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Désargence.over-blog.com

L'école avec ou sans argent...

1 Avril 2020, 15:39pm

Publié par Louis

                École : mot qui vient de l’ancien français escole, qui vient du latin  schola (loisir studieux, leçon, lieu d’étude), lui-même issu du grec σχολή, (arrêt du travail)! D’où l’idée stupide de demander à un enfant s’il a bien travaillé à l’école !

                Il faut dire que l’école dans la Grèce antique n’était ouverte qu’aux jeunes dispensés de travail, en gros les aristocrates, les fils de gros propriétaires terriens et de notables de la cité. Traduite en latin par schola, elle devient un loisir studieux, donc sans nécessité matérielle, sans autre projet que d’être en mesure de briller dans les salons de Papa. Il faut donc attendre 1848 pour qu’elle soit démocratisée en devenant obligatoire, pour le fils d’ouvrier comme de bourgeois, et 1867 pour que les filles y soient également obligées (du moins dans les villes de plus de 500 habitants).  Et c’est seulement avec la loi Jules Ferry, en 1882,  que l’école devient obligatoire et gratuite, seul moyen pour qu’elle soit effectivement obligatoire.

                Mais pour que l’école redevienne un lieu dans lequel on ne travaille pas, mais où l’on s’accorde tout le temps nécessaire aux plaisirs de la connaissance, il faudra sans doute attendre que le travail soit également éradiqué pour les adultes au profit d’activités choisies, que la survie matérielle ne soit plus conditionnée à un salaire, à l’obligation de gagner de l’argent. Cette idée invite à imaginer ce que deviendrait  l’école, l’Éducation Nationale, si demain il n’y avait plus d’argent, plus de salaires, plus de budget  d’État. A priori, il n’en resterait pas grand-chose, tant cette énorme machinerie réclame des moyens : 1,2 millions de personnels, 13 millions d’élèves, premier budget de l’État soit  52 Mds€, sans compter l’investissement des collectivités locales. Pourtant, il restera à l’évidence des enseignants suffisamment motivés pour enseigner sans contrepartie et des élèves de tous âges avides de savoir.

                La période transitoire entre l’effondrement du système monétaire et la mise en place d’un système a-monétaire est celle qui s’imagine le mieux, ne serait-ce qu’en vertu de la “force d’inertie” naturelle. Les infrastructures scolaires seront toujours là, une grande majorité d’enseignants ressentiront le besoin de ne pas perdre tout contact avec leurs élèves et la plupart des enfants et adolescents se déplaceront pour au moins rencontrer les copains, copines. C’est plus dans les mentalités que la “révolution” va se jouer. En effet, quantités de questions vont se poser et susciteront certainement des débats passionnants et passionnés :       

  • Pourquoi apprendre s’il n’y a plus l’enjeu de trouver un travail, si la société se dirige vers un accès à tout sans conditions ?
  • Pourquoi s’astreindre à des horaires, à des temps d’études et de farniente fixés à grande échelle ?
  • Pourquoi définir un programme et l’imposer à tous ?
  • Pourquoi limiter l’enseignement à des tranches d’âges ?
  • Pourquoi ne pas laisser chaque personne choisir ce qu’elle veut apprendre, quand elle le désire et au rythme qu’elle se choisit ?
  • Qui va décider de la compétence du maître, selon quels critères ?
  • Le cloisonnement en classes, matières, âges…, actuellement si rigide, aura-t-il encore un sens ?
  • L’école obligatoire est-elle une nécessité pédagogique ou une convention sociale désuète ?
  • Comment l’acquisition d’un savoir sera validée, par qui, pour quel usage ?...
  • La ritualisation de la scolarité qui donne un cadre servant autant de rite de passage que d’incitation au savoir ne va-t-elle pas disparaître et entraîner un recul catastrophique de la culture globale de la société ?  
  • La disparition de toute obligation ne va-t-elle pas faire exploser le rapport maître-élève et compromettre une vie sociale qui sans système éducatif pourrait se déliter ?
  • L’excellence de l’école moderne ne va-t-elle pas être remplacée par les tutoriels sur Youtube ou par des cours en ligne adaptés à une seule petite élite ?...

                Mises bout à bout, ces questions semblent être le prélude à un immense chaos, une perte irrémédiable de savoirs collectifs, une individualisation pire que celle que l’on dénonce sous le régime néolibéral, avec des inégalités sociales se creusant à l’infini. La possibilité d’un effondrement global ne relevant plus d’une hypothèse millénariste mais d’une analyse scientifique portant le nom de collapsologie, la moindre des prudences serait d’anticiper et d’imaginer une instruction publique post-monétaire et efficiente à la fois. Et si l'hypothèse d'un effondrement s'avérait stupide, cette réflexion fondée sur une société sans argent aura au moins servi à se poser des questions éludées par l'habitude! Entre l’école aristocratique de Platon et l’encasernement de l’école républicaine, il doit bien exister un mode d’organisation capable de faire société sans être élitiste…

                Sans avoir la prétention de dessiner ici une école post-monétaire idéale, soin que je laisserais volontiers aux éducateurs chevronnés, on peut d’ores et déjà imaginer quelques points positifs qui s’imposeraient immédiatement. Par exemple, en l’absence de la nécessité de “gagner sa vie”, on ne voit pas bien ce qui motiverait un individu à enseigner sans goût ni plaisir. Une sélection va se faire immédiatement entre l’enseignant passionné et l’enseignant “alimentaire”. Le salaire n’étant plus là, il y a de grandes chances pour que l’on autorise des vocations de pédagogues avérés sans diplômes homologués. Après tout, quiconque sait lire, écrire et compter est capable de transmettre son savoir s’il a un réel sens pédagogique quand un licencié en lettres ou en mathématiques peut très bien être un piètre enseignant pour de jeunes enfants, faute de ce charisme éducatif si difficile à transmettre. Il en est de même pour ces élèves dont tout enseignant sait le souk qu’ils sont capables de mettre dans une classe studieuse, la souffrance qu’ils peuvent provoquer chez leurs enseignants autant que sur eux-mêmes. L’administration actuelle est démunie, réduite à refiler l’enfant sauvage à l’établissement voisin, ce qui aggrave la souffrance de l’enfant au lieu de la résoudre. Hors de toute contrainte budgétaire, de cadre administratif rigide, ces enfants “sauvageons” pourraient sans doute trouver une place plus “résiliente” dans un atelier, ou en compagnie d’un adulte compréhensif, ou dans un sport, quitte à reprendre ensuite un cycle adapté de rattrapage.

                On peut également imaginer que la relation maître-élèves, alchimie complexe qui échappe souvent à la logique, soit grandement assouplie par un choix possible entre les deux parties, ce que l’école actuelle ne permet pas. Notre fin de monde est tout de même caractérisée par des accumulations d’incivilités d’un côté, de burnout de l’autre, sans qu’il y ait le moyen d’y échapper. Le simple ratio maître et élèves qui dépasse souvent un pour trente, est aussi absurde qu’arbitraire et ne répond qu’à un enjeu budgétaire. Le même maître capable de captiver une classe de  quarante élèves, peut aussi bien être débordé par une autre classe de douze élèves. Il est évident qu’une sortie des impératifs financiers résoudrait aussitôt ce qui aujourd’hui est insoluble.

                Beaucoup d’enfants rétifs à l’enseignement, qui vivent le temps scolaire avec tant de peine qu’ils en seront dégoutés à vie, regrettent souvent les lacunes intellectuelles qui les handicapent dans leur vie d’adulte, mais ne peuvent retourner à l’école. La décision de rendre l’école obligatoire entre trois et seize ans est aussi arbitraire qu’irréaliste. Sans question d’argent, qu’est-ce qui empêcherait de rendre l’école accessible de 3 à 80 ans, sans autre condition que le nombre de places disponibles ? En quoi le mélange de quelques “adultes-apprenants” au sein de classes d’enfants ou d’adolescents serait-il une folie ? Les différences de rythme sont certes évidentes. Un enfant de six ans apprend à lire en trois mois ce qui est impensable pour un adulte. Et alors… Qu’est qui empêche un adulte de suivre trois ans de suite le même cours préparatoire, sinon le fric…?

                Le système éducatif actuel a été qualifié de “mammouth” par un ministre, sans que nul ne puisse envisager un quelconque “dégraissage”. Dans un autre cadre, des solutions apparaîtraient qui soulageraient enseignants et apprenants. Un élève de douze ans  qui arrive de l’étranger par exemple, peut être d’un niveau primaire en français mais du niveau Bac en anglais. La logique voudrait qu’il suive les cours de français en primaire, d’anglais en première, de mathématiques en sixième, ce qui est impossible dans le système mammouth, évident hors du mammouth !...   

                Je laisse chacun imaginer l’école de demain, l’école sans argent, avec les difficultés que cela implique et les possibilités que cela offre…

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