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Désargence.over-blog.com

La multitude ou rien !

20 Février 2020, 17:59pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

                L’une des objections que l’on nous oppose le plus souvent quand on tente d’expliquer la désargence, c’est que personne n’est prêt à accepter une telle révolution. Quand bien même une sortie de la société marchande serait techniquement possible, un changement aussi radical susciterait des résistances inouïes : résistance de tous ceux qui profitent largement du système (l’oligarchie, les classes supérieures) ; résistance de tous ceux qui n’ont jamais eu accès à l‘essentiel et voudraient bien profiter un peu du superflu avant la Révolution ; résistance idéologique de tous ceux qui ont jusque-là cru sincèrement au système, s’en sont fait les chantres et n’admettront jamais qu’ils avaient tout faux (les élites, les militants, les conservateurs compulsifs) ; résistance des cornucopiens (ceux qui ont une foi indéfectible en la science, en la technique), qui ont fait beaucoup d’études et se sont persuadés que tout problème a une solution technique, qu’on va trouver des énergies nouvelles, inventer des machines fabuleuses…  S’il reste une poignée d’écologistes, d’utopistes, de révolutionnaires, ils ne représenteront jamais un rapport de force proportionnel à l’enjeu. “Remballez vos folles idées, Désargentistes”

                Pourtant, ce ne serait pas la première fois dans l’histoire de l’humanité que des bouleversements inattendus changeraient l’ordre des choses de façon radicale. A partir du jour où quelqu’un a imaginé passer de l’oral à l’écrit, a inventé le zéro ou le x algébrique, a prouvé que la terre tourne autour du soleil, a imprimé le premier livre ou déclaré que tous les particuliers pourraient bientôt avoir un ordinateur chez eux, le monde n’a plus été pareil. Et pourtant, tous ces inventeurs ont été pris pour des fous dangereux et ont subi railleries, critiques, brimades, mises en danger.

                Tous ces cas de bouleversements systémiques ont été disruptifs, c’est-à-dire imprévisibles, incontrôlables, inéluctables. C’est pour cela qu’il faut prendre au sérieux ce que nous disent les collapsologues, les climatologues, certains économistes, nombre d’anthropologues, biologistes, naturalistes… La désargence n’aura peut-être pas lieu, mais ne pas s’y intéresser est aussi fou que de construire une maison et de ne pas l’assurer, de conduire une voiture en s’imaginant que jamais nous ne blesserons ou tuerons quelqu’un dans un accident. Et quand bien même d’autres événements ou idées  venaient à rendre inutile une désargence ou une abolition totale de l’échange marchand et de son outil monétaire, la recherche effectuée en amont sera bien utile pour résoudre des problèmes qui resteront insolubles tant qu’ils seront pensés sous l’angle monétaire : le trafic de drogue, la prostitution, les maffias, les abus de pouvoir, la corruption, les inégalités sociales, la pollution, la déforestation, les femmes battues et abusées, etc., etc.  

                   Il est certes difficile d’imaginer qu’une multitude de gens vont d’un seul coup changer au point d’accepter une abolition de la monnaie ou de croire qu’en cas de disparition subie de l’argent ce ne sera pas le chaos le plus total. Mais la notion de temps a bigrement changé. Gutenberg a imprimé son premier livre, la Bible, entre 1452-54. Jusqu’à la Révolution de 1789, seuls les nobles et les grands bourgeois possédaient des textes imprimés. Les  grandes  entreprises  d’édition,  au  début  du  XIX° siècle, ont suscité un  spectaculaire développement. Ce n’est qu’au milieu du XIX° que les livres et les journaux ont commencé à se vulgariser, surtout avec l’apparition de la phototypie, puis de l’offset, et ce mouvement s’est  accéléré  jusqu’à  la  fin  du  20ème siècle. Il faut attendre le début du 21ème pour que le numérique inverse ce mouvement, sans pour autant diminuer la quantité de textes imprimés. Le numérique, en vingt ans,  a opéré un changement plus radical que l’imprimerie classique en cinq siècles et demi !  

                L’idée d’une désargence subie ou choisie a certes été inventée par d’illustres prédécesseurs, de Thomas More (“Utopia” en 1516)  à Edward Bellamy (“Cent ans après” en 1887), mais elle n’est sortie de l’utopie pour entrer dans la proposition concrète qu’au début de la deuxième décennie de notre siècle. En une dizaine d’années seulement, elle a progressé de façon exponentielle et selon le principe de toute courbe de ce type, elle pourrait bien recouvrir rapidement cette multitude qu’on nous réclame pour que l’idée soit crédible…

                Quant aux résistances que le mouvement pourrait bien rencontrer s’il se développe, il ne serait pas prudent de les sous-estimer. Les enjeux de pouvoir sont trop importants pour que la transition se fasse dans l’aisance et la sérénité. Mais les discours des politiques, des éditorialistes, des économistes sont là pour nous rassurer. Les solutions qu’ils proposent sont encore plus folles que la nôtre. Car il s’agit pour eux de nous convaincre de la validité d’une croissance infinie sur une planète finie, de l’intérêt d’une concurrence à tous les étages qui amènerait la paix, d’une mondialisation réductrice qui éviterait les nationalismes, les populismes, les souverainismes, et autres mots qu’ils ont inventés pour que la peur nous paralyse !...   

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