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Comment tout peut s'effondrer...

14 Mars 2020, 15:14pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

“Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes,  Pablo Servigne et Raphaël Stevens, préface Yves Cochet, Le Seuil, 2015, 304 p.

               

                Il est bon de lire ce livre qui a vulgarisé en France le concept de collapsologie et qui, malgré les critiques aussi nombreuses que tendancieuses (catastrophisme, approximations scientifiques, a priori philosophiques…), a remporté un franc succès. Il a au moins le mérite de recenser et rassembler toutes les impasses structurelles qui tendent à rendre plus que probable ce dont parle Yves Cochet en ces termes : « Un effondrement est « le processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis [à un coût raisonnable] à une majorité de la population par des services encadrés par la loi ».

                Les auteurs sont cependant bien conscients que la possibilité d’un effondrement « revient finalement à renoncer à l’avenir que nous nous étions imaginé, donc se voir amputés d’espoirs, de rêves et d’attentes… » Ils soulignent la naïveté et l’inutilité de la posture survivaliste qui consiste à fabriquer son arc et ses flèches dans un monde à feu et à sang ! Quoiqu’en disent les survivalistes, comme les croyants en un capitalisme indéfiniment renouvelé, les impasses sont trop nombreuses et trop systémiques : la population, le PIB, la consommation d’eau et d’énergie, l’utilisation de fertilisants, la production de moteurs ou de téléphones, le tourisme, la concentration atmosphérique en gaz à effet de serre, le nombre d’inondations, les dégâts causés aux écosystèmes, la destruction des forêts, le taux d’extinction des espèces, etc. La liste est sans fin et tout y est lié : « Sans une économie qui fonctionne, il n’y a plus d’énergie facilement accessible. Et sans énergie accessible, c’est la fin de l’économie telle que nous la connaissons »

                Ce qui est original dans la démarche de Servigne et Stevens, c’est la mise en exergue d’erreurs et de paradoxes largement partagés qui nous a fait douter de l’urgence. A propos de la biodiversité : « …et c’est un paradoxe, les espèces les plus menacées ne sont pas celles que l’on croit, mais celles qui sont indirectement liées à celles que l’on croit. Même les écologues, qui connaissent ces effets depuis longtemps, ont été surpris par l’ampleur de tels “effets en cascade”. » Pourtant, il est patent que les nombreux effets de basculements induisent des effets cliquets (sans possible retour en arrière) : « En 2008, une équipe de climatologues a recensé 14 « éléments de basculements climatiques » susceptibles de passer ces points de rupture (le permafrost de Sibérie, les courants océaniques atlantiques, la forêt amazonienne, les calottes glaciaires, etc.) »

                Les auteurs montrent clairement que le rapport de force n’est pas en faveur d’une élémentaire prudence : « Plus ce système dominant se renforce, plus il a les moyens de conserver sa domination. Il phagocyte l’ensemble des ressources disponibles et empêche « mécaniquement » l’émergence d’alternatives, alors que c’est précisément à ses débuts qu’une innovation a besoin de soutien et d’investissement. » Ils désignent clairement le phénomène de mondialisation comme un des facteurs aggravants le plus redoutable : «En se mondialisant, notre société industrielle a atteint des niveaux extrêmes de complexification, et, comme nous l’avons vu précédemment, entre dans une phase de rendements décroissants. » Ainsi, pour espérer survivre, notre civilisation doit lutter contre les sources de sa puissance et de sa stabilité, c’est-à-dire se tirer une balle dans le pied ! « Plus les systèmes sont complexes, plus chaque organe devient vital pour l’ensemble de l’organisme. À l’échelle du monde, donc, tous les secteurs et toutes les régions de notre civilisation globalisée sont devenus interdépendants au point de ne pouvoir souffrir d’un effondrement sans provoquer le vacillement de l’ensemble du métaorganisme. »

                La moindre étincelle peut désormais déséquilibrer l’ensemble du système : « En moins de deux semaines, la crise se répandrait de manière exponentielle à travers le monde», ce qui fait émerger un nouveau type de risque, le risque systémique global. La seule véritable question est l’incertitude quant à l’heure de l’effondrement. « Or notre société n’aime pas l’incertitude. Elle s’en sert de prétexte évident à l’inaction, et son fonctionnement repose sur sa capacité à prévoir les événements futurs. Quand celle-ci s’évanouit, nous semblons désorientés et perdons la capacité d’imaginer de vrais projets. »

                Comment donc éviter le scénario de type Mad Max ?  « Souvent, on décrit la convergence des catastrophes avec des euphémismes optimistes qui mettent l’accent sur ce qui succédera au monde industriel moderne. Ainsi en est-il de la « métamorphose » d’Edgar Morin, de la « mutation » d’Albert Jacquard ou de la « transition » de Rob Hopkins. » Ces expressions sont très précieuses pour soulever l’enthousiasme des foules, « mais elles évacuent trop facilement le sentiment d’urgence et les questions de la souffrance, de la mort, des tensions sociales et des conflits géopolitiques.»

                Les propos des deux auteurs ne sont pas pour autant dénués d’espoir : « Après une catastrophe, c’est-à-dire un  événement qui suspend les activités normales et menace ou cause de sérieux dommages à une large communauté, la plupart des humains montrent des comportements extraordinairement altruistes, calmes et posés.  Dans ces situations, certains prennent même des risques insensés pour aider des personnes autour d’eux, aussi bien des proches que des voisins ou de parfaits étrangers. Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’image d’un être humain égoïste et paniqué en temps de catastrophe n’est pas du tout corroborée par les faits. »

                Effectivement, en temps de pénurie énergétique, « il y a fort à parier que les individualistes seront les premiers à mourir. » Tout l’enjeu de la transition serait donc de jouer sur les récits et les mythes pour inverser ces spirales de violence, de nihilisme et de pessimisme. C’est sur ce point que les collapsologues rejoignent les thèses des désargentistes. La seule issue en cas d’effondrement reste notre capacité à proposer un autre récit qui ne soit pas écrit en négatif (dé-croissance, dé-argence, dé-mondialisme…), mais aussi pragmatique que jouissif ! C’est en tous les cas l’esprit de mon essai “Le Porte-Monnaie”…

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