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Désargence.over-blog.com

Putain d'usine...

18 Février 2020, 14:52pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

                   “L’usine chimique “Grande Paroisse” (société GPN) située dans la banlieue rouennaise et appartenant au groupe AZF, filiale chimique du groupe Total, est de même type que celle qui explosa à Toulouse le 21/09/2001. Jean-Pierre, Alain, René, Bibi et Gérard sont ouvriers, et certains d’entre eux travaillent là depuis plus de trente ans. Tous attendent un hypothétique plan social qui leur permettra de partir prématurément.” Jean-Pierre Levaray a écrit un livre sur sa vie sacrifiée à cette “Putain d’usine” (voir) et Rémy Ricordeau en a fait un film (voir) Il s’agit d’une usine classée Seveso “à haut risque”, avec des horaires décalés en postes, un travail dangereux et stressant, des équipes d’ouvriers vite épuisés, certains en dépression, d’autres se suicidant, une vie qui esquinte la famille, pour produire des engrais qui vont pourrir la terre et des explosifs pour la guerre, un boulot que l’on ne peut aimer, que l’on ne fait que pour la paye. “La liberté, ce n’est pas le travail en usine, dit un ouvrier, c’est ne rien devoir à personne”. Un autre nous dit : “Même la lutte, la grève, les manifestations ne servent que de soupape de sécurité. Pendant un temps, on revit, mais cela ne profite qu’au patron puisqu’ensuite, on  reprend le boulot et que rien n’a changé”.

                   Je viens de visionner, une fois de plus, ce DVD datant de 2006, avant d’imaginer l’usine juste après l’abolition ou l’obsolescence de l’argent. Les Jean-Pierre, Alain, René, Bibi et Gérard du moment se retrouvaient chaque matin dans cette usine qui les avait fait tant souffrir. Elle avait été mise à l’arrêt aux premiers signes d’effondrement, les cadres étaient tous partis ailleurs, sauf un. Mais dans l’angoisse du lendemain, sans salaires, sans embauche possible, sans activité, les ouvriers s’y réunissaient pour s’entraider, pour tirer des plans sur la comète, pour avoir encore le sentiment de servir à quelque chose.

                   Ils en étaient à se demander si cette Putain d’usine n’était pas moins mortifère quand elle produisait que maintenant qu’elle était silencieuse, immobile, inutile… Et puis l’un d’eux s’est demandé ce que l’on pourrait bien en faire, quelles machines seraient encore utilisables, quel service elle pourrait rendre. “La synthèse d'ammoniac, les fertilisants, les explosifs ne vont plus intéresser personne maintenant qu’il n’y a plus rien à vendre ou acheter, plus de profits financiers à réaliser…” En revanche, tous ont été d’accord pour sécuriser le site. Sans entretien ni surveillance, c’était une bombe à retardement. L’unique ingénieur qui s’était mêlé chaque matin aux ouvriers trouva l’idée intéressante, tout en avertissant qu’il faudrait de gros moyens en matériel, toute une logistique pour évacuer les stocks de produits chimiques qui allaient tôt ou tard se mettre en contact et exploser. L’usine était une poudrière potentielle qui allait mettre la ville et ses habitants en danger. Il fallait alerter la mairie, les pompiers, l’armée, rameuter les anciens cadres, contacter les chemineaux pour qu’ils leur mettent quelques trains à disposition, ne serait-ce que pour éloigner “la poudre des allumettes” ! Tout ça dans un contexte chaotique, avec les infrastructures bloquées et plus de salariat pour motiver les troupes.

                   A la surprise générale, l’idée était si bonne qu’elle s’est répandue comme  une trainée de poudre, au point qu’il a fallu faire un tri parmi les bénévoles, choisir les compétences les plus appropriées. Plusieurs groupes de chimistes ont envoyé des plans d’actions, des conseils, des idées de reconversion. Des ouvriers du bâtiment se sont proposés pour modifier les plans du site et isoler les produits à sécuriser. On a vu revenir des vieux ouvriers et cadres à la retraite, des femmes organiser une cantine sur place pour tout ce monde, des producteurs de légumes, fromages, viandes, apporter des provisions. “Vous empêchez que cette merde nous pète à la figure, on vous donne nos productions. C’est un échange de bons procédés”. L’équipe a même reçu des conseils d’anciens employés de la branche du nitrate d’ammonium, venant du Texas, du Japon, de Pologne et d’Argentine ! Il a fallu courir à la faculté pour trouver des étudiants capables de traduire.

                   Je passe sur les détails foutrement techniques de la transformation de la “Putain d’usine”, l’ex GPN,  en “Groupement de Protection de la Normandie”, mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle s’est réalisée sans entrée ni sortie du moindre kopeck, bien plus vite que s’il avait fallu déposer un projet, chercher des financements, salarier les employés. Enfin s’est posée LA question : que faire d’utile avec la chimie ? Des cosmétiques, des produits ménagers, des explosifs civils pour les mines, le BTP ?... Cette question aurait paru saugrenue l’année précédente puisque la seule question était de savoir si une production était rentable ou pas. Là, elle devenait évidente et soulevait d’immenses débats dans toute la région, les uns ayant une vision locale, les autres une préoccupation nationale, voire mondiale, tous ayant à se poser la question générale de l’utilité sociale pour la première fois de leur vie.

                   La nouvelle usine GPN s’est maintenant spécialisée dans la droguerie : des produits uniquement naturels, sains, utiles, sans emballages, de la savonnette au déboucheur de WC en passant par la lessive, les nettoyants pour métaux ou les huiles de graissage… Pour toute la région, quiconque a besoin d’un shampoing ou d’huile moteur vient avec sa bouteille, son bidon pour se servir dans l’immense local en accès libre. Périodiquement, des camions sont affrétés pour alimenter des dépôts d’approvisionnement des régions voisines. Comme il n’y a plus besoin de “faire du chiffre”, les ouvriers travaillent en fonction de la demande, parfois une semaine de 45 heures, mais le plus souvent des journées de deux ou trois heures. Ils ont donc eu beaucoup de temps libre que la plupart ont utilisé pour suivre des formations techniques. Peu à peu, chacun a été capable d’occuper tous les postes et d’en changer au gré de leurs envies. Un jour à la production des huiles industrielles, un jour aux savonnettes, un jour au magasin pour servir et conseiller les demandeurs, un jour à la gestion administrative. D’autres en ont profité pour faire de la musique, de la peinture, du théâtre. Ces derniers ont eu l’idée de reconstituer le cadre et l’ambiance de l’ancienne usine dans un hangar inutilisé et d’y présenter une pièce de théâtre mettant en scène la galère d’antan. Il est vrai que des enfants ayant grandi dans un cadre a-monétaire, sans jamais voir leurs parents stressés par les fins de mois et les horaires en postes, ne pouvaient pas imaginer la révolution que cela représentait. Les théâtreux de GPN eurent beaucoup de succès et des années durant, des enseignants venus de loin y amenaient leurs classes, des étudiants en histoire, sociologie, ethnologie, venaient les interviewer….     

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