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Désargence.over-blog.com

La division du travail.

20 Mars 2020, 13:11pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

                La révolution industrielle a imposé une division du travail au point qu’elle devienne une norme sociale incontestée. Certes, que chacun soit spécialisé dans une unique tâche et ne sache pratiquement rien hors de son domaine propre a permis une rentabilité exceptionnelle, donc une étonnante productivité. D’où l’idée, aujourd’hui bien établie, qu’il n’y avait pas d’alternative à ce strict partage des tâches, qu’il n’y a pas d’usine, de centrale électrique, d’agriculture capable de nourrir sept milliards d’humains si tout le monde est à la fois manœuvre et ingénieur.

                D’ailleurs, les survivalistes ou les écologistes intégristes qui visent à l’autonomie totale sur un petit coin de terre restent toujours très loin de leur idéal. A minima, ils récupèrent, dans l’immense gaspillage de la société industrielle, quantité de choses qu’ils ne peuvent produire eux-mêmes. Les plus vertueux qui tissent leurs pantalons, forgent leurs outils et cuisent leur pain avec la farine de leur blé, vivent dans un dénuement qui relève plus de l’ascèse que du projet de société ! Si donc nous devons compter sur l’autre pour fabriquer ce qu’on ne fait pas soi-même, il faut bien alors échanger le blé contre le pain, proposer une contrepartie au tisserand qui nous fournit la toile, et l’échange marchand est réinventé. Tôt ou tard, il sera suivi d’un capitalisme familial, puis par une manufacture et in fine par le néolibéralisme sauvage, non par réel choix, mais parce que c’est la logique…       

                Il est difficile en effet de sortir de cette logique qui nous coince dans l’impossible choix entre une société avec division du travail et confortable pour une majorité (tant pis pour la minorité encore affamée) où une société sans division mais  sans aucun confort (tant pis pour la majorité incapable d’assumer). Comme personne n’accepte de choisir de gaité de cœur entre la peste et le choléra, il y a toute les chances que nous décidions, à partir de demain,  de faire comme d’habitude ! Sauf si nous passons de l’impératif marchand à l’accès, de la financiarisation intégrale à la société sans argent. J’entends déjà les commentaires : “il est fou…” Pourtant, il doit bien y avoir une autre voie qui ne fasse pas de la division du travail un boulet de forçat, qui ne contraigne pas à échanger ce qu’on pourrait partager, qui ne nous oblige pas à soigner cet équivalent universel nommé argent qui provoque tant de dégâts, qui ne nous incite pas à utiliser ces dégâts pour en faire du profit…

                Imaginons donc l’hypothèse d’une société débarrassée de l’outil monétaire, du profit, de la croissance forcée. Qu’en est-il de cette division du travail ? Il est évident qu’une telle société n’aura plus aucun intérêt à fabriquer du superflu, voire quantité de produits qu’il faut ensuite vanter, rendre désirables, puis indispensables pour qu’ils constituent un marché. Que faire de ce temps libéré quand on travaille dans une usine ? Peut-être en apprendre tous les rouages, toute la technologie ; peut-être s’essayer à être une fois magasinier, une fois ajusteur, une fois dessinateur, une fois contrôleur de production… Sans l’impératif du profit et la pression de la concurrence, il n’est plus utopique de penser qu’au sein de l’usine, il n’y ait plus de division du travail que celle qui est choisie par chacun et pour un temps variable à loisir.

                La manie de la division du travail est devenue caricaturale dans une centrale atomique, c’est ce que m’a expliqué un ingénieur bien placé pour le savoir. Les anciens avaient participé à la construction de la centrale et en connaissaient les moindres recoins, la moindre vanne. La centrale est maintenant gérée par des ingénieurs, parfaitement capables de lire tous les écrans de contrôle, ayant une connaissance parfaite du fonctionnement théorique, mais ne pouvant expliquer au technicien, en cas de panne, où se trouve la vanne défaillante et comment y parvenir. En outre, la plupart des techniciens viennent d’entreprises sous-traitantes qui découvrent les lieux quand ils doivent y intervenir en urgence. La division du travail dans ce cas précis revient à jouer à la roulette russe au moindre frémissement du réacteur !

                Une des tares essentielles de la division du travail, c’est aussi que le spécialiste est assigné à son unique tâche, à perpétuité ! Quand il s’agit d’un travail gratifiant, passionnant, la perpétuité peut sembler douce. Quand il s’agit d’un travail répétitif, ingrat, salissant, pénible, voire dégradant, la peine est insupportable. Mais comment quitter un travail qui nous dégoutte quand on y est contraint par la nécessité de payer pour manger, se loger, se chauffer ? Comment apprendre un autre métier quand tout le temps hors travail ne peut servir qu’à récupérer assez de force pour y retourner le lendemain ? Un égoutier, un éboueur, un manœuvre du BTP sait bien qu’il a peu de chance de profiter longtemps d’une retraite pour laquelle il a tout de même cotisé quarante ans. Il n’y a que dans une société a-monétaire qu’il pourrait s’arrêter avant d’être “cassé”, qu’il pourrait s’essayer à autre chose sans risque de terminer au chômage. A l’inverse, l’ingénieur consigné à vie devant son ordinateur, accepterait volontiers de ramasser  les poubelles de temps en temps, ne serait-ce que pour se donner de l’exercice physique, pour laisser reposer son cerveau et ses yeux.

                On a associé la division du travail à la rentabilité sans tenir compte du facteur temps. Un intellectuel qui occasionnellement va se muer en plongeur dans une cantine est bien plus rentable qu’un professionnel qui a derrière lui trente ans de plonge… Bien sûr, on sait qu’il faut presque autant d’années pour former un ébéniste de talent qu’un chirurgien compétent et que ces tâches ne seront jamais accessibles au manœuvre le plus ambitieux, comme on ne peut espérer qu’un boiteux devienne marathonien. Mais tout de même, sans le salaire, le choix des activités est bien plus grand, le changement de spécialité est bien moins risqué. Il y a donc fort peu de chance pour que beaucoup de gens restent inactifs par plaisir, socialement inutiles par vocation.

                Et quand bien même il y aurait des parasites, comme il y a du lierre ou du gui qui ne vivent que de l’arbre, parfois au point de l’étouffer. Une société sans argent pourrait encore leur trouver une quelconque utilité : en tant que baromètres mesurant la capacité de la société à supporter la différence,  en tant qu’exemples, édifiant pour les enfants, de la difficulté à ne rien faire à plein temps, etc. Les méfaits de la division du travail dans le capitalisme seront toujours pires que ceux d’une division partielle, momentanée et de toute façon choisie, que l’on verrait dans une société a-monétaire.

                Que tous les travailleurs au bout du rouleau, qui rêvent de la retraite tout en sachant qu’elle sera très courte, que tous les spécialistes hautement qualifiés qui voudraient de temps en temps planter des poireaux ou tenir un rabot, pour le seul plaisir d’apprendre encore d’autres choses ou de se changer les idées, que tous ceux-là réfléchissent à la désargence, autrement plus jouissive que le capitalisme productiviste…   

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