Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Désargence.over-blog.com

De l'utilité sociale.

6 Février 2020, 15:29pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

            “Tout travail mérite salaire. Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. A chacun selon son mérite…” Ces lieux communs sont distillés dans nos crânes depuis des millénaires et sont rarement contestés. Ils paraissent évidents et fondent la morale de la “méritocratie” qui se pare d’égalité des chances, de justice, de reconnaissance. Qu’un citoyen ayant créé, inventé, promu une chose éminemment utile pour la collectivité, cela justifie qu’il ait en retour plus d’avantages, de privilèges, de bien-être que le citoyen suiveur, simple exécutant, et a fortiori que le citoyen inutile, fainéant, parasite. Le contraire serait insupportable, et même le moins utile socialement l’admettra aisément.

             De fait, la plupart des systèmes politiques et économiques ont intégré cette évidence, faisant de l’ouvrier modèle un cadre du parti, de l’entrepreneur le héros du capitalisme, de l’artiste populaire une star. Pourtant, le talent, l’intelligence, le courage, l’audace de ceux qui sont reconnus d’utilité sociale, ne peuvent être attribués au seul mérite individuel. Socialement, nous ne sommes et ne serons jamais égaux. On naît quelque part, dans un contexte familial particulier, doté d’un héritage biologique, culturel, psychologique, historique uniques. Grandir sur une plage des Bahamas ou dans un bidonville de Calcutta ne peut donner les mêmes chances. Et, à l’intérieur d’un même microcosme, d’une même famille, nous savons bien que certains sont plus forts, plus intelligents, plus courageux, plus opportunistes que d’autres, sans raison apparente. Nous savons bien qu’à travail égal, l’un sera ouvrier l’autre patron, l’un sera brillant l’autre effacé. Toute tentative égalitariste pour donner à tous les mêmes chances, à l’école par exemple, donnera un Camus (et pour lui le prix Nobel)  et des centaines de Meursault (et pour eux la guillotine), quel que soit le professionnalisme de l’instituteur de Camus, Louis Germain.

                Le pire, c’est que le mérite est forcément calqué sur une notion de valeur. L’utilité sociale est différemment perçue quand est offerte à la collectivité une utilité de grande ou de petite valeur. Un vaccin sauvant des vies est plus apprécié qu’un poème élevant l’âme. C’est peut-être évident, mais au nom de quoi ? Pourquoi nombre d’inventeurs géniaux sont-ils moins reconnus utiles que ceux qui ont vulgarisé et commercialisé ces dites inventions ? Cette hiérarchisation de la valeur utilitaire ressemble bien à celle de la valeur marchande qui décide de l’intérêt d’une œuvre d’art en fonction du marché bien plus que de l’esthétique, de l’utilité d’un objet en fonction de son rapport financier bien plus que de sa nécessité. En somme, l’utilité sociale et les récompenses afférentes sont essentiellement un “modus vivendi hiérarchique” qui divise la société en individus essentiels ou superflus, en riches et pauvres, en bons et mauvais.

                Rien d’étonnant alors que les plus critiques vis-à-vis de la civilisation marchande intègrent tous l’utilité dans leur vision du monde. Il ne faut pas qu’un revenu universel soit trop élevé sinon les “méritants” seront lésés. On veut bien supprimer l’argent mais pas le salaire, fut-il sous la forme d’un accès aux biens ! Si tu veux manger, te loger, te vêtir, mérite-le ! Cet impératif catégorique sous-entend que le marginal mérite son dénuement,  et in fine, que certains aient des devoirs et pas de droits, d’autres des droits sans devoirs. Parce que c’est l’aboutissement logique de l’utilité sociale. La bible en a fait le constat quand elle relate la pratique du “jubilé” qui redistribuait périodiquement tous les biens en parts égales (maisons, bétail, esclaves…). A la fin d’un cycle, les héritages, la roublardise ou l’ingéniosité avait recréé l’inégalité combattue au début. Est-il juste que l’on empêche le méritant de transmettre à son fils les biens qu’il aura acquis grâce à ses mérites ? Est-il possible de réguler la spéculation consistant à s’approprier les avantages acquis par un autre selon ses mérites ?

                Seule une société de l'Accès abolirait instantanément l’utilité sociale en même temps que la valeur, l’échange, le mérite… Il nous semble bien plus intelligent de partir du principe que l’existence est une utilité potentielle pour la collectivité, parfois visible, parfois discrète, parfois invisible. Le comportement le plus égoïste, le plus parasitaire, ne peut-il pas, par exemple,  être considéré comme utile socialement en tant que thermomètre de la démocratie ? Une société incapable d’intégrer ses parasites est une société malade et fragile. Une société qui ne trouve aucune utilité à un individu est fautive de non-assistance à  personne en danger. Puisque voilà l’utilité sociale enfin rendue obsolète, pour la première fois depuis la Genèse (voir le chapitre 3, verset 19 qui invente le STO), plus aucune comptabilité n’est utile, sinon celle des stocks, des savoir-faire, de la connaissance…, comptabilité quantitative ne servant qu’à prévoir, à préserver l’accès pour tous, à permettre une prise au tas généralisée…     

Commenter cet article