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Désargence.over-blog.com

Vouloir, pouvoir, le poids des mots...

11 Décembre 2019, 12:09pm

Publié par Jef

                Pour les uns, nous ne serions pour rien dans les choix que nous faisons individuellement et collectivement, tant nous serions conditionnés par la nature. La société n’est alors que l’assemblage de conditionnements auxquels nous ne pouvons échapper. L’homme étant un loup pour l’homme, le pacifisme serait donc une utopie, la guerre un état naturel.

                Pour d’autres, nous serions façonnés par la culture, laquelle nous permet de sortir de l’état de nature. L’homme est capable d’apprendre à contrôler ses pulsions de vie et de mort, de canaliser ses affects. Il suffirait donc de bien éduquer les humains pour que la société soit harmonieuse.

                Pour d’autres, l’homme est certes conditionné par la biologie et la génétique, certes modifié au cours du temps par la culture,  serait mais plus fondamentalement contraint à faire ce que son environnement social, historique, structurel lui commande de faire.

                La question du choix entre l’aménagement du système économique ou de l’abolition de tout échange marchand et de son médium-argent n’échappe pas à ces trois options idéologiques et selon que l’on est plutôt “naturaliste, culturaliste ou structuraliste”, on optera pour l’aménagement ou pour l’abolition. Il est donc intéressant d’examiner le problème à la lumière des trois options.

 

                La nature humaine est “par nature” inchangeable sinon dans une lente évolution transgénérationnelle. L’homme a placé l’argent et l’échange marchand au cœur de sa vie et de ses sociétés parce qu’il est naturellement porté vers la propriété privée, vers l’accumulation des richesses, vers le recherche de profit, de puissance. Et dans ce cas, une société sans argent n’échappera pas à la concurrence, à la compétition de tous contre tous, à l’élimination du plus faible. Le médium argent sera aussitôt remplacé par un autre médium tout aussi prédateur. C’est à peu de chose près ce que dit Frédéric Lordon quand il affirme que toutes les tentatives d’abolition de l’argent n’ont jamais abouti qu’à la création d’un ersatz, d’une monnaie si bien déguisée qu’on peine à la reconnaître comme telle…

                La culture ne peut agir qu’au cas par cas et dans un temps donné. L’histoire nous a depuis longtemps appris que l’homme le plus cultivé qui soit n’est jamais à l’abri des pires exactions. Un peuple est capable de régression morale et passer de la plus pure sophistication à la barbarie la plus sauvage. Les injonctions, traités de morale, religions ou exemple de saints, héros  et philosophe n’ont jamais fait l’unanimité…

                En revanche, la structure sociale dans laquelle baigne un homme est capable d’induire des comportements qui ni la nature ni la culture ne sont capables de réprimer ou de favoriser. Il suffit d’observer le comportement des humains dans des circonstances inhabituelles et dramatiques telles les catastrophes naturelles, les guerres, les disettes, etc. Les uns qui se pensaient vertueux se comportent comme des bêtes sauvages, les autres que l’on jugeait faibles se comportent en héros, que l’on disait égoïstes faisant preuve d’empathie et de générosité. Et ces changement de “nature” sont souvent instantanés, spontanés, irréfléchis. Le cadre environnemental sortant radicalement des habitus, les individus se singularisent à la surprise de tous…

                C’est vraisemblablement ce qui arriverait si demain nous étions tous contraints de nous organiser sans le recours de l’échange marchand. Ainsi, juger une société sans argent à la lumière ce que nous connaissons du “tout marchandisé” n’a aucun sens. Il est plus prévisible que des réflexes d’entraide, de spontanéité bénévole, de responsabilité apparaîtraient là où on ne voyait qu’individualisme et concurrence. L’inverse peut aussi advenir, poussant des gens jadis réputés généreux à s’agripper au moindre avantage en dépit de tout sens du commun. L’important n’est donc pas de fantasmer sur les effets de la nature humaine, sur des habitus établis depuis des siècles qui empêcheraient le changement de paradigme ou à l’inverse de transposer les comportements induis par l’argent pour juger d’une société sans argent.

                Le langage à lui seul induirait, en cas d’abolition de la monnaie, une transformation radicale des mentalités. On dit toujours que ce qui n’a pas de mot pour le désigner n’existe pas. Une civilisation qui n’aurait pas le mot violet empêcherait ses membres d’observer cette couleur dans le spectre de l’arc en ciel. Mais l’inverse (un mot qui désignerait une chose inexistante) aussi est vrai. Sans argent, les mots salaire, retraite, porte-monnaie, crédit, courses, banque, économie, achat, chèque, etc., disparaîtraient ou changeraient complètement de sens. Il ne faudrait pas beaucoup de temps pour qu’une société nouvellement a-monétaire soit obligée de refaire un dictionnaire, supprimant les mots désuets ou expliquant l’évolution de leur sens…

                La vision sociale que nous voulons fonder sur l’entraide plutôt que sur la concurrence, paraît aujourd’hui folle car les sociétés concurrentielles  ont objectivement été les plus puissantes que toutes les autres. La mondialisation du modèle marchand, qui plus est marchand et libéral, a réduit toutes les autres civilisations à l’état de “résidu folklorique” ou de sujets ethnographiques. Il est donc difficile de faire admettre que la solution à toutes nos maladies modernes pourrait venir des Inuits ou des Jarawas. Généralement, ce sont les vainqueurs qui donnent des leçons, pas les perdants. On peut légitimement se demander pourquoi les sociétés non marchandes ont été si facilement envahies, déculturées, colonisées et penser que le choix qu’elles ont fait, celui de donner, partager, mettre en accès, les a conduit à leur perte.

                Pourtant, l’Histoire ne se termine pas aujourd’hui. La société capitaliste mondialisée n’a pas fini sa course et peut très bien s’effondrer, disparaître, pour enfin laisser place à une autre société, réinventée selon les principes de ceux qui furent des siècles durant considérés comme des barbares…

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