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Désargence.over-blog.com

La drogue sans argent ?

17 Février 2020, 15:05pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

                Un des problèmes qui changerait radicalement dès l’abolition ou disparition de l’argent, c’est bien celui des drogues et des trafics, de la toxicomanie et de ses souffrances. La drogue a toujours été à la fois outil d’exploitation, d’asservissement et outil de soin. D’ailleurs le mot grec pharmakon désigne aussi bien le médicament que le poison ! Un excellent article est paru récemment sur le blog d’un philosophe de Montpellier (Benoît Bohy-Bunel, Voir ) qui pose les fondements théoriques du problème, en tous points concordants avec l’expérience pratique que j’en ai eu (plus de vingt ans dans le soin des toxicomanes en centre de post-cure).

                Le philosophe nous dit :« L'ordre hygiéniste, validiste et puritain qui construit les catégories juridiques et cliniques de “drogue”, de “toxicomane”, assigne ce dernier à la “déviance” pure et simple (alors que cet ordre légalise et normalise par ailleurs une toxicité psychique et industrielle, fétichiste, quotidienne), et nie bien évidemment la dimension qualitative des usages… » Et j’ai souvent constaté que les usagers en soins dans mon établissement s’assignaient eux-mêmes à la catégorie de toxicomanes, souvent raccourcie et dévalorisée en "toxicos", et s’ils revendiquaient parfois des vertus qualitatives à leur drogue, c’était par le biais d’artistes leur servant de caution (Lou Reed, Janis Joplin, Billie Holiday…). Si notre pauvre Centre de soins recevait quantité d’accros aux thèmes de Lou Reed et jamais des Lou Reed en chair et os, il n’en reste pas moins qu’une bonne proportion d’entre eux seraient morts bien avant de venir nous voir s'ils n'avaient usé de drogue.

                Et c’est le point que soulève aussi le philosophe quand il nous dit  que « la toxicité, voire la létalité des produits s'aggrave dans des situations de grande pauvreté ou de grande précarité …» Quiconque, suite à une maladie ou un accident, a été confronté à une intolérable douleur, a ressenti un immense sentiment de bien-être quand on lui a administré de la  morphine et aurait été prêt à tout pour obtenir une nouvelle dose quand la première ne faisait plus d’effet. Quiconque est confronté à une intolérable injustice, précarité, impasse psychique, sociale, relationnelle est un toxicomane potentiel, à moins d’avoir une force de caractère hors du commun. La drogue pour un exclu social, pour un handicapé relationnel est un authentique médicament. Il ne jouira pas de son produit mais du soulagement de son mal. Les toxicomanes sont plus souvent des gens incapables de jouir naturellement (ou pire, incapables de faire jouir l’autre –les parents, les conjoints, les amis, le patron…) que des jouisseurs, comme le sont les amateurs de bons vins ou de bonne chair. Le seul problème de la drogue, c’est que le cycle "manque-satiété-manque" s’accélère inévitablement et ne peut logiquement aboutir qu’à l’overdose. C’est la tragique logique de la drogue qui est d’autant plus létale que le mal est invivable, qu’il soit physique, psychique ou social…

                Vouloir éradiquer le “problème de la drogue” dans un but sécuritaire (trafic, violence, délinquance), c’est toujours l’histoire d’un échec. Trop d’ambiguïtés entre le légal et l’illégal se sont historiquement installées. L’argent illégal de la drogue retourne toujours à l’économie ordinaire, et l’économie ordinaire utilise les trafiquants pour couvrir des opérations douteuses. Le cas Charles Pasqua, qui fut successivement membre actif du “clan Pernod-Ricard” (lequel couvrait notoirement le trafic international dès 1952) et Ministre de l’intérieur (1993-95) “chargé de la guerre à la drogue”, est exemplaire parmi nombre d’autres cas. Dans un contexte capitaliste et productiviste, la question des drogues ne peut être dissociée "du militaro-industriel, de la clinique, de la pharmaceutique, de la souffrance psychique, de la criminalité, de la misère sociale…, et aussi de la création artistique". Et c’est bien ce qui la rend complexe et quasiment insoluble. Tout a été essayé : la prohibition comme la légalisation, la répression brutale comme la prévention, la tactique de remontée des filières comme la chasse aux petits dealers de quartier. Rien n’y a fait, trop d’argent étant à la clé, satisfaisant trop d’intérêts privés et publics, légaux et illégaux.

                C’est tout autant significatif sur le plan thérapeutique. La prévention des risques liés à la toxicomanie n’a jamais prouvé son efficacité. Le volume de malheurs engendrés par nos sociétés inégalitaires et incertaines rend tout discours moral, utilitariste ou comportementaliste contre-productif. Quant à la désintoxication et au soin, il a connu quelques années de gloire où des équipes de praticiens avaient mis en forme un mixte de psychothérapie, d’éducation comportementale, de réinsertion, selon des modalités les plus diverses (en ville ou en campagne, ouvert ou reclus, en famille d’accueil ou institution…). Mais le marché pharmaceutique a vite réagi à cette efficacité. Les laboratoires ont réussi à convaincre les pouvoirs publics que ces pratiques étaient inefficaces, voire “inhumaines”,  au regard des médications de substitution (opiacés de synthèse, buprémorphines, etc.). Dame, c’était un sacré marché, qui de plus était sans fin, car, si l’on sait assez bien sevrer un toxicomane de l’héroïne, de la cocaïne, du crack ou du LSD, nul ne sait comment arrêter les médicaments de substitution sans graves crises de décompensation. Très vite ces drogues légales deviennent sans issue ! Les praticiens s’étaient battus pour que la toxicomanie soit considérée comme un "état transitoire" (dont on peut donc sortir), les laboratoires en ont fait un état permanent. Toxicos à vie, comme on est noir, nain, aveugle ou lobotomisé !...

                Posons alors le postulat non démontré que demain, l’argent n’a plus cours, qu’il est devenu obsolète. Pour quel avantage des trafiquants fabriqueraient-ils encore ces produits ? Du jour au lendemain, les cartels de drogues se verraient dans la nécessité de se recycler. Et quand bien même ils arriveraient à soutenir l’offre de produits dit drogues, la demande risque fort de se tarir rapidement. Une société telle que nous l‘imaginons, où chacun aurait accès aux biens, services, savoirs sans qu’il ne soit exigé de contrepartie mais du simple fait d’exister, résoudrait forcément bien des souffrances qui mènent presque inéluctablement à l’usage de stupéfiants. Bien sûr, il restera toujours des dysfonctionnements physiques ou psychiques, accidentels ou pathologiques, mais qui auront tout autant recours à des produits naturels et correctement dosés puisqu’il n’y aurait plus de possibilité de les vendre, donc plus de pompe à amorcer, plus de coupages à risques et autres pratiques mercantiles.  

                Le philosophe Bohy-Bunel nous dit que “la dimension rituelle de la pratique, le respect de la substance, dans un cadre non industriel et non marchand, favorise bien évidemment la possibilité des usages émancipateurs (à ce titre, l'usage chamanique de l'ayahuasca au sein de certaines populations amazoniennes fournit une illustration intéressante)…” Tiens donc ! Quel est ce cadre non industriel et non marchand, sinon celui d’une société a-monétaire ? Que l’on parte d’une critique du capitalisme, de la philosophie ou des pratiques sociales, on en arrive au même point de convergence : quantité de choses (dont la drogue et la toxicomanie) ne sont solubles que dans un accès qui remplacerait la marchandisation. « La notion de drogue illégale est une construction politique, économique et sociale » poursuit le philosophe. J’ajoute que cette construction va de pair avec la nécessité de réaliser des profits financiers, avec la compétition permanente.  D'ailleurs, les toxicomanes que l'on associe à des déviants, à des asociaux, sont dans leur pratique parfaitement capitalistes, consommateurs, en recherche perpétuelle de compétitivité, de froide technicité dans leurs approvisionnements, sans scrupules quant aux moyens d'y parvenir. Ils m'ont beaucoup appris à leur insu sur la logique marchande! Notre société d'argent alimente cela même qu’elle stigmatise comme déviance. Seule une société de l’accès pourra redonner aux usagers la maîtrise de leurs usages, y compris de la drogue !

                Reconnaissons la puissance du capitalisme qui en instaurant du viable et du légal induit du létal et de l’illégal. Dans les communications comme dans l’alimentation ou le divertissement, il banalise des produits (smartphone, sucre, sel, adjuvants, conservateurs, colorants, plastiques, tabacs, alcool…), pourtant aussi toxiques et addictifs que la drogue. Le légal nous habitue à l’illégal et mêle le sain et le malsain, le nécessaire et le superflu, le soin et le confort, le réparateur et le destructeur… Reconnaissons alors qu’il n’y aura pas d’issue aux addictions, aux névroses, aux frustrations en tous genres, tant que nous serons dans un monde marchand, tant que nous accepterons de subir ce capitalisme mortifère…

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