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Le coronavirus, point de départ d’une “boucle de rétroaction active” ?

10 Mars 2020, 17:30pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

                En 2013, je publiais un roman de politique fiction intitulé “Le Porte-Monnaie, une société sans argent”. J’imaginais une hyperinflation impossible à juguler puisque mondialisée, qui mettait bas tout le système marchand et contraignait les peuples à s’organiser sans l’argent pour survivre. C’était un prétexte romanesque pour proposer une possible “désargence,” c’est-à-dire une sortie progressive ou brutale d’un système  à bout de souffle. Si mon point de départ était financier, la crise actuelle du coronavirus pourrait bien être l’événement disruptif qui entraînerait l’accident financier, puis l’effondrement de toute production, puis celui des États et des services encadrés par la Loi, et in fine, une unique alternative : sombrer dans une situation à la “Mad Max” ou construire un autre monde fondé sur un paradigme radicalement différent. Mon éditeur écrivait en quatrième de couverture « Fable philosophique, fiction politique, vision prémonitoire ? C’est en tous les cas, un exercice pratique et concret, une vivante projection imaginaire bien loin des idéologies dominantes et de tous les impératifs économiques qui nous gouvernent… ». Sept ans plus tard, il semble bien que nous y sommes et le scénario du roman, bien que nul ne puisse préjuger des conséquences réelles du virus, rappelle en bien des points ce que j’avais imaginé. (Texte en accès libre sur le site Désargence)

                En effet, les médias aujourd’hui commencent à s’agiter autour des conséquences financières, économiques, politiques, sociales induites par ce virus. Chez les thuriféraires du néolibéralisme comme dans les rangs des économistes atterrés, des dogmes bien établis sont remis en cause, et des deux côtés, des aveux d’impuissance à penser juste au sein du cadre monétaire se font jour. Sur France info, j’entends dire que l’OCDE invite les États à mettre fin à leurs politiques d’austérité ! Sur le plateau, un journaliste néolibéral (Étienne Lefebvre) se prend à regretter le manque de régulation et un économiste atterré (Christophe Ramaux) s’en réjouit, bien qu’il n’ait d’autre projet que de soigner ce capitalisme qui s’avère si fragile face à un microscopique virus. D’un côté l’aveu d’une erreur, de l’autre un “altercapitalisme” qui reste bien au chaud dans le cadre qu’il dit combattre.

                Sur Médiapart,, on lit l’article de Martine Orange “L’économie mondiale entre dans des eaux inconnues” qui nous fait une belle démonstration, appliquée au virus, de ce que la physique appelle une “boucle de rétroaction positive” (un cycle de processus qui agissent en chaîne et fait que toutes les rétroactions entre les différents chaînons conduisent à amplifier la perturbation, qui modifie l'équilibre entre les chaînons) que nous avons tous expérimenté sous la forme de l’effet Larsen. Martine Orange nous parle du gigantesque court-circuit dans l’économie mondiale (chute de 8 à10% de toutes les places boursières) : « Il ne s’agit pas seulement d’une récession de quelques mois, mais d’une rupture majeure… » Et un peu plus loin, « l’épidémie est vue désormais comme un nouveau cygne noir, cet événement inattendu, imprévisible qui provoque l’écroulement du système… » Elle appuie sa démonstration sur la question énergétique, avec l’Arabie Saoudite qui baisse le prix de son pétrole à 30 dollars le baril, alors qu’elle aurait besoin d’un baril à 83 dollars pour opérer son inévitable transition, et avec les Américains qui ont emprunté à tout va pour financer leurs gisements non conventionnels (schistes, sables bitumineux…) qui leur coûtent 50 dollars le baril.  Elle rappelle que tous les pays producteurs vont être entraînés dans cette lutte commerciale (le Nigeria, le Mexique, l’Irak, l’Algérie, Dubaï, etc.)

                Le virus est en train de paralyser toute la chaîne du système capitaliste et l’on sait qu’une chaîne n’est jamais plus solide que le plus faible de ses maillons ! Quand, pour cause de virus, la Chine cesse d’être l’usine du Monde, la France n’a plus de médicaments en quelques semaines et ne peut plus garantir la lutte contre le virus. Que l’Arabie Saoudite abuse du dumping sur son pétrole, et l’économie américaine s’effondre. La dette mondiale entraîne la fuite vers les valeurs refuges, lesquelles augmentent la dette mondiale. La faillite du système néolibéral (avouée par ses tenants les plus stricts qui réclament l’intervention de l’État qu’ils honnissaient hier), crée une crise politique dans laquelle s’engouffrent tous les extrémismes, lesquels seront vite contraints à user d’autoritarisme pour perdurer…. Un problème sanitaire entraîne un problème financier, lequel met à mal le système productif, lequel fait chuter la consommation et crée un désordre social considérable, puis des désordres politiques qui ne sont solubles que dans les guerres, etc. Et chaque maillon entraine la chute du maillon voisin, qui augmente les effets dévastateurs du premier : une vraie boucle de rétroaction qui ne peut s’arrêter qu’en instaurant une autre chaîne radicalement différente.

                C’est bien le scénario qu’ont imaginé les mouvements de la Désargence et qui les a amenés à repenser chaque maillon de la chaîne capitaliste. Il paraît fou à première vue de décider d’abolir volontairement l’argent avec toutes les conséquences que cela aurait sur les hiérarchies et la valeur, la marchandise et le travail, l’État et le marché. Peut-être que cette fois encore le virus s’essoufflera de lui-même et que l’économie mondiale saura trouver des modes de résilience, mais pour combien de temps ? A jouer avec le feu en ressoudant un maillon après l’autre, il n’est pas impossible qu’une autre crise semblable, toute aussi imprévisible, accélère un  mouvement d’effondrement, cette fois trop violent, trop rapide et trop global. Le seul remède que l’on trouve sur le “marché des alternatives” reste pour l’instant la Désargence, qui conduit à l’obsolescence de l’échange marchand et à l’émergence d’une “société de l’Accès”. Nous entendons par Accès une mise en relation des ressources et des besoins, qui permette à tous, sans condition et sans distinction, de bénéficier des biens, services, savoirs. Nous avons pour cela le fabuleux outil du numérique, dont les perversions actuelles ne sont pas dues à sa structure propre, mais au fait qu’il s’inscrive dans le cadre de la nécessité de réaliser des profits financiers.

                C’est dans ces moments de crises qu’il faut se poser les questions de fonds : peut-on être réellement socialiste, écologiste, démocrate, pacifiste, décroissant…,  sans éradiquer cette nécessité des profits financiers qui font tant de dégâts ? On assure sa voiture parce que logiquement rien ne peut nous garantir que l’on ne blessera pas quelqu’un involontairement. On assure sa maison parce que nul ne peut jurer qu’il n’y aura ni incendie ni inondation. On paie une mutuelle car nul n’est assuré de mourir en bonne santé. N’est-ce pas tout aussi prudent de s’assurer contre le chaos possible, si une crise, hypothétique mais probable, survienne sans crier gare en nous laissant démunis de tout ? Y aurait-il une autre assurance, en ce cas, que d’anticiper sur un "processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus satisfaits pour une majorité de la population par des services encadrés par la loi", comme le dit Yves Cochet ?...

                Pour le coronavirus comme pour toute crise systémique, mondiale et majeure, la panique entraîne la violence ou la paralysie, l’inconscience accroît la crise. C’est normal dans un monde monétarisé à outrance, où les profits font des dégâts et les dégâts du profit !...

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