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Ploutos, le Dieu du fric !

14 Janvier 2020, 16:24pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

Affiche du spectacle

                A la Cartoucherie, le  théâtre de l’Épée de Bois présente une adaptation de “Ploutos, l’argent Dieu”, la comédie d’Aristophane, poète grec du V° siècle av. J.-C., sujet d’une actualité brûlante !... Mais qui est Ploutos, qui est Aristophane ?

                Aristophane écrit cette pièce en 408 (mais on n’en connaît que la version de 388 av. J.-C.), dans le contexte de la guerre du Péloponnèse (431-404), dans un contexte de crise économique et politique qui scelle la fin de “l’âge d’or”  d’Athènes. La cité a constitué une ligue avec d’autres cités plus petites pour mieux résister à la concurrence des autres grandes cités (Sparte, Corinthe, Corcyre..). Mais la guerre coûte cher et la défaite finale d’Athènes en 404 laisse la ville exsangue, divisée en interne entre les propriétaires terriens démocrates et les commerçants “démagogues”. La démocratie est remplacée par “la Tyrannie des Trente” (un gouvernement oligarchique de trente magistrats -des technocrates). Quand Thrasybule (Θρασυβουλος) rétablit la démocratie en 403, il est trop tard, Athènes est à genoux et pleure sur ses “Trente glorieuses”. Les riches marchands, représentés par le démagogue Cléon, ont pris la place et contrôlent tout, l’argent est roi !

                Aristophane reprend donc le vieux mythe du Dieu Ploutos pour décrire, avec beaucoup d’humour, l’état de sa Cité.  Ploutos était le Dieu de la richesse et de l’abondance. Zeus, pour éviter que Ploutos devienne le bienfaiteur des hommes et menace ainsi son pouvoir, a décidé de le rendre aveugle. Ne voyant plus s’il a à faire à un “sans dents” ou à un “premier de cordée”, Ploutos ne distribue plus ses bienfaits qu’aux riches, aux nantis. Aristophane imagine donc un honnête citoyen d’Athènes, Chrémyle, et son esclave Carion qui proposent à Ploutos de l’aider à recouvrer la vue s’il promet de venir en aide aux nécessiteux… L’économie néolibérale de Macron d’un côté, l’économie sociale et solidaire de Chrémyle et Lordon de l’autre !

                Les parallèles entre cet antique IV° siècle et notre XXI° siècle sont frappants, sur le plan économique, social,  politique, et quant aux solutions proposées par les élites d’hier et d’aujourd’hui. Par les historiens comme Thucydide (465-395), les philosophes comme Platon (428-348) et bien sûr les poètes comme Aristophane, nous savons depuis longtemps que Ploutos est aveugle, que l’oligarchie se nourrit de la misère des autres, qu’il ne sert à rien de réclamer aux puissants un peu d’empathie. Pourtant nous continuons sur le même schéma idéologique, dans les mêmes erreurs stratégiques, à critiquer l’argent sans oser le remettre en cause, le pouvoir sans lui refuser son arme principale, l’argent. - Alors ? Quoi de neuf ?  

- Et bien, rien, mon cher Aristophane !

Personnage du théâtre d’ombres traditionnel grec représentant Ploutos

                L’adaptation moderne de Ploutos par Olivier Cruveiller met en exergue la dialectique d’Aristophane qui s’appuie sur la question centrale et éternelle de la richesse et de la pauvreté. Il interroge la nature humaine dans tous ses paradoxes, avec ses vanités, son rapport au pouvoir, son rapport au commun (au politique). Il ne lui manque plus qu’à sortir de la naturalisation de l’argent, du piège de la nature humaine,  pour en arriver à la désargence. Ploutos et l’argent ne viennent pas des Dieux. Ce sont des créations humaines, contingentes, et à ce titre, des catégories susceptibles d’être remplacées par d’autres, tout comme la valeur, la marchandise, le marché, l’État... En quelques lignes de la pièce, le problème est posé :

Chrémyle : Regardez autour de vous, c’est le règne de la folie et de l’extravagance. Combien d’hommes rusés et pervers jouissent d’une fortune injustement amassée ? Tandis que la plupart, honnêtes et vertueux, souffrent de la faim et de la précarité.

Pauvreté : Pauvres radoteurs sans cervelle ! Si cet idiot de Ploutos partageait équitablement la richesse, plus personne ne voudrait travailler. Qui voudrait alors continuer à labourer, forger, construire, bâtir, tisser ? Quelle serait alors la différence entre l’homme et l’animal ? Ce serait la fin de toute civilisation harmonieuse.

Chrémyle : Nos serviteurs se chargeraient de toutes ces tâches.

Pauvreté : Où les prendrais-tu tes serviteurs ?

Chrémyle : On les achèterait avec notre argent.

Pauvreté : Mais qui te vendra quoique ce soit puisqu’il n’y aura plus la nécessité ? Tu fais vraiment un piètre homme d’affaire…

 

                Tout est dit du dilemme dans lequel nous sommes toujours plongés. La richesse donne le pouvoir, le pouvoir concentre la richesse, le travail qui assure notre reproduction matérielle  ne s’obtient que par le salariat, l’argent est donc incontournable pour les échanges, avec un Revenu Universel, plus de travailleurs. Cercle vicieux qui date de 5000 ans comme l’explique David Graeber et déjà, à l’époque d’Aristophane, on faisait de l’argent un objet de nature, éternel, et on pensait guérir les maux qui nous affligent par l’outil même qui les a provoqués.  Frédéric Lordon  suit exactement le raisonnement de Pauvreté : “…à partir du moment où les hommes ont été privés de la possibilité de pourvoir par eux-mêmes aux nécessités de leur reproduction matérielle, ils n’ont plus eu d’autre solution de survie que d’en passer par l’échange marchand, donc accéder au médium de l’échange marchand qui est l’argent”. “Arbeit macht frei” n’est plus à remettre en question !

                Mais Aristophane, Aristote, Thomas More, Edward Bellamy, ne connaissaient rien du numérique, de la physique quantique, de la photosynthèse… Les économistes Lordon, Piketty et consorts, n’ont pas cette excuse. Ils sont encore comme Chrémyle qui se demande comment faire travailler les gens s’ils n’en ont plus la nécessité ! L’idée d’une “Désargence” n’est apparue qu’au début du XXI° siècle et l’élaboration de ce que serait une société a-monétaire, de son mode de fonctionnement, des obstacles qu’elle rencontrerait, des solutions qu’elle apporterait a moins d’une décennie et commence juste à sortir de l’utopie pour entrer dans le faisable, le réalisme. En ce sens, la pièce présentée par la compagnie  “Le Cartel”, dirigée par Philippe Lanton et Evelyne Pelletier depuis 1991, est innovante et dans l’air du temps.

                La pièce est donnée à la Cartoucherie jusqu’au 26 janvier et espérons-le, hors Paris  un peu plus tard. Que ceux qui en ont la possibilité y courent ! En attendant, le texte original d’Aristophane est en ligne sur Wikisource .

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