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Désargence.over-blog.com

De l’exploitant agricole au paysan…

4 Mars 2020, 17:55pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

                Au début de 2020, les sols étaient devenus stériles au point que rien n’y poussait sans une quantité sans cesse croissante d’intrants. Seuls les très gros exploitants agricoles pouvaient espérer continuer à exploiter selon l’ancien modèle. Les agriculteurs bio peinaient à survivre tant la grande distribution s’ingéniait à promouvoir du “faux bio” industriel, à perdre les consommateurs dans une multitude de “labels verts”. Les éleveurs vendaient leur viande et leur lait à perte et se suicidaient dans l’indifférence totale. Les plus riches du secteur agricole  étaient subventionnés, les plus pauvres pressurés… Triste tableau que la reconversion de néo-ruraux issus des classes aisées et diplômées, autant que les démonstrations d’efficacité de multiples courants (agroforesterie, agrobiologie, permaculture, etc.) n’arrivaient pas à contrebalancer. Les gouvernements, toujours obsédés par la technologie extractiviste, par les profits financiers, par la spécialisation et la concentration des entreprises, se contentaient d’inventer mille procédés de “greenwashing” et  de soutenir les gros producteurs victimes, face au soit disant “agribashing” d’une majorité, par des mesures de contrôles policiers.

                Puis vint la crise financière, en conjonction avec la terrible pandémie due aux virus dégagés par la fonte du permafrost, avec l’effondrement de la Chine usine mondiale à bas coût, l’inondation des grands estuaires européens et asiatiques. L’effet domino qui s’en suivit enraya toute la machinerie financière, entraînant la fin de l’argent, du salariat, du commerce. Dans l’espace d’une semaine, des villes entières se sont retrouvées sans ressources alimentaires, parfois sans eau potable et sans énergie. On découvrit très vite le potentiel des villes en transition, des ceintures vertes autour des quelques métropoles prévoyantes, des millions d’espaces alternatifs qui avaient été créés sous le regard narquois des cornucopiens et malgré les bâtons mis dans leurs roues par les pouvoirs publics.

                Une équipe d’informaticiens mit en fonction, dès le début de la crise, un site expérimental pour établir des liens entre producteurs, transporteurs et usagers, entre les ressources et les besoins. Ils réalisèrent en quelques jours ce que les États avaient jugé utopique. Leur logiciel en open source fut aussitôt repris un peu partout et peu à peu amélioré pour fonctionner avec les moyens du bord, aussi bien en urgence que sur le long terme. Le système AMAP faisant le lien entre les usagers et les producteurs s’est lui aussi répandu comme une trainée de poudre. La plupart des entreprises étant au chômage technique, les gens découvraient la quantité de temps que le système marchand leur prenait, à commencer par cette nécessité absolue et absurde de gagner de l’argent. Les producteurs trouvèrent rapidement une main d’œuvre abondante et prête à apprendre les rudiments du métier. D’autres se proposèrent pour surveiller jour et nuit les champs de leurs producteurs pour éviter les pillages. La consigne était de convaincre les éventuels voleurs que leur intérêt était plutôt de s’organiser pour créer leur propre réseau d’approvisionnement. Beaucoup de terres avaient été abandonnées, les gens de métiers bien plus nombreux que ce que l’on avait imaginé et un grand nombre d’agronomes et de biologistes avaient mis sur internet des tutoriels, des conseils techniques, des programmes de plantations conçus en fonction de l’urgence. Le radis pousse en 20 jours, le navet en un mois, les carottes et les betteraves en 45 jours, mais il faut attendre trois ou quatre ans avant de récolter les premiers fruits d’un arbre. Expliquer tout cela a pu paraître curieux, mais il y avait trop longtemps que plus grand monde en avait l‘expérience.

                Pour la viande, on a vite compris qu’un couple de lapins produit cinq à dix petits qui seront consommables en quatre ou cinq mois. Une poule est capable de pondre 300 œufs par an, et si on lui offre de temps en temps la visite d’un coq, elle peut couver cinq à six poussins qui deviendront des poulets en quelques mois. Et tout cela peut être réalisé sur un balcon ou dans un coin de jardin. Les citadins sans jardin ni balcon pourront toujours transformer leur devant d’immeuble en poulailler, même là où la terre était devenue non grata depuis des années. Beaucoup d’animaux issus des élevages industriels ont trouvé là une seconde vie bien plus alléchante, n’en déplaise aux végans qui avaient tiré leur radicalité de la radicalité opposée de l’élevage industriel.  Une fois libéré des contraintes du salariat pour assurer la simple reproduction matérielle, l’imaginaire des citoyens ordinaires n’a plus eu aucune limite. Adopter une poule, transformer le gazon décoratif en parterre de salades, organiser des centres collectifs d’approvisionnement locaux, convertir les cuisines de restaurants en ateliers de transformation de conserves pour ne rien perdre, tout y passait, du plus artisanal au plus global, du plus génial que l’on copiait partout au plus farfelu que l’on abandonnait sans regret.     

                L’autosuffisance alimentaire ne s’est pas faite dans la joie et la bonne humeur, mais dans la douleur et le conflit. Mais la disparition de tout moyen d’échange monétaire a calmé le jeu par nécessité bien plus qu’on aurait pu le faire par la persuasion, l’idéologie ou la contrainte. Les gens ont vite compris qu’il faudrait trois à cinq ans pour redonner vie à une terre, que des haies vives mettraient également plusieurs années avant de corriger l’immense bêtise des anciens remembrements, tout comme les plantations de fruitiers au cœur des villes en complément des inutiles palmiers, pins, arbres de Judée…  

                Plus complexe a été la transition entre la propriété privée et la propriété d’usage. Nourrir un pays comme la France, hors du complexe système induit par l’échange marchand,  a provoqué des débats sans fin. On avait payé des propriétaires pour qu’ils mettent leurs terres en jachères et il fallait maintenant leur confisquer ces terres pour les remettre en cultures. Certains agriculteurs avaient tout centré sur les cultures industrielles (soja, colza, maïs…), d’autres avaient beaucoup investi sur une unique culture (tomates, fraises ou asperges…), avec un outillage spécifique, et on leur demandait, du jour au lendemain, de pratiquer une polyculture vivrière. Que faire de l’énorme tracteur connecté, du semoir “trois en un” qui leur avait coûté plus qu’un bras… Et celui qui avait abandonné ses cultures traditionnelles pour planter des centaines de peupliers et eucalyptus subventionnés par l’industrie papetière… Sans parler des Zadistes aux idées bizarres qui débarquaient en pleine Beauce pour exiger quelques hectares gagnés de haute lutte en trois générations de paysans laborieux et consciencieux…

                Il aura donc fallu du temps pour intégrer qu’il n’y avait plus rien à vendre ou à acheter, plus de profits financiers possibles, plus de salaires à produire, plus de Coopérative ni de Crédit Agricole, qu’un retour en arrière était devenu la nouvelle utopie, et pour les plus entreprenants qu’ils avaient fait l’erreur de croire l’INRA et le conseiller de la Chambre d’Agriculture qui leur disaient de labourer plus profond, de désherber chimiquement et d’utiliser des semences Monsanto… On en vit quelques-uns assommés, les bras ballants, impuissants à supporter un tel revirement, d’autres redécouvrir avec bonheur une autre façon de travailler, s’étonner d’avoir supporté si longtemps l’ancien système, de l’avoir cru inéluctable… Le terme même d’exploitant est devenu obsolète, voire utilisé comme injure, quand le mot de paysan, assimilé depuis le XVIII° siècle à celui de rustre, a pris le sens de celui qui fait le pays, fonction on ne peut plus noble et respectable s’il en est…   

                   

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