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L'économie selon Jacques Fradin.

8 Avril 2020, 14:14pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

             Une passionnante série de vidéos sur l’économie, en trois chapitres et neuf épisodes de Jacques Fradin:  Économiste anti-économique et mathématicien en guerre contre l’évaluation, il mène depuis 40 ans un minutieux travail de généalogie du capitalisme.

  1. Pourquoi sortir de l’économie plutôt qu’inventer une autre économie ?…

La religion économique: Jacques Fradin fait le parallèle entre la religion qui a son église et ses dogmes. Elle a aussi ses hérésiarques et ses sectes qui s’opposent sur des points de détail dogmatiques mais en garde l’essentiel. Les physiocrates du 18° siècle sont à l’origine du néolibéralisme actuel, lequel a, comme toute religion, ses économistes orthodoxes et hétérodoxes.  La valeur, catégorie essentielle dans le capitalisme, a été inventée pour aboutir à une société aux comportements homogènes et compatibles avec la pratique économique... A coup de slogans, d’idées reçues, d’a priori non démontrés, le capitalisme a réussi ce tour de force de faire intégrer, par tous, ses idées comme prérequis de toute société normalement constituée…

Les physiocrates, (entre 1750 et 1850) en opposition au colbertisme, vont inventer une économie où le marché serait libre, mais où les acteurs du marché seraient contraints par une même loi (donc un système de domination). Cela répond à la question politique de l’après Réforme : comment conserver une unité politique dans un monde où il n’y a plus d’unité religieuse ?... A partir de là, l’économie devient un système unificateur, en tant qu’interconnexion des circuits dans un cadre commun. La religion civile, l’économie, que tout le monde attendait depuis des siècles, exige un ensemble très strict, très rigoureux de comportements typés selon des normes chiffrées et chiffrables…

La domination économique : Économie veut dire “ensemble des Lois qui sont imposées pour le bon fonctionnement de la maison”. (éco=la maison, nomos=la loi). Ces Lois doivent se présenter comme justes, universelles, humaines, naturelles… Or, il est contradictoire que des lois naturelles soient constituées politiquement. L’État, le prince ou le despote imposant la loi n’en est pas le producteur mais le protecteur !!! L’économiste est donc le nouveau pasteur qui va indiquer au troupeau humain ce qu’il doit faire, où il doit aller, en combien de temps, avec quels moyens…

                Le marché n’est pas a priori quelque chose de mystérieux mais l’ensemble de conventions et circuits des flux. C’est une abstraction (où se tient le marché mondial ?) Un marché, c’est un ordre, la stabilisation de cet ordre par un système juridique, l’obéissance totale à cet ordre…C’est donc logiquement l’État qui crée le marché. Opposer l’État et le marché comme le font orthodoxes et hétérodoxes est donc absurde. Sur cette absurdité se fonde la concurrence et la compétition,  force supérieure qui nous oblige à faire ce que l’on n’aime pas devoir faire. Partant d’une loi naturelle, imaginer une économie sans l’attelage concurrence-compétition, comme une économie "sociale et solidaire", est impossible…

                Associer toute idée de liberté à l’économie relève du contresens. Quiconque refuse le couple concurrence-compétition se déclare hors du système économique et de là, hors de l’État, du marché, de la valeur, du salariat. Il s’en suit une nécessité politique d’associer au marché des références à la Liberté : le libre-échange, la liberté des marchés, la liberté d’entreprendre, de posséder, d'user, de jouir, d’abuser à loisir de ses biens. On comprend mieux ensuite pourquoi une société capitaliste ne peut être que violente mais qu’elle tente constamment de se parer de la fonction “d’unique régulateur des affects”. Si les vedettes du showbiz ou du foot sont payés si cher, c’est parce qu’ils font la publicité, la propagande du système économique et rendent attractive la guerre de la concurrence que tous les autres subissent sans contrepartie.  

La finance, les agents du marché : Le marché ne fonctionne bien que s’il y a le despote qui le légitime, l’économiste qui justifie les actions du despote, et le plus important, le financier (le banquier) qui surveille et intervient sans cesse, depuis notre propre compte jusqu’à celui de l’État.

                Venise, c’est le premier État capitaliste où l'on voit cette collusion État-finance permanente : un pays de banquiers qui prennent le pouvoir, qui organisent un État pour camoufler leur pouvoir. Le Doge n’est que le représentant des banquiers, l’exécuteur des œuvres des banquiers, lesquels lui accordent quantité de privilèges pour que le peuple le croie puissant. Les grosses entreprises sont liées à l’État, ont besoin de lui autant que l’État a besoin d’elles. C’est la cour royale, la secte des hauts fonctionnaires et des entreprises du CAC 40 : circuit fermé de la circulation du pouvoir.

                Peut-on imaginer un État sans finance ou ces deux entités séparées et contrôlées ?  L’économie commence quand on tient un livre de compte, quand il y a des profits. Dans une économie réelle, que serait le profit ?...

 

Production et consommation Pourquoi l’abondance la plus obscène peut-elle cohabiter avec la misère la plus cruelle ? Parce que l’économie a pour fonction première de mettre en ordre indiscutablement une comptabilité, non de s’occuper du bien-être, de la satisfaction des besoins. L’ordre, la hiérarchisation ne peuvent être égalitaires. C’est par l’inégalité que le nombre à un sens, qu’il existe. Il y a identité totale entre monnaie, système monétaire, forme numérique de l’ordre et inégalités. Si les droits humains déclarent que tous les humains sont égaux, la constitution économique repose en son fondement sur l’inégalité, la classification.

                Production et consommation ne sont que des supports de valorisation et de profit. “La consommation est obligatoire et exprime le patriotisme des individus” disait Georges  Bush après les attentats de 2001. Il est donc aussi ridicule de parler du “consommateur-roi” que de parler de “marché libre”. La publicité est donc indispensable en tant que propagande massive pour cette forme précise de vie économique. Le consommateur “libre et roi” est en permanence soumis à des injonctions parfois contradictoires : sommé de fumer dans les années 1960, de ne plus fumer en 2000, sommé de gaspiller en 1970, de recycler en 2010…

                Le grand retour en arrière vers la monarchie libérale se fait par la royauté du consommateur. La publicité ne sert pas à vendre des produits particuliers, mais distille en continu le chant de l’économie, de la valeur, la psalmodie religieuse de notre monde (étymologiquement, propagande désigne la propagation de la foi). Pour la propagation du dogme économique, l’économie a construit des “oppositions imaginaires” : État contre marché, régulation contre le marché, mauvais État contre bonne entreprise, coopérative contre patronat... Ces oppositions imaginaires unifient l’économie, il faut donc les casser. La guerre par ces oppositions cache la véritable guerre pour obtenir la soumission, l’obéissance, la discipline, ordonnée par le pouvoir étatique pour obtenir une union sacrée.

  1. Histoire du néolibéralisme :

Généalogie : De Leibnitz, Smith, Ricardo, Marx et Proudhon à Jean Tirole ou Frédéric Lordon, Jacques Fradin nous explique comment s’est élaboré le néolibéralisme actuel. Il retrace le parcours des multiples mouvements “solidaires ou associatifs”, les tentatives de fédération des petites entités économiques autonomes dans un “marché unifié”.  Il démontre comment l’économie sociale et solidaire est née de la “nébuleuse du christianisme social”, comme le PS actuel, tiers-voie entre le fascisme et le communisme… Tous convergent vers l’idée que les conflits vont pouvoir être régulés d’une manière économique et même y apporter une solution politique. Cette généalogie du capitalisme explique très clairement comment  l’idée d’une alternative économique s’est substituée à une alternative à l’économie.

La planification par le marché, l’école de Toulouse :  Le marché devient un outil de planification et point central du néolibéralisme. C’est une fiction qui structure à la fois l’imaginaire et le pouvoir central : L’économie trouve son unité dans l’opposition entre économie libérale et “planisme”, tout en se cachant derrière des oppositions de partis. Faut-il planifier le marché ? Y a–t-il un marché technocratique ?  L’État peut–il contrôler le marché ?

                Les libéraux sont des économistes purs qui pensent que le marché se fixe des lois à lui-même. Les planistes (le politique d’abord) prétendent que le despote peut gouverner l’économie, ce qui induirait que l’économie n’a pas ses lois propres et que les économistes sont des faussaires. Pour les uns, la science économique fournit le modèle vrai du fonctionnement du marché (la théorie néolibérale), comme schéma calculable d’une entité déterministe. Les autres attaquent les libéraux sur la possibilité d’un socialisme de marché. Mais dès l’instant que l’on a  la puissance de calcul du numérique, on peut contrôler le marché mis en équation avec l’ambition de rendre service au collectif. Pour d’autres, le politique peut décider dans l’économique grâce aux lois même de l’économie, surtout si ces lois sont instituées par le politique !  On découvre ici toutes les ruses intellectuelles des “experts” coincés dans les cercles vicieux de l’économie…

  1. Quelques formes de la domination économique :

   L’autogestion : l’ordre social serait constitué sur une base associative. Comment constituer une société sur la base d’une fédération d’associations volontaires ? Coopératives de production, de consommation, de services…, c’est encore un calque de l’organisation capitaliste. Cette société, comme association d’individus ou d’entités volontaires, impose des structures intermédiaires. Que fait-on du syndicat dans un contexte coopératif ? Comment en évaluer l’efficacité économique ? Selon quel indicateur ?... Ces questions ne sont jamais résolues parce que jamais pensées hors de l’économie. Pour Jean Jaurès, l’idéal était un "autogouvernement de citoyens associés" !... Cette idée se retrouve chez le républicain Georges Bush : “l’association, c’est la lumière dissolvant le noir de l’État”

     

 L’hégémonie financière américaine : Dans le néocolonialisme financier à l’américaine, le capital est considéré comme une force politique concentrée. L’économie est constituée par le capital, l’ensemble de ses éléments étant relié par des chambres de compensation, des bourses, des banques, des institutions internationales. La finance est le poste de commandement de tous les échanges. C’est une vraie condensation du pouvoir autour des banques. Goldmann Sachs, c’est l’élément central de l’hégémonie américaine et peut opposer une force financière plus conséquente que la plupart des États du monde. En outre, la finance contrôle l’information à une échelle qui se décuple constamment.   

 

Le libéralisme constructiviste ou néolibéral : Il est représenté par Jean Tirole, prix Nobel, enseignant au MIT et représentant de l’école de Toulouse. Il défend une Théorie technologique, normative et performative du marché, avec une ambition politique. Comment établir une “bonne concurrence et que les individus obéissent aux lois de cette théorie ? Il faut y associer une théorie du contrôle des agents économiques, des autoentrepreneurs, des premiers de cordée (incitation, stimulation, surveillance, contrôle, régulateurs, régulateurs des régulateurs…). C’est un programme fasciste, de droite ou de gauche, qui nécessite des régimes politiques autoritaires. 

   

Le Bonus Lordon :

                Jacques Fradin conclut ces 9 chapitres par le discours de Frédéric Lordon, qu’il considère comme une fable libérale. Lordon critique le néolibéralisme en en reprenant tous les termes et la grammaire. Il y a la religion, les hérétiques et les athées, il y a l’économie orthodoxe ou hétérodoxe. Mais Il y aura toujours de l’État, de l’argent, des Institutions, du salariat, de la police… On ne peut “vivre sans”…, comme on ne peut vivre sans air. Toute opposition à l’argent va générer un autre argent, toute opposition à l’État va générer un autre État…. Mais de bonnes institutions alternatives, résultat efficace et réalisé de la révolte, vont garantir une nouvelle bonne économie, plus efficace. Vive la Révolution, ça booste l’économie… Lordon est un contrerévolutionnaire !...

 

                Cette démonstration, est plaisante, facile à suivre, tout autant qu’efficace. Elle reste cependant au stade de la critique et ne propose pas vraiment de solution, de vision de ce que serait une sortie de l’économie. Mais dès l’instant que sa généalogie du néolibéralisme met au clair les contradictions multiples de la pensée économique, il est difficile d’échapper à la question de fond. Puisque toute alternative économique nous conforte dans cette économie que nous dénonçons, il faut bien se résoudre à imaginer une société sans l’économie et sans ses catégories si bien décryptées (marché, valeur, État, concurrence, contrôle idéologique…). En somme, il nous invite à penser une société post monétaire, sans argent ni échange marchand, mais sans le dire et sans nous en donner la moindre clé. Soit Jacques Fradin nous respecte trop pour nous penser incapables de faire ce travail, soit il en réserve l’exclusivité pour plus tard…

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Louison 24/05/2020 14:57

Une solution ? Le problème c'est que nous sommes tous comme des poissons qui vivons dans l'eau. Et cette eau c'est l'Argent – équivalent universel – et le fétichisme de la marchandise. L'eau verte, l'eau salée, dessalée, l'eau lourde, l'eau douce, l'eau pétillante, on a tout essayé. Un poisson ne peut pas vivre sorti de l'eau. Pour sortir de l'eau (et se transformer en grenouille, par exemple), ça a pris des millions d'années. Il est certain que le capitalisme sera mort avant.

Aupetitgendre 24/05/2020 16:45

Comparer l’argent à l’eau me semble un peu excessif. L’argent est un outil, la marchandisation une option politico-économique. Quantité de gens ont vécu des siècles dans des sociétés dépourvues de cet outil et en organisant la circulation des biens, matières, savoirs sans aucune référence à la marchandise. On peut comparer l’argent à l’écriture, à l’invention de l’agriculture, à la sédentarisation, autant de choses qui n’ont rien de naturel, mais pas à l’eau qui représente une contrainte du même type que la gravitation. De fait, le capitalisme n’a pas toujours existé et n’est en rien éternel. Il reste encore des populations qui ont résisté à la pression de la marchandisation et qui ne sont pas pour autant primitives ou acculturées.
Ce qui a été créé par l’homme peut être dé-créé sans pour autant opérer une mutation biologique qui nous ferait changer de nature. Que ce soit compliqué, je vous le concède. C’est un peu comme l’héliocentrisme qui contredisait toute observation logique et qui a fini par s’imposer, même si ce fut au prix de quelques siècles de répression, de quelques buchers et martyrs de la science. La société change aujourd’hui à grande vitesse. L’idée de gratuité se répand dans le numérique, dans l’art, dans les ZAD… La réflexion sur la possibilité pratique et concrète d’organiser autrement notre reproduction matérielle et collective se fait de plus en plus précise. Le risque d’effondrement global du système marchand lui aussi se précise et force les esprits à accepter la radicalité d’un tel changement. Quel intellectuel aurait pu affirmer il y a trente ans : « L’abolition de l’argent et de la valeur, de la marchandise et du travail, de l’État et du marché doit avoir lieu tout de suite, - ni comme un programme “maximaliste” ni comme une utopie, mais comme la seule forme de réalisme ». C’est ce qu’a écrit Anselm Jappe, lequel représente toute une école internationale de pensée. Il s’agit d’économistes, de philosophes, de scientifiques ayant pignon sur rue, que l’on peut contester mais en aucun cas taxer de légèreté, d’utopisme, de perte de la réalité… En fouillant dans le blog, vous trouverez toutes les références à ces précurseurs. Multipliez les approches qui, aussi diverses soient-elles, nous ramènent toujours au même problème : le système monétaire nous a rendu quelques millénaires de services (certes fort couteux en vies humaines, en désordres variés et en destructions environnementales), mais il arrive au bout de sa logique. Rien ni personne n’empêchera de passer, de gré ou par simple souci de survie, de ce système à un autre, comme on est passé de Newton à Einstein, de la plume d’oie à l’ordinateur…