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Désargence.over-blog.com

L’enrôlement par le salariat ?...

20 Mars 2020, 12:21pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

                Le confinement pour motif d’épidémie est une excellente occasion de vérifier l’idée que, dans une société sans argent mais dotée d’un système d’accès aux biens et services, les gens se presseraient pour aller travailler et que, globalement, ils n’auraient pas besoin du salaire ou quelconque contrepartie pour être enrôlés. En temps ordinaire, dès que je trouve une occasion d’évoquer  une société sans argent, je ne m’en prive pas. Mais aussitôt, avec une belle unanimité, on me répond : “Tu es fou, sans salaire plus personne ne va travailler. Il faudra une armée pour les tirer du lit chaque matin, surtout pour les tâches ingrates qui sont toujours mal payées !”  Est-ce un argument entendable ?...

                Mon voisin boulanger travaille de  3 heures à 10 heures du matin. Il dort ensuite jusqu’à 15 heures et il a tout le reste du temps pour aller à la pêche, faire du sport, se promener. Sa vie bien réglée est aujourd’hui perturbée par le confinement. Que faire de son temps libre ? Il explique que, souvent, il regrettait de devoir aller “faire du pain pour gagner son pain” alors qu’aujourd’hui, il regrette de ne pas pouvoir aller bosser un peu plus pour s’occuper. Je lui ai demandé d’imaginer ce qui se passerait  s’il avait tout ce que nécessaire  pour manger, boire, se loger, s’habiller, pêcher, jouer au foot, mais pas un centime de salaire. Continuerait-il à faire du pain pour les autres ? La réponse a été  immédiate : “Avec plaisir ! C’est bien de faire du pain, ça sent bon, pétrir la pâte c’est sensuel, ça laisse du temps pour discuter avec le pâtissier, avec les serveuses…”

                C’est exactement le discours que m’avait tenu un vieux mineur à qui je demandais s’il redescendrait au fond sans salaire. Ses yeux s’illuminaient à cette perspective. “Mineur, c’est un métier d’hommes et d’équipe. Tout le monde se sert les coudes, parce que  la vie de chacun dépend de tous. Même le risque du grisou rend la vie plus riche, plus pleine, plus importante…“  Il faut avoir été mineur pour mettre tout cela au-dessus du risque, de la pénibilité,  du salaire injuste, du contremaître  autoritaire !

                Les hasards de la vie m’ont permis de réaliser une expérience peu commune. J’étais éducateur dans un centre de soins pour toxicomanes, perdu en montagne, loin de tout. Régulièrement, le bac à graisse en sortie de la cuisine collective (environ 40 repas matin, midi et soir) devait être vidé et nettoyé. Nous aurions pu faire venir un camion vidangeur, mais  il était bien plus intéressant de réaliser l’opération nous-mêmes, avec des seaux et des pelles. Quiconque a été un jour confronté à un bac à graisse sait que c’est une horreur : une odeur qui soulève le cœur, qui colle au nez une semaine et qui n’a rien d’amusant. Nous demandions alors deux volontaires parmi les toxicomanes accueillis pour aider à la tâche. Après beaucoup d’hésitations, il y a toujours eu des volontaires. Il n’y avait rien à gagner, sinon rendre la cuisine utilisable pour la collectivité. Mais en définitive, tous ceux qui ont vidé ce foutu bac à graisse ont acquis une place exceptionnelle dans le groupe : ils avaient été utiles pour tous, ils avaient supporté l’épreuve comme une sorte de rite de passage. Nous nous sommes aperçus qu’ils allaient ensuite beaucoup mieux, sans doute parce qu’ils avaient obtenu la considération des autres. Une thérapie bien plus efficace que de longs entretiens avec le psychologue, que les activités proposées par les éducateurs… Une société où le confort de tous dépend du courage de quelques autres a bien plus de chance d’être thérapeutique, inclusive, et de surcroît efficace, qu’une société où sur un simple coup de téléphone, le vidangeur se déplace moyennant un chèque !

      

                Dans la copropriété où j’habite, il y a beaucoup de retraités qui ont perdu quarante ans de leur vie à faire des choses sans grand intérêt. Et d’un seul coup, faute de pouvoir aller aux boules ou à la pêche, ils tournent en rond dans le petit parc de la résidence. Que faire, sinon discuter avec les voisins du virus, de Macron, des retraites qui sont en danger. Qu’un quidam ou dame vienne à manquer de quelque chose, dix vont se précipiter pour lui faire une course, uniquement pour le plaisir de sortir du parc avec un motif valable en cas de contrôle policier ! On vient de réinventer l’arbre à palabre, l’agora et l’entraide ! Le libéralisme en avait fait des individualistes invétérés, des égoïstes, le confinement leur a rendu un surcroît d’humanité. Au bout de trois jours sans travail, sans déplacements sauf nécessité absolue, des réflexes d’entraide, de solidarité, d’empathie réapparaissent. Et dire que certains refusent l’idée d’une désargence en raison d’une nature humaine aussi mauvaise qu’immuable,  d’un trop vieil atavisme qui nous empêcherait de réaliser quoi que ce soit sans une contrepartie !

 

                Arrêtez, les Cassandre ! Sans argent, ce n’est pas le chaos, c’est la richesse pour tous, surtout la richesse humaine... 

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