des monnaies locales (expérimentées depuis la crise de 1929, la plus ancienne encore en fonction étant le Wir, fondée en Suisse en 1934 par des chefs d'entreprises) et leur nombre (plus de 5 000 en activité dans le monde à ce jour), force est de constater que toutes retrouvent rapidement les effets pervers de l'argent. La méthode, les hommes, les contextes politiques n'ont rien à voir. C'est une évidence factuelle qui n'est jamais mise en lumière et quand elle l'est, elle est négligée, et chaque nouvel organisateur de monnaie locale est persuadé qu'il fera mieux. C'est un peu l'histoire de l'hydre de Lerne des anciens Grecs: l'Hydre avait un corps de serpent surmonté de neuf têtes dont huit étaient mortelles et la neuvième immortelle. Chaque fois qu'on coupait une des têtes de l'hydre, deux nouvelles poussaient. C'est une façon de décrire le destin de l'homme confronté à des problèmes qu'aucune de ses actions ne peut totalement résoudre. L'argent, en tant que monnaie, est utilisé depuis le 15ème siècle avant J.-C. Les problèmes qu'il pose ont été analysés par Aristote, Pierre Olivi au Moyen Âge, Marx au 19ème siècle et aujourd'hui par des centaines d'économistes et des milliers de militants. Si un problème traverse autant de siècles sans être résolu, c'est à l'évidence qu'il est mal posé !...

                La vidéo du Canard Réfractaire sur la nouvelle monnaie bretonne, le Pezh, est exemplaire. Son concepteur nous en décrit tous les avantages et le vidéaste, juste après avoir produit une excellente vidéo sur la puissance de la finance, tombe dans le piège et s'enthousiasme, sans voir l'hydre derrière le Pezh. Je reprends donc les principaux arguments présentés en faveur du Pezh.

                "Ce qui fait la richesse, c'est la circulation de la monnaie. Or, les monnaies locales font davantage circuler la monnaie au niveau local que l'euro. Donc une monnaie locale crée de la richesse et c'est ce que l'on veut…" Voilà une belle démonstration de l'intoxication monétaire commune. Toute monnaie, Pezh ou euro, n'a de sens que si elle passe le plus vite possible de main en main. C'est un des fondements du capitalisme qui calcule la richesse d'une monnaie ou d'un État à l'aune de la vitesse de cette rotation monétaire. C'est ce qui explique l'acharnement que l'on met à chercher une croissance infinie dans un monde fini, même si elle induit des dégâts environnementaux et des misères humaines scandaleuses. C'est la raison même de la concurrence qui nous met tous en état permanent de guerre civile. C'est aussi la reconnaissance qu'une monnaie locale est forcément en concurrence avec la monnaie nationale, au moins localement, que les commerçants affidés de la monnaie locale captent une part du marché à ceux qui restent fidèles à l'euro. C'est la preuve évidente que, locale ou nationale, la monnaie n'a de sens qu'en créant de la richesse. Si on accepte ce principe, il faut aussi admettre que toute masse monétaire étant limitée, certains en auront beaucoup trop, d'autres pas assez… Ça commence très mal, cette plaisante alternative!

                "On va flécher cette richesse sur une économie que l'on veut éthique, bio, socialement acceptable…" C'est vrai, la loi du 30  Juillet 2014 qui encadre les monnaies complémentaires précise que ces initiatives privées ne peuvent concerner que des associations bénévoles et des entreprises d'économie sociale et solidaire. Donc, logiquement, les banquiers, les spéculateurs, les capitalistes en général auraient dû s'opposer à cette loi au nom de la concurrence libre et non faussée. Or, ce sont eux qui ont mis en forme cette loi, en ont défini les modes opératoires. Seraient-ils masochistes ou ont-ils été atteints d'un soudain et éphémère accès d'humanité? Les financiers sont généralement plus  roués que les militants écolos. S'ils ont permis cette loi, c'est à n'en pas douter parce qu'elle ne leur était en rien dangereuse et qu'ils y trouveraient leur compte.

                Quand bien même il y aurait une monnaie locale par ville en France, quand bien même la moitié de leurs citoyens adopteraient la monnaie locale pour leurs achats quotidiens ou pour vendre leurs productions locales et bios, les gérants des monnaies locales seront des agents de change, avec ce que cela implique. L'argent équivalent déposé en banque en euros sera toujours accessible aux pires achats d'actifs pourris et aux investissements les plus polluants…   

                "Cet argent n'est pas placé dans une banque ordinaire sans contrôle possible, mais à la NEF, laquelle ne finance que des projets locaux et éthiques." Tout est dit: face au capitalisme dévorant, créons des monnaies justes, des banques éthiques, une économie sociale et solidaire. Il pleut, jetons-nous à l'eau pour ne pas nous mouiller! Mouillés, nous le serons très vite en nous jetant dans les pièges capitalistes. Si la NEF se réclame de l'économie sociale et solidaire et que les militants du Pezh n'y voient pas de splendides oxymores, c'est qu'ils n'ont rien compris au capitalisme.

                L'échange marchand sans profit est une absurdité logique et le profit se fait toujours au dépend d'un autre, conduit inexorablement à la guerre économique généralisée. Une banque éthique ne ferait donc pas de profits financiers? Pourquoi alors réclame-t-elle des frais bancaires, des intérêts sur les prêts? Une économie sociale et solidaire peut-elle refuser d'entrer en concurrence avec qui que ce soit?  Est-il possible d'organiser des échanges marchands où il n'y aurait pas de perdants, ni entre producteurs, ni vis-à-vis des consommateurs? C'est un beau rêve, certes, mais qui ne peut se réaliser dans un cadre capitaliste.

                En outre, la concurrence, conséquence directe de l'échange marchand, induit mécaniquement la spécialisation. C'est vrai au niveau d'un État qui, dans ce système, finit toujours par exporter ce qu'il fait le mieux, par ne fabriquer que cela, et par importer tout le reste. La mondialisation nous le prouve chaque jour et en tous lieux. C'est tout aussi vrai au niveau local et c'est ce qui a amené la polyculture à disparaître, l'atelier à céder la place à l'usine délocalisée, l'épicier du quartier à se spécialiser dans le commerce de dépannage de proximité face aux supermarchés.

                Si on veut garder les fondements du capitalisme (l'argent, le profit, la concurrence, la croissance…), alors il faut accepter l'usine délocalisée, la monoculture mécanisée, le déficit des balances commerciales, les plans structurels du FMI qui s'en suivent, le chômage de masse, et considérer tout cela comme de simples dégâts collatéraux inévitables. Quand donc la NEF, les monnaies locales, les chantres de l'économie sociale, l'entendront?...                                

                "L'intérêt du Pezh, c'est qu'il est garanti par une charte que tous les membres du réseau signent après l'avoir élaborée, modifiée, adaptée, et qui en assurent l'application." Tiens donc! Une charte, aussi belle soit-elle, aussi consensuelle, aussi internationalement reconnue, serait-elle devenue miraculeusement loi d'airain? Avez-vous compté le nombre de textes qui garantissent à tous les humains le droit d'avoir accès à la nourriture, à l'eau potable, au logement, au respect de leur intégrité physique et morale? Y en a-t-il un seul qui soit réellement appliqué, un seul État qui ait été condamné pour non respect des chartes internationales? Qui va garantir qu'une association n'introduira pas en son sein un pervers qui contournera la charte? Qui peut contrôler si un quidam mal intentionné détourne du Pezh pour des activités délictueuses et anti sociales?... Qui va décider des sanctions à appliquer en cas de manquement?

                "A Guingan, on est en train d'expérimenter une gestion démocratique de la monnaie et de l'économie. C'est génial, il faut le faire partout où c'est possible." C'est le commentaire que notre bon Canard Réfractaire introduit dans la démonstration. S'il y a démocratie, alors c'est au sens de la cité athénienne, une démocratie élitiste excluant les femmes, les ilotes, les étrangers, les marginaux.  Aujourd'hui, les monnaies locales ont du mal à intégrer en leur sein les SDF, les bénéficiaires du RSA, les précaires qui sont réduits à préférer les produits frelatés mais peu chers, le pain du supermarché plutôt que celui de la Coop bio, le vêtement de la friperie bas de gamme plutôt que le tee-shirt artisanal. Quant à organiser des aides financières, comme le fait l'État, cela devient sérieusement compliqué. Qui va prélever un impôt en Pezh, sur qui, pour le redistribuer au titre de qui, en faisant rentrer l'opération dans quelle rubrique comptable?... En outre, le Pezh vaut un euro, lequel euro n'a rien de démocratique. Au nom du principe de la rareté sans laquelle une monnaie n'a pas de valeur, l'argent ne peut être équitablement réparti. Comment rendre étanche le passage d'un euro inégalitaire à un Pezh égalitaire et donc démocratique? Cela revient à faire le bien en se servant d'un outil qui de son côté détruit, prive, exploite… Une éthique ne peut être trop élastique sans risquer un jour de casser…    

                "Si un jour l'économie s'écroule, qu'il y a un krach boursier, que l'euro s'écroule complètement, on aura toute la logistique de la monnaie locale. On aura les billets, les bureaux de change, comme ça s'est passé en Grèce avec la crise de 2008 et où des monnaies se sont créées à partir de rien." Je crains bien que non. Si l'euro s'écroule, personne n'aura confiance en une monnaie, même sociale et solidaire. Si une inflation sévit, le Pezh suivra de facto la même dévaluation. L'association devra augmenter sa masse monétaire pour remplir les mêmes services, ce qui est strictement interdit par l'État et par les prudents banquiers. Je serais curieux de savoir d'où le charmant promoteur du Pezh tient ses informations sur la Grèce. J'y vis plusieurs mois par an et j'écris ce texte depuis la province de l'Épire, l'une des plus fortement affectée par la crise et pas du tout sur le point d'en sortir. Des monnaies locales certes ont été tentées. Mais, j'ai beau interroger des militants, un ami anthropologue très au fait de la politique actuelle, personne n'a entendu parler de monnaies locales qui aient eu un certain effet et un semblant d'utilité. Les seules initiatives qui aient un peu duré dans le temps ont été celle des "Δεν πληρώvω" (Je ne paierai pas) qui réclamait la gratuité de certains produits et usages, celles de quelques magasins gratuits dans les grandes villes, ce qui est plus proche du mouvement postmonétaire que de la monnaie locale!  Les Grecs sont trop pris dans des stratégies de survie au jour le jour pour tenter de pareilles alternatives.

                 "La monnaie c'est un commun qu'il faut se réapproprier. Plus on maîtrisera notre monnaie, mieux cela sera." C'est exactement ce qu'ont dit Aristote, puis les Pères de l'Église, puis les humanistes de la Renaissance, jusqu'aux économistes atterrés d'aujourd'hui, sans que jamais quiconque en voit les effets. La monnaie n'est pas un commun, mais une erreur fatale qui tue des millions de gens en les privant de l'accès aux biens et services essentiels. C'est un outil qui empêche de faire, bien plus qu'il ne permet. C'est le nerf de toutes les guerres, auxquelles il faut ajouter la guerre à bas bruit, celle qui est économique et nous met tous en concurrence les uns contre les autres, là où il faudrait s'entre-aider. Si deux boulangers adeptes du Pezh exercent dans le même quartier, ils sont en concurrence et participent de gré ou de force à la guerre économique.  Plus on limitera la monnaie, mieux cela sera, car moins la nécessité d'être concurrentiel sera forte. Et l'idéal serait de comprendre enfin les leçons de l'Histoire et d'abolir la monnaie, sous quelque forme qu'elle existe. On a bien commencé à abolir la domination patriarcale aussi vieille que l'argent! On a bien aboli dans presque tous les pays la peine de mort! On a bien maîtrisé la reproduction et laissé hommes et femmes décider en leur conscience du moment et du nombre d'enfants qui leur semblent judicieux! Pourquoi ne serait-on pas capables aussi d'abolir l'argent?... La générosité des militants pro-monnaies-locales n'empêchera jamais que celles-ci entretiennent et consolident un système qui nous détruit, un système qui ne peut être éradiqué avec les armes et outils qu'il a lui-même produits…       

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