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Désargence.over-blog.com

Second manifeste convivialiste

12 Avril 2020, 15:31pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

“Second manifeste convivialiste, pour un monde post-néolibéral”,  Internationale convivialiste, éd. Actes Sud, février 2020, 144 pages.

 

                Le premier manifeste a été publié en 2013, aux éditions Le Bord de l’Eau. Devant le succès de ce premier essai et pour le modifier en fonction de multiples remarques, critiques, suggestions, cette nouvelle mouture a été rédigée sous la direction d’Alain Caillé, sociologue français, professeur émérite à Paris Ouest-Nanterre, directeur de la revue du MAUSS Voir (Mouvement anti-utilitariste en science sociale). C’est un curieux texte de 144 pages (dont 65% pour le texte et 35% pour la liste des signataires) dont on se demande bien comment des personnalités aussi différentes que Noam Chomski, Pablo Servigne, Philippe Descola, Susan Georges ou Roland Gori ont pu s’y associer…

                Le texte part du constat qu’il “nous reste à peine quelques années pour inverser les dynamiques qui gouvernent actuellement le monde et éviter le pire”. Il pose ensuite la question de savoir à quoi pourrait ressembler un monde convivial. On y apprend que le néolibéralisme a triomphé, que les démocraties ressemblent de plus en plus à des démocratures, et que la seule issue pour sortir de ce marasme est d’instaurer le Convivialisme. L’intention est louable et le constat incontestable. Face à des menaces aussi entropiques qu’anthropiques, à l’hubris devenu la norme, il est temps de se demander comment inciter les hommes “à coopérer en donnant le meilleur d’eux-mêmes”. Le “Convivialisme est le nom donné à tout ce qui, dans les doctrines et les sagesses, existantes ou passées, laïques ou religieuses, concourt à la recherche des principes permettant aux êtres humains à la fois de rivaliser pour mieux coopérer et de progresser en humanité dans la pleine conscience de la finitude des ressources naturelles et dans le souci partagé du soin du monde”

                A partir de là, l’intention politique dégénère en intension pieuse. Quelle différence y a-t-il entre le Convivialisme et le Sermon sur la montagne, (Mathieu, 5.3/12, connu aussi sous le nom des Béatitudes) ? Question subsidiaire, si Jésus est mort vers l’an 33, cela fait 1988 ans que l’idée du Convivialisme a été émise et, les mêmes discours produisant les mêmes effets, il est possible en effet, qu’aux environs de l’an 4 000, Alain Caillé, le pape de “l’Internationale convivialiste”, reçoive un Nobel à titre posthume. Le chef de file d'une critique radicale de l'économie contemporaine et de l'anti-utilitarisme dans les sciences sociales, par conviction des méfaits de l’utilitarisme façon Jeremy Bentham sur l’économie, en serait-il  arrivé à nous réécrire un beau discours sur la montagne ?…

                En général, ce genre d’entreprise en arrive très vite à une vision systémique des problèmes et donc à une proposition de changement de paradigme. Ici, il faut tourner beaucoup de pages, et souvent lire entre les lignes pour trouver un semblant de paradigme. J’ai cru un moment que cela allait arriver : “Sous le règne du néolibéralisme et du capitalisme rentier et spéculatif, l’unique valeur qui subsiste est la richesse marchande”. Bravo, Messieurs de l’Internationale Convivialiste ! Mais alors pourquoi ne pas s’attaquer de front aux structures marchandes plutôt qu’aux grands marchands du temple ! Pourquoi leur demander de soudainement devenir bons plutôt que de leur couper l’herbe sous les pieds, en les privant de leur objet contraphobique, l’argent ?...  

                Mais très vite, nous retombons dans des considérations générales, d’ordre moral, politique, écologique, économique. C’est un devoir “de lutter contre la corruption, de préserver les biens communs, de limiter les prélèvements sur la nature, d’instaurer un équilibre entre marché et l’économie réelle”, soit ! C’est ce que me dit ma petite fille qui a l’excuse d’avoir moins de 18 ans. Pour réaliser un tel programme, il faut bien entendu une vraie démocratie, c’est-à-dire “une démocratie convivialiste”. Et bien sûr, une vraie “communauté politique convivialiste” est celle “qui s’ouvre à un maximum de diversité culturelle compatible avec le maintien de son unité”…  De même dans le rapport homme/femme, “seule une démocratie devenue convivialiste et donc pluriverselle, non impérialiste, pourra permettre” des rapports égalitaires

                Le programme écologiste qui découle de tout cela est évident : “ Zéro émission de gaz à effet de serre, zéro consommation d’énergies fossiles, zéro déchets toxiques, juste usage, partage et non-gaspillage, limitation des pertes…” Et pour ce faire, le plus simple est de viser “une prospérité qui ne soit pas subordonnée au seul accroissement indéfini du PIB, ce qui implique une démarchandisation”, c’est-à-dire “satisfaire les besoins avec moins de marchandises et moins d’argent”.

                Il faudra aussi “maîtriser l’hubris des technosciences”, des NBIC (Nanotechnologie, Biotechnologie, technologie de l’Information, sciences Cognitives) “, feuille de route obligée des politiques modernes !”

                La conclusion est à la hauteur de la démonstration et des propositions. “La tâche apparaît d’autant plus ardue et périlleuse que pour réussir il faudra affronter des puissances énormes et redoutables, tant financières que matérielles autant que militaires ou criminelles.” Mais pour cela, le Convivialisme a deux armes redoutables : l’indignation des peuples et la honte qui pèsera sur ceux qui violent ces principes convivialistes. J’imagine assez bien un Georges Soros, l’homme qui s’amuse beaucoup des dégâts sociaux que ces manœuvres spéculatives ont pu causer. Après tout, l’économie est un sport comme un autre et on ne demande pas au champion olympique de pleurer sur les compagnons qu’il a éliminés. Quelle honte peut ressentir un Bolloré qui dévaste les forêts pour nous fournir en huile de palme, d’un Paul Hudson, patron de Sanofi, qui s’enrichit sur notre santé et sans toujours nous garantir des médicaments sains (voir procès de la Dépakine)…Quant aux millions d’Indignés qui se sont déjà manifestés sur les places, force est de reconnaître qu’ils n’ont rien déclenché de bien révolutionnaire, malgré des engagements parfois héroïques…

                L’essai de L’Internationale convivialiste conclut en précisant que son objectif est de  “dessiner les contours d’une société viable même sans croissance du PIB”, mais sans se priver pour autant  “des ressources financières actuellement peu mobilisées, d’un revenu universel, de la suppression des passoires thermiques…” Comment avons-nous pu vivre jusqu’ici sans le Convivialisme dont la force “est qu’il n’appartient à personne”. Nous aurions aimé un peu plus de précisions sur la vision de ce monde idyllique, sur les moyens d’y parvenir, “mais ce n’est pas à des intellectuels comme ceux qui ont contribué à la rédaction de ce manifeste qu’il appartient de se lancer dans cette indispensable entreprise politique. Telle n’est pas leur tâche.” En somme, ces centaines d’intellectuels nous disent que le monde pourrait être bon et juste si nous nous en donnions la peine, si nous acceptions “de lutter contre le capitalisme”, de ne pas “nous laisser corrompre pour de l‘argent”, donc de partir convivialement au casse-pipe, face aux LBD et autres grenades d’encerclement. Et dire que c’est la Désargence et le long travail de préparation de leurs collectifs pour une sortie de l’échange marchand, pour une possible "société de l’accès", qui est taxée d’utopisme par ces mêmes intellectuels…

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