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Jean Gadrey et le coronavirus…

18 Mars 2020, 11:39am

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

                Jean Gadrey publie cette semaine sur le site Reporterre, une passionnante réflexion intitulée “Le coronavirus révèle l’extrême fragilité de la mondialisation néolibérale”. (Voir) Jean Gadrey est un économiste français, spécialiste des services et des indicateurs de richesse, membre du Conseil scientifique d'Attac et tient un blog héberge par Alternatives économiques. Je ne me permettrais pas de critiquer les analyses toujours pointues de cet universitaire, mais je tenterai ici, qu'il me pardonne, d'en prolonger les propositions à la lumière de la Désargence:

« Le grand péril lié à la diffusion potentiellement mondiale du coronavirus n’est pas de type sanitaire…, mais dans l’économie qui tousse. » En effet, sur le plan sanitaire, le virus va tuer quelque milliers de personnes, c’est regrettable, mais aussi sauver quelques centaines de milliers d’autres en contraignant les gouvernements “croissantistes”  à réduire les déplacements (baisse de particules fines dans l’air, de GES…), l’activité industrielle (moins de pollution, de pesticides, de perturbateurs endocriniens…), la consommation (bonne occasion de redécouvrir ce qui est essentiel et ce qui est futile).

                 « Le virus de la récession mondiale menace désormais, par une contamination qu’on ne peut freiner en se lavant les mains… » La globalisation, tout comme la division du travail qui a considérablement aggravé notre interdépendance, ne peuvent  plus arrêter l’effet domino qui, de secteur en secteur de production nous mène à la récession. Le scénario énoncé par Yves Cochet, « les besoins de base ne seront plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi » est déjà à l’œuvre. Mais l’effet positif, c’est que les dogmes du néolibéralisme sont remis en cause par ceux-là même qui nous les ont assénés depuis des décennies ! Etrange retournement !

                « Le coronavirus joue le rôle d’une simple allumette capable de mettre feu à tout un immeuble parce que ce dernier est construit avec des matériaux hautement inflammables » Il est clair que le système, bien partagé par le monde entier (à l’exception de quelques enclaves dites archaïques), qui était présenté comme la seule alternative pensable, montre là sa grande fragilité et va autoriser à nouveau l’émergence d’autres modèles. C’est sans doute la fin du TINA !

            "Alors, vive le virus qui a « produit » cette démonstration en vraie grandeur ? " Non, bien sûr!

                « Un scénario de récession mondiale dans les structures économiques et sociales actuelles n’a rien de désirable humainement et socialement — cela provoquerait encore plus d’exclusion, de chômage et de détresse, et certainement pas un réveil écologique — pas plus qu’un scénario de pandémie mondiale qui toucherait alors les populations les plus fragiles. » Ce brusque revirement dans le discours de Jean Gadrey est significatif. Si la pandémie apporte globalement plus d’effets positifs que de tragédies, pourquoi l’économiste décroissant s’affole-t-il des conséquences en termes d’exclusion, de chômage, de détresse sur les populations et surtout sur les plus faibles ? La seule explication c’est qu’il n’a pas plus de réponse théorique et pratique à l’effondrement, pas de récit qui puisse guider les populations vers une reprise du pouvoir, pas de modèle d’organisation qui parte de la base puisque la tête du vieux modèle a failli !

                « …associer dans les esprits les bienfaits de la sobriété choisie et un virus mortel autour duquel les grands médias jouent à « plus anxiogène que moi tu meurs » n’est pas le meilleur moyen de convaincre. » L’inquiétude de Jean Gadrey viendrait-elle d’un problème stratégique ? Il est décroissant mais craint d’associer dans les esprits la décroissance avec un immense “serrage de ceintures” qui n’a en effet rien de réjouissant. Il met le doigt sur les limites du mouvement des décroissants qui, s’ils ont parfaitement raison de critiquer la croissance infinie dans un monde fini, n’ont pas de projet qui permette la décroissance et l’abondance, et donc une décroissance heureuse. La décroissance choisie est en effet pensable, bien qu’elle ne se fasse qu’au prix d’un militantisme exemplaire qui exclut la majorité. Mais la décroissance subie n’a aucune chance d’être tolérable par une majorité car c’est cette majorité qui aurait plutôt besoin de croissance.

                Ce hiatus dans la stratégie de la décroissance –par ailleurs posture d’une parfaite logique écologique et humaine, ne peut être résolu que par celle de la désargence. En effet, la mise en accès libre et sans condition de tous les biens, services et savoirs, sans comptabilité de valeur et avec la seule limite du réel (renouvelabilité, utilité sociale, intérêt commun…) représente très concrètement une économie de ressources, d’énergie, de moyens qui représenterait de facto une décroissance dans la production, mais aussi une croissance réelle de la consommation des populations les plus fragiles. Un seul exemple suffit à le comprendre. Sans argent et valeur, quel intérêt aurait-on à faire de la publicité ? Or, cette activité essentielle dans un système monétarisé, devient obsolète dans un système a-monétaire. Le deuxième budget mondial disparaîtrait avec des économies de papier, d’électricité, de bande passante, d’objets inutiles, de matières, de temps de travail…, considérables. On peut suivre le même raisonnement avec l’habitat : la seule circulation de l’argent nécessite des millions de mètres carrés de locaux, bien plus que les besoins actuels en logements sains et biens isolés, bien plus qu’il n’en faut pour loger les millions de SDF et de mal logés de tous les pays capitalistes. Seule une sortie de l’échange marchand peut résoudre immédiatement et sans aucun coût le problème du logement. Et dans ce cas, la décroissance serait non plus un sacrifice, une perte, une source d’angoisse, mais un bien être immédiat, un exemple attractif de décroissance heureuse…

                « Un coronavirus n’aurait qu’un impact très limité sur l’économie dans un monde où la finance serait sous contrôle public, où la monnaie serait un bien commun, où la majorité des productions essentielles (y compris énergétiques) seraient relocalisées… » C’est en effet une proposition qui peut séduire, car une gouvernance sous contrôle public (c’est-à-dire enfin démocratique), dotée d’une monnaie conçue comme un bien public (c’est-à-dire exempte de spéculation financière, de thésaurisation abusive, de détournement à des fins privées) changerait la vie de bien des gens ! Mais est-ce possible ? N’est-ce pas le vieux rêve du socialisme libertaire, du communisme, du distributisme, de l’économie sociale et solidaire, etc. ? Bien sûr, mais ce rêve vieux comme le monde ne voit pas le jour, n’est pas aussi séduisant que le capitalisme dont on ne peut nier la capacité d’enrôlement et de séduction. A chaque tentative, les caractéristiques intrinsèques de l’argent, de l’échange marchand, de la valeur, du profit, induisent mécaniquement la condensation des richesses et des pouvoirs. L’histoire nous le montre sous toutes les latitudes, à toutes les époques, dans toutes les configurations politiques. Nous n’avons pas encore expérimenté une société sans argent, une société de l’accès, mais il semble bien que ce soit la seule solution actuellement sur le “marché des idées”, ce qui n’a rien de contradictoire avec une économie de l’accès, avec une décroissance, avec l’écologie, avec la démocratie, bien au contraire…

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