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L'accès, c'est quoi?...

15 Mars 2020, 15:11pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

                La notion de société de l'accès est le principe essentiel de nos recherches autour de la fin de l’argent. C’est une notion qu'on ne retrouve dans aucune autre proposition de société non-capitaliste, d’écologie, de paix sociale… L’échange marchand a colonisé à ce point les esprits qu’il semble impossible d’envisager des flux de matières, services ou savoirs totalement libérés de la valeur et de la marchandise. L’argent, en tant qu’outil principal du capitalisme, a été naturalisé, “éternalisé” au point qu’il est impossible de penser qu’il ait été créé, donc qu'il puisse être “dé-créé”, qu’une quelconque civilisation soit en mesure d’en faire l’impasse. L’accès est donc une notion originale, bouleversante.

                Il paraît fou et vain de considérer, pour quelque ressource que ce soit, tant matérielle qu'immatérielle, que s'il y en a et si nous en avons l'usage, alors nous devrions pouvoir y accéder. Pour y ajouter une couche d’incongruité, nous proposons de rendre cet accès inconditionnel, de ne l’assujettir à aucune contrepartie, qu’il s’agisse d’utilité sociale, de travail, de service, de n’y mettre aucune restriction de classe, de communauté, de nation.

                S’il doit y avoir une quelconque restriction à l’accès, cela ne peut être qu’au niveau de la capacité à renouveler les matières, à produire sans nuire à d’autres ou à l’environnement. Cette proposition est à ce point contraire à tout ce qui a été expérimenté et établi depuis que notre société s’est sédentarisée qu’elle bouscule et renverse radicalement nos modes de pensée. Et c’est sans aucun doute le plus grand problème que pose la proposition de l’accès. Bien plus que technique ou politique, l’accès est un problème mental.

                Pourquoi donc choisir pour objectif une révolution anthropologique qui affole ses concepteurs eux-mêmes ? A cette question qui revient systématiquement dès que l’on parle d’accès inconditionnel, nous ne pouvons répondre que par la nécessité logique.  De partout dans le monde, nous nous insurgeons contre la pauvreté et les inégalités sociales, nous revendiquons plus de démocratie, nous réclamons une meilleure répartition des richesses, un rapport plus sain à la nature. Nous voyons bien que la planète est surexploitée, polluée au point qu’un effondrement est possible à court terme. Nous savons par les travaux archéologiques  que nous ne serions pas les premiers à disparaître. Les sumériens, mille ans avant Aristote et Pythagore, maîtrisaient les sciences (logarithmes, écriture, astronomie, physique…) et des technologies de pointe (irrigation, hybridation des plantes, architecture, métallurgie). Et pourtant, ils ont disparu, leurs savoirs enfouis sous le sable du désert irakien, leurs puissantes cités pillées par des Barbares. Ils ont certainement subi cet effondrement avec étonnement et effroi, leurs élites se sont sans doute accrochées à leurs “avantages acquis” sans oser penser un autre cadre…, comme les nôtres !

                Les Sumériens ont comme nous induit des dégâts environnementaux irréversibles. La Mésopotamie (meso+potami ou entre+rivières, le Tigre et l’Euphrate), une fois irriguée est devenue riche. Mais trop d’irrigation a fait remonter à la surface le sel enfoui sous le sable et a stérilisé les champs. Malgré leurs grandes connaissances scientifiques, ils n’ont pas été capables de résoudre un tel “dommage collatéral”. Au lieu d’innover, d’inventer, ils ont conservé ! Ce qu’ils ont fort bien fait d’ailleurs : si nous comptons le temps en heures et minutes sur une base 60, les angles en degrés et non en centièmes, c’est à cause d’eux. Si l’on vend encore les œufs et les huitres par douze, c’est encore à cause d’eux ! 

                Si un jour, l’option de l’accès supplante le paradigme de l’échange marchand, le monde ne sera plus du tout le même, mais on retrouvera très longtemps les traces de l’argent dans le langage, la forme d’objets usuels, les habitudes sociales. Reste la question du temps, de l’échéance, qui s’est posée vraisemblablement dans les mêmes termes aux Sumériens. Comme nous, ils ont sans doute pensé en termes d’évolution géométrique et non exponentielle. Des nénuphars doublant de surface tous les jours mettront peut être dix ans à recouvrir l’étang à moitié, mais un jour pour recouvrir l’autre moitié de l’étang. Si la mer monte de cinq millimètres cette année, elle peut alors monter de 50 cm en une prochaine année et in fine recouvrir les zones les plus peuplées et les plus industrialisées, le littoral, avant que nous ayons résolu la question du choix entre l’accès ou de l’échange marchand !

                L’échéance avant de se retrouver dans le même dilemme que les Sumériens, les Kmers, les Aztèques, etc. est de dix ans pour les plus alarmistes, cinquante ans pour les prudents, la fin du siècle pour les irréductibles optimistes. Mais, que le chaos annoncé soit pour nous, nos enfants ou nos petits-enfants,  si nous ne l’envisageons pas aujourd’hui, nous serons perdants.

                Remplacer l’échange marchand par l’accès sans condition aux biens, services et savoirs est, du moins en l’état de la réflexion, la seule proposition cohérente qui puisse résoudre à la fois l’impasse économique et la crise environnementale, à la fois les inégalités sociales et la fin de ressources essentielles. C’est la seule proposition qui puisse être locale et globale, qui permettrait plus de bien-être au lieu de restrictions, plus de paix au lieu de la lutte pour la survie, plus de connaissances et de techniques au lieu de l’éternelle caverne éclairée à la bougie qu’on nous oppose. Aucune société ne s’est jamais construite sur un choix de sobriété, d’inconfort, de rigueur, de malheur, de souffrance. L’homme ne se bouge pas pour un moins, pour un pire, mais pour un mieux !

Le seul moyen de sortir d’une culture de l’effondrement c’est d’entrer dans une culture de l’expérimentation. Si tout s’effondre, inventons, passons de l’angoisse de la perte à la jubilation de la création.

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