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Désargence.over-blog.com

L’argent ou l’échange marchand ?...

15 Février 2020, 09:03am

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

                Lors d’un débat avec des partisans des monnaies libres et complémentaires, le dialogue devenait quelque peu tendu. “L’argent est un outil et à ce titre, il n’est responsable de rien. Seule la main qui le tient peut être coupable de malversations. Créons une monnaie saine et bien tenue en main par ses créateurs et  le monde ira mieux”. Mes opposants prétendaient éviter ainsi la spéculation, la thésaurisation, la captation par de malhonnêtes trafiquants qui en feraient de l’argent sale et qu’il faudrait ensuite blanchir

                A bout d’arguments face à ces sourds qui ne voulaient rien entendre, j’ai dévié la conversation sur l’échange marchand qu’ils allaient pratiquer avec leur monnaie alternative. “Puisque la monnaie vous semble éternelle, qu’elle est selon vous le seul moyen commode de procéder à des échanges, que sans échanges il n’y a plus de vie sociale possible, gardons l’argent et supprimons la marchandisation…” L’échange non marchand a été premier dans l’humanité, au moins jusqu’à l’invention de l’agriculture. C’est le manque de blé qui entraîne l’homme à vouloir troquer son bétail abondant contre le blé du voisin qui lui fait tant envie. Mais si le voisin n’a pas besoin de bétail et lui refuse son blé, le seul moyen d’en sortir est de trouver un troisième larron qui aurait un besoin urgent de bétail à échanger contre quelque chose qui manque à son premier client potentiel. Et là, cela devient plus compliqué. Dès l’instant que le roi, le prêtre ou les deux ensembles ont inventé l’argent pour échanger leur or contre les services des soldats et des domestiques, tous ces échanges ont pu être diaboliquement facilités. De là à transformer tout échange en échange marchand médiatisé par l’outil argent, il n’y avait qu’un pas.

                Or, s’il paraît fou de vouloir supprimer le si bel outil d’échange, supprimer l’échange marchand paraît bien plus simple à réaliser. D’ailleurs, la caste des marchands a mis des millénaires à marchandiser peu à  peu tous ces échanges de bons procédés qui se passaient aisément d’argent. Il a fallu attendre l’irruption de la Révolution industrielle pour que les gens abandonnent la production de tout ce qui était nécessaire à leur survie en échange d’un salaire. Il fut longtemps possible de se passer presque entièrement d’argent, même pour payer l’impôt qui pouvait s’effectuer en nature ou en jours de corvées. Et encore aujourd’hui, une bonne part de l’économie capitaliste échappe à la sphère marchande : le travail domestique des femmes, l’éducation des enfants, le soutien des personnes âgées, l’accès aux végétaux sauvages, l’air que l’on respire, le droit d’user de biens publics tels que l’eau des ruisseaux, le savoir que l’on peut transmettre à un tiers sans aucune contrepartie si cela nous plaît…

                “Alors pourquoi ne pas défendre ces zones non marchandes, développer celles que nous a abandonnés le capitalisme, en inventer d’autres en cultivant nos légumes, en adoptant une poule sur son balcon pour avoir quelques œufs non marchands, etc. ? Et dans ce cas, la quantité d’argent qui nous sera nécessaire va diminuer peu à peu. La question alors est de repérer tout ce que l’on peut arracher à l’échange marchand pour augmenter l’échange non marchand…”

                Il s’est avéré que chacun avait au moins une idée, une expérience de “démarchandisation”, via un SEL, une grafitéria, une bourse d’échange en ligne, une activité effectuée bénévolement pour le fun… Un participant au débat souligna qu’une étude sur le bénévolat dans la France avait été réalisée en 2017 et donnait des résultats étonnants : il y a 28 millions de bénévoles de 18 ans et plus ; 2 sur dix ont deux activités bénévoles à la fois ; le volume global du bénévolat évalué en ETP (Equivalent Temps Plein) est d’environ 1,38 millions d’ETP ; si l’on ajoute les 1,8 millions d’employés  salariés parmi les 1,5 millions d’associations, plus les emplois secondaires alimentés par le bénévolat, nous avons là le plus gros employeur de France, juste avant les 5,45 millions de fonctionnaires.

                Reprenons notre débat. Tout ceci montre bien qu’il n’y a pas besoin de salaires pour que les gens s’activent. Il est tout aussi évident que les bénévoles sont tous dans le plaisir (faute de quoi ils abandonneraient) alors que la plupart des travailleurs sont en souffrance (les grèves et manifestations de 2019-2020 le prouvent). Les salaires sont nécessaires pour la simple et seule raison que la société est organisée de telle façon qu’il soit impossible de survivre sans revenus financiers.

                Et si nous poussons la prospective un peu plus loin en ajoutant toutes les productions individuelles, du jardin potager privé au bricolage en passant par l’art et le sport, nous ne sommes pas loin de penser qu’il ne serait pas fou d’imaginer une société moderne et opulente qui se contenterait de la bonne volonté des gens pour pourvoir à ses besoins et qui n’aurait plus guère besoin d’argent pour y parvenir. L’argent alors tomberait en désuétude et nous aurions vite fait d’organiser une “société de l’accès” qui fournirait à tous et sans condition les matières, les services, les connaissances nécessaires, utiles, et plus si affinité (il y aura toujours du superflu non vital mais tellement souhaitable…), bref, une société a-monétaire, sans argent, sans profits monétaires possibles, sans perversions spéculatives et cumulatives…

               Vu comme cela, nous partions sur une société nouvelle où nous aurions plus intérêt à fabriquer du beau, du bon du solide, de l'utile plutôt que des polluants, des gadgets, des grenades de désencerclement! Nous aurions plus intérêt à pratiquer l'entraide que la concurrence, à respecter le nature qu'à le détruire...

                Le débat s’est arrêté, non faute d’arguments, mais par pudeur, pour laisser aux débateurs le temps de digérer cette information qui les ramenait là où ils refusaient d’aller…       

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