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Désargence.over-blog.com

Sans État, point de salut ?...

1 Janvier 2020, 10:59am

 

                L’argent étant considéré comme l’un des principaux domaines régaliens, il est normal que se pose alors la question de l’État. S’il y a un assez large consensus pour rejeter la forme de gouvernement actuel, considéré comme l’appareil d’une ploutocratie, les opinions se partagent entre les “sans État” et les “constitutionnalistes”.

                Certains prônent une gestion sociale qui parte de la base et se décline ensuite par des institutions de niveaux supérieurs sous une forme fédéraliste. C’est le cas par exemple du collectif Mocica qui propose une “Organisation Démocratique Globale” à cinq niveaux : quartiers, ville et villages, zones économiques interdépendantes, planète. 

                D’autres, comme Étienne Chouard, pensent que tous nos problèmes viennent des constitutions actuelles qui ne prévoient pas de contre-pouvoirs suffisants et militent pour le tirage au sort des représentants, la démocratie direct, le référendum d’initiative citoyenne, l’écriture des lois et Constitutions par les peuples et non par des élites, etc.

                Les anarchistes voient au contraire le pouvoir comme le socle de toutes les dérives, le pouvoir étant par nature une plaie incontrôlable. L’ordre sans le pouvoir déclarait Proudhon ! La formule est belle mais ne fait que reculer la question sur celle de l’ordre qui ne s’instaure pas naturellement, surtout à des échelles de sociétés importantes.

                Et bien entendu, la solution autoritaire est toujours tentante, que l’on se dise de gauche en se référant à Robespierre ou de droite en se référant à Maurras. Cette tentation traverse aussi les rêves a-monétaires, parfois jusqu’à la caricature. Philippe Landeux, dans un ouvrage de plus de 600 pages[1], commence par faire un impitoyable procès de l’argent pour ensuite nous expliquer comment extirper l’argent des esprits, contraindre tout citoyen au travail sous peine de bannissement, et propose pour ce faire tus les moyens de contention sociale que ne renieraient pas les dictateurs actuellement en service. Faute de quoi, Landeux craint fort de retomber dans le modèle démocratique, donc bavard, lent, conflictuel et in fine impuissant… C’est la démonstration par l’absurde que la Désargence n’est pas, comme il arrive souvent qu’on nous le reproche, une panacée, un remède universel, mais un simple cadre à remplir.

                Ce qui est certain, c’est que les gouvernements actuels, complètement inféodés au pouvoir de l’argent, de l’élection à la mise en acte d’une “gouvernance” sont de moins en moins crédibles, de plus en plus perçus comme illégitimes et surtout, visiblement incapables de répondre aux enjeux actuels.

                Horizontalité, verticalité, organisation directe,  délégation de pouvoir…, le débat dépasse largement la question de l’abolition de l’argent. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’aucune des formes de gouvernance connue ne résisterait à l’abolition de l’argent, toutes devant repenser leurs fondements. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aurait plus de gouvernance mais qu’elle serait tout autre. La Loi en est l’exemple parfait : il y a une tendance inflationniste naturelle dans l’évolution de nos systèmes juridiques. Si le Droit romain tenait en un volume, la loi française représente une immense bibliothèque. Mais si l’on devait prendre un à un tous les textes de loi en supprimant les articles directement liés à l’argent et devenus obsolètes du fait de l’abolition, en resterait-il seulement un dixième ?  En revanche, il faudrait en réécrire quantités d’autres. Comment, par qui, sur quelles bases philosophiques ? Toute la question est là. Le chantier serait si colossal, si complexe que certains en font un argument massue contre toute idée de suppression de l’échange marchand.

                Je tiens au contraire pour salutaire une telle  entreprise de “nettoyage” de la Loi qui, avec le temps et l’inflation législative, est devenue l’apanage des gros cabinets juridiques et donc une justice de classe, inégalitaire et profondément injuste. Il serait bon que quelques juristes y consacrent cependant une part de leur temps, à titre d’hypothèse ou de principe de précaution, avant qu’un effondrement nous plonge dans une anomie tragique, dans  un désert juridique favorisant les plus forts ou les plus malins.  

                Je tiens aussi pour acquis qu’il n’y a pas d’ordre sans institutions, le terme étant pris au sens large de convention sociale, ce qui va des us et coutumes au règlement des différents et intérêts particuliers entre continents. Mais là, ce serait écrire un ouvrage en x tomes qui n’entre pas dans le présent cadre de réflexion…. Nous ne partirions pas de rien dans ce monstrueux chantier. Les formes de gouvernance connues dans l’Histoire comme dans l’actualité sont nombreuses et chacune à ses horreurs et ses traits de génie. De même, nous avons l’exemple de sociétés sans État mais non sans règles ni formes institutionnelles, comme la région nommée “Zomia” par l’anthropologue James C. Scott. Il s’agit tout de même d’une centaine de millions de personnes, sans frontières, sans capitale, sans langue, ethnie ou religion communes. A cheval sur des morceaux de  Chine, de Vietnam, de Birmanie, de Thaïlande, ces peuples ont résisté à toutes les tentatives d’assimilation, de “domestication” de ces pays bien structurés et parfois puissants.

 

[1] Philippe Landeux, “Tout sur le civisme, La Révolution du XXI° siècle”, Book éditions.

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