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Rareté, échange-marchand, condensation…

24 Février 2020, 17:28pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

La rareté :

                               La valeur dépend, entre autres choses, de la rareté. Les sophistes Grecs le disaient déjà avec le syllogisme bien connu : “tout ce qui est rare est cher ; un cheval bon marché est rare ; donc un cheval bon marché est cher”.  Reprenons : par définition, un objet rare ne peut être accessible au plus grand nombre. Certains l’ont, d’autres pas. Ces derniers vont donc en avoir envie et vont jalouser le privilégié qui le possède. Et la guerre est inventée !

                Mais pour aller plus loin, des chevaux bon marché peuvent très bien devenir chers si je crée artificiellement la pénurie de chevaux. Tout le monde ne pouvant en posséder, leur prix va augmenter. Et la loi du marché est inventée !

                Ce qui est vrai au sujet du cheval est tout aussi vrai au sujet de l’argent. S’il était suffisamment abondant pour être équitablement partagé, l’argent ne vaudrait pas plus que les feuilles des arbres. Il faut donc qu’une valeur lui soit attribuée en raison de sa rareté sous peine d’inflation. Qui donc est le mieux placé pour donner de la valeur à l’argent que celui qui le crée (l’État ou le banquier)?  Et la spéculation est inventée !

                La rareté étant étendue à tous les biens, des produits alimentaires aux outils de production en passant par la jolie femme du magazine, la marchandisation est  inventée ! Tout ceci démontre très bien que dès l’instant qu’on accepte d’attribuer une valeur à des choses de rareté variable, le système marchand et son argent en tant qu’outil d’échange sont incontournables, au même titre que la gravitation ou que la finitude de l’homme.

                Pourtant, des sociétés bien organisées et hautement cultivées ont échappé au piège monétaire et à l’échange marchand, sans pour autant vivre dans l’abondance perpétuelle. Chez les Inuits, qui durant des siècles se sont confrontés à la rareté des ressources alimentaires et qui plus est, dans un contexte climatique de grande rigueur, la mise en accès sans condition pour tous était de règle. La rareté comme l’abondance de phoques, de poissons, de fourrures, d’ivoire étaient mutualisées au sein de la société. L’accès est le seul moyen connu d’échapper au syllogisme du cheval bon marché qui devient cher…

 

L’échange marchand :

                Nous venons de voir que la rareté induit la valeur. Deux objets que l’on voudrait échanger doivent avoir la même valeur, faute de quoi l’un des acteurs est perdant l’autre gagnant. Mais la valeur étant relative, elle change avec le temps et les circonstances. Donc un échange très égalitaire sur le moment peut très bien léser l’un des partenaires par la suite. Par exemple : j’échange mon bétail contre du blé et, peu après dans la région, la récolte de blé est abondante mais le bétail est devenu rare suite à une épidémie. Personne n’aura besoin de mon blé quand les clients se battront pour avoir un morceau de viande. Je serai pauvre et mon partenaire sera riche. Personne n’est responsable des saisons et des virus, personne ne pouvait prévoir le manque de bétail, l’abondance du blé. C‘est le destin, les Dieux, et à défaut ces voisins qui ne sont pas comme nous…

                Et si Dieu, sa femme ou les voisins n’y sont pour rien, c’est que j’ai manqué de prévoyance en sous-estimant la valeur du bétail, en surestimant la valeur du blé. Cette erreur économique va inévitablement m’amener à être plus dur en affaire, quitte à tricher sur la valeur réelle de mes échanges. Me voilà “économiste” !

 

La condensation :

                L’intérêt ou le danger d’un échange marchand, nous venons de le voir, dépend de quantité de facteurs personnels ou circonstanciels. Le plus malin, le plus riche ou le plus cultivé arrive toujours à tourner l’échange à son avantage. Il est donc logique qu’il soit plus souvent le gagnant de l‘échange.  Quand on introduit l’argent pour “faciliter” l’échange, le gagnant accroît non seulement sa fortune mais sa capacité à l’augmenter. C’est ce qu’on appelle la condensation monétaire.

                Quel que soit la configuration politique, le système économique, l’époque ou la culture, dès que l’échange marchand est médiatisé par l’argent, celui-ci se condense entre des mains de plus en plus riches et de moins en moins nombreuses. Certes, il arrive de temps en temps que la croissance économique s’inverse, que des milliardaires se retrouvent sur la paille, que des marchands de paille deviennent fortunés. Mais toujours le même processus de condensation se reproduit, jusqu’à voir cohabiter dans un même espace des Bernard Arnaud et des sous prolétaires. Aucun système n’a jamais réussi à stabiliser l’économie, ce qui n’a jamais non plus empêcher quelques idéalistes d’inventer des fonctionnements garantissant l’égalité des chances et des richesses. Le dernier en date est sans doute la Ğ1 (prononcer june), une crypto monnaie basée sur le logiciel Duniter, qui prétend être une monnaie égalisant mécaniquement le partage des richesses à l’échéance de quarante ans. Ses défenseurs présentent de belles courbes partant de deux situations économiques opposées (l’un avec un avoir de mille Ğ1, l’autre de cent) et qui à terme  finissent par posséder l’exacte somme de 550  Ğ1. Pour faire plus sérieux, les concepteurs ont créé une formule mathématique et magique le prouvant : “DU (t+1) = DU (t) + C² (M/N)” !

                En réalité, la june regroupe 2 564 membres (au 24.02.2020). Mais s’ils dépassaient le million, nul doute qu’il s’y glissera un ou deux malins capables de trouver la faille et de s’y engouffrer pour plumer quelques milliers de membres. Tout historien du Droit sait qu’il n’y a pas de règle qui ne puisse être contournée à l‘aide d’une autre règle. Le financier Soros nous en a donné la preuve en septembre 1992 en devenant "l'homme qui fit sauter la Banque d'Angleterre". Il a simplement  profité des faiblesses du système monétaire européen pour réaliser une attaque spéculative. Son raisonnement était simple : "Etant donné la situation économique de l'Angleterre et le niveau des réserves de change, une attaque spéculative d'ampleur pourrait obliger l'Angleterre à sortir du Système Monétaire Européen (SME) et à dévaluer sa monnaie. En vendant à découvert la livre sterling, ce serait alors le jackpot". Soros est parvenu ainsi à épuiser les réserves de la Banque d'Angleterre, en vendant à découvert la livre sterling et en s'assurant que la Banque n'avait pas de quoi faire face à cette attaque. La seule solution pour l'Angleterre fut la dévaluation, laquelle entraîna un gain pour Soros estimé à 1,1 milliards de dollars en quelques jours ! Jamais la  crypto monnaie Ğ1 n’aura les moyens de contrôle de la Banque d’Angleterre et encore moins la confiance que les usagers pouvaient avoir dans la livre sterling…  

                En France, nous avons également un économiste de renom, Bernard Friot, qui propose un système économique innovant et admirablement bien ficelé. Il milite pour un salaire à vie de 1 700€ net dès 18 ans, un plafonnement des ressources à 5 000€. Et pour financer tout cela, il prévoit de placer l’intégralité de la valeur ajoutée produite par les travailleurs, dans une série de trois caisses, la première dédiée aux salaires, la deuxième à l’investissement, la troisième au financement de services publics gratuits. Quoi de plus astucieux ! Et pourtant, il ne faudrait pas longtemps pour que les plus-values réalisées par le travail soient en partie détournées, pour que le plafond des ressources devienne purement fictif et que deux classes sociales se reconstituent, l’une composée des meilleurs gestionnaires de leur salaire à vie, l’autre ruinée par des gestions désastreuses… Une oligarchie légale reprendrait vite le pouvoir sur la classe laborieuse pour en tirer un maximum de profits financiers, bien dissimulés derrière mille combines obscures…

                Qu’on réglemente la rareté et les modalités de l’échange marchand, qu’on limite la pauvreté au seuil du salaire à vie et la richesse à un “plafond farci de vasistas” ne changera rien à l’affaire. Les mécanismes intrinsèques à l’échange marchand et à l’argent ont depuis longtemps montré qu’ils ne peuvent que condenser la richesse et creuser les écarts entre riches et pauvres. C’est dommage pour Friot et pour la Ğ1, mais c’est ainsi. Seul l’accès direct et sans condition peut permettre un minimum d’égalité, de paix sociale, d’écologie…

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