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Désargence.over-blog.com

Compétition.

19 Janvier 2020, 12:20pm

Publié par AUPETITGENDRE Jean-François

            Très logiquement, notre société marchande a fait de la compétition une vertu cardinale. À tout classer en fonction d’une valeur convertible en monnaie sonnante et trébuchante, il était logique que l’homme, comme les objets et les services, ait un prix. Les Américains ont intégré cette notation au point de déclarer sans pudeur qu’ils valent X ou Y dollars par an ! Nous autres Français, avons gardé une pudeur hypocrite admettant que le revenu annuel soit un marqueur de la valeur humaine, mais à condition de ne pas l’afficher au grand jour. L’impossibilité de mettre un chiffre sur une personne, un acte, une œuvre, entraîne donc la nullité de la personne, de l’acte, de l’œuvre. Ce qui ne se compte pas ne compte pas !

Bébé cadum!

                Il était donc normal que, de la naissance à la mort, nous soyons préparés et soumis à la loi de la compétition, que les rétifs à la compétition soient suspects, coupables d’indifférence, voire de handicap social. Quand Barbara chantait les enfants, “les mêmes à Paris ou à Göttingen”, d’autres organisaient les concours du “plus beau bébé Cadum”. Dès la maternelle, on évalue les “compétences” des enfants : compétences de communication, de production, de compréhension, d’écoute, de respect des règles, d’adaptation au groupe… Le ministère de l’Éducation Nationale explique que “l'intérêt des évaluations est qu'elles sont élaborées de manière scientifique par les meilleurs experts et que tous les élèves pourront bénéficier des mêmes tests fondés sur des critères transparents et objectifs.” Etrange tout de même que la crème de la pédagogie, les experts de la psychologie infantile, les sommités de la sociologie, n’aient pas sursauté à la lecture d’une telle bêtise ! La science serait-elle exempte d’erreurs et de préjugés idéologiques ? Le même test appliqué à des personnes différentes est-il valide ? Celui qui fait passer le test, celui qui en interprète les résultats sont-ils neutres, objectifs, transparents ? Que mesure-t-on dans ces tests du potentiel d’un enfant ou de la situation sociale dont il est issu ?

Olivier Todd

                Cet état d’esprit allant de la maternelle jusqu’au doctorat, il est légitime de se demander quel est le résultat de ce système d’éducation par la compétition. Une excellente vidéo regroupe quelques intellectuels critiques du système (voir).  Emmanuel Todd ouvre le débat en posant la question : “ Les éduqués supérieurs sont-ils tellement supérieurs intellectuellement ?”. Réponse : “Le système éducatif est une machine à fabriquer des inégalités, puis à justifier les inégalités. Le tri se fait plus sur le critère de l’obéissance que sur celui de l’intelligence.” Todd fait un constat cruel pour ses collègues : “Des centaines d’économistes surpayés, dont l’œuvre intellectuelle tient sur une feuille de papier à cigarette, s’auto hallucinent collectivement avec des postulats stupides, et assurent les populations que le libre-échange est indépassable.” Comment s’étonner ensuite qu’une fracture insondable se soit établie entre les “élites hors sol” et le peuple qui a douloureusement expérimenté les ravages du libre-échange ?      

Albert Jacquard

                Albert Jacquard va encore plus loin en disant que toute compétition est un suicide collectif. Il raconte, par exemple, comment on forme des médecins en les mettant, en première année, dans un contexte de lutte à mort pour passer en seconde année. Tous les coups sont permis pour être parmi les 150 élus en deuxième année : faux renseignements donnés pour tromper le concurrent, vols de polycopiés pour retarder le collègue, etc.  “Est-ce sain de former des futurs médecins à être des tueurs”, se demande-t-il ?               

Jacques Généreux

                Jacques généreux nous dit que l’économie enseignée dans les écoles est un tissu de non-sens. “Il se passe dans l’économie des choses qui relèvent de l’incroyable, de la folie, de la dangerosité !” C’est “l’empire de la bêtise” dont les effets se répercutent chez les politiques, les administrateurs, les éditorialistes, les intellectuels…. On sélectionne ceux qui sont les plus compétents pour prendre la place des autres, pas ceux qui sont les plus compétents  dans le bien commun, y compris par le système du vote dit démocratique !

                 Charles Gave donne le coup de grâce en rappelant que  les étudiants sont formés pour avoir “une mémoire de cheval et aucune personnalité ”. Les “élites”, ont toutes été sélectionnées selon ces deux critères. Comment s’étonner ensuite que la société aille mal, que ces élites nous conduisent droit dans le mur, qu’elles sacrifient notre avenir à la sécurité d’une doxa ?  Même Michel Onfray explique que le succès à l’agrégation de philosophie dépend de la faculté à “saucissonner” les théories des maîtres, à  déplacer les morceaux, à les recoller en dégageant les concepts et les dates, exercice de style totalement inintéressant mais qui garantit contre le risque de dérouter un jury par une analyse pertinente…

                Il est normal ensuite que ce système de concurrence voué à la reproduction du même, se retrouve dans tous les domaines de la vie quotidienne : dans le sport, le travail, la famille, la sexualité, les loisirs, la culture… Il est normal que le sportif de haut vol ou l’écrivain à la mode soit aussi inutile qu’invivable, un tueur ayant tous les droits. Il est normal que du bas en haut de l’échelle sociale, chacun tente de gravir la marche supérieure, quitte à faire chuter celui qui l’occupe. Normal enfin que le bilan global des ressources humaines de la planète s’amenuise au point que l’on en vienne à penser une possible extinction.

                  Nous aurions pu construire une société dans laquelle chacun tire vers le haut celui qu’il précède au lieu de tirer vers le bas quiconque tente d’être meilleur que soi. Mais pour cela, il aurait fallu concevoir une société d’entraide, de coopération, de partage, tout le contraire d’une société marchande ! Il est encore temps de cesser de compter ce qui ne compte pas. C’est notre fragilité qui nous a fait êtres sociaux, c’est le capitalisme moderne qui nous a rendus asociaux…

 

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