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Une mauvaise foi érigée en système...

31 Décembre 2019, 12:41pm

                Changer de cadre de pensée est à ce point complexe que beaucoup se réfugient dans la mauvaise foi la plus flagrante, par exemple en oubliant telle tare de l’ancien cadre et en la reprochant au nouveau. Il est bon d’en recenser quelques-unes qui, frisant le ridicule, permettent de recentrer les débats.

                Sans argent, les échanges se transformeraient vite en une immense razzia généralisée. Ne peut-on pas considérer nos sociétés industrialisées et libéralisées comme une immense razzia des plus forts sur les plus faibles ? Qu’est-ce donc que la colonisation et son avatar du post-colonialisme, sinon une immense razzia ? A qui profitent les richesses de l’Afrique ou de l’Amérique latine sinon aux multinationales voraces qui les pillent consciencieusement, exploitant éhontément les populations locales et détruisant tout sur son passage, au point de mettre la survie de l’humanité en péril ? Il parait difficile de faire pire en instituant un autre cadre, a-monétaire par exemple.

                 L’argent permet d’être quitte vis-à-vis de celui qui donne et préserve ainsi les libertés individuelles. Il est vrai que les libertés individuelles sont de mieux en mieux préservées dans le monde capitaliste. On se demande d’ailleurs pourquoi les peuples se soulèvent à Hong-Kong, Quito, Khartoum, Conakry, Beyrouth, Paris, Alger, Santiago, Bagdad, Téhéran, La-Paz… On se demande pourquoi les familles, derniers ilots de gratuité et de don, ne sont pas toutes déchirées par des conflits d’intérêts, pourquoi les parents ne réclament pas un solde de tout compte quand les enfants s’en vont, pourquoi les enfants ne réclament pas une facture pour préserver leur liberté.  Toute transaction marchande, à quelque niveau que ce soit, crée un créditeur et un débiteur et donc une dette à régler, une créance à récupérer. Y voit-on une liberté ou une contrainte ? La dette ne peut se réparer que par l’argent puisque tout est marchandisé. Comment peut faire alors celui qui n’a pas assez d’argent pour rembourser sa dette sinon se vendre, se mettre en servage, en monnayant sa force, son temps, son corps ou son cerveau ? La liberté est très étroitement liée à l’argent que l’on a ou pas. C’est aussi vrai au niveau des personnes que des États. Mais l’esclavage est si vieux, si souvent camouflé sous les  vocables divers de salariat, montants compensatoires, allocations, honoraires, traitements, que nous n’imaginons plus qu’il puisse être une perte totale de liberté. Être obligé de travailler pour vivre est aussi absurde que la prostitution, mais la normalisation, la banalisation du fait nous a amenés à naturaliser ce fait, à en faire une loi morale et civique. Le travailleur acharné qui s’active bénévolement pour un bien commun quelconque est-il alors un esclave volontaire, un marginal socialement condamnable ?... En revanche, l’accès inconditionnel à tout ce qui est nécessaire à la vie, pourquoi refuse-t-on de le voir, n’appelle ni contre-don ni salaire, et donc préserve toute les libertés individuelles  que l’on puisse imaginer. Pourquoi refuse-t-on de l’admettre en préférant subir la nécessité d’un esclavage réel ou déguisé en salariat pour simplement survivre ?

                 Le capitalisme a montré d’immenses capacités à s’adapter, à rebondir de crise en crise, à intégrer et pervertir toutes les alternatives. Rêver de sa chute ne sert à rien. En effet, l’homme est mortel et rien n’empêchera qu’il ait une naissance, une croissance et une fin. A quoi bon alors lui prodiguer des soins, inventer des remèdes qui ne peuvent que reculer l’échéance ? Le capitalisme, en tant que forme d’organisation humaine est lui aussi mortel. A-t-on vu une seule institution, idéologie, structure sociale qui ait perduré, de la préhistoire à nos jours, sans le moindre changement ? Bien sûr que les intérêts privés sont énormes et que les bénéficiaires du système s’y accrocheront quel qu’en soit le prix et aussi longtemps qu’ils le pourront. Pourquoi le capitalisme échapperait-il à cette règle ? La fin de l’Histoire serait-elle pensable ? Il y a dans cette croyance à l’invulnérabilité du système marchand actuel une posture qui relève de l’infantilisme. Un enfant peine à se projeter dans un temps qu’il ne peut imaginer ; tous ceux qui ont vingt ans de plus que lui sont irrémédiablement “des vieux” ; il se pense adulte avec ses faiblesses et ses limites d’enfant et au mieux avec ce qu’il comprend du modèle parental. Souvent, nos contradicteurs prennent conscience du caractère infantile de leurs objections et y sont encore plus accrochés pour ne pas l’admettre.

                Au lieu de rêver à un monde merveilleux aussi lointain qu’hypothétique, avez-vous quelques recettes bien concrètes pour améliorer dès demain notre quotidien ?  Aucune des recettes économiques proposées ne marche, nulle part. Le marché fonctionne aussi peu que l’Etat, l’austérité aussi peu que la relance, le keynésianisme aussi peu que le monétarisme… Aucune solution raisonnable ne répond à l’urgence climatique, sociale, institutionnelle. En fait de recettes, nous n’avons que des pansements qui nous protègent momentanément de quelques petits bobos.

                Il est normal que ceux qui n’ont pas encore pris le temps de comprendre la proposition d’une société de l’accès dans sa totalité et dans sa complexité cherchent la recette qui les soulagerait immédiatement. Mais comment ne pas voir qu’on ne consolide pas une maison en changeant le crépi, qu’on redémarre rarement sa voiture en panne en donnant des coups de pieds dans la carrosserie. Souvent, ces petits remèdes au quotidien camouflent la cause première et aggravent le cas. Les mêmes qui en ont si souvent fait l’expérience personnelle nous opposent l’urgence, la nécessité, le moindre mal. Ils le savent et pourtant se refusent à admettre leur erreur…

                Vous focalisez tout sur l’argent, sur les possesseurs de cet argent lesquels ne sont pas prêts de disparaître. C’est le propre des utopistes… Il n’y a ni complot oligarchique, ni de grande conspiration du mal, ni déterminisme social qui limiterait les options au seul échange marchand, ni pragmatisme qui serait plus réaliste que n’importe quel projet lointain …. Personne ne sait ce qui va se passer, ni dans le système actuel, ni dans une perspective révolutionnaire, ni dans un laisser-aller acceptant l’effondrement comme une chose incontournable. Dans l’incertitude, le plus prudent est de prévoir un modèle de société qui réponde à l’ensemble des impasses auxquelles nous sommes confrontés. La proposition d’’une désargence qui réparerait l’émergence d’une société non marchande, a-monétaire, n’est peut-être pas la meilleure, mais c’est la seule, pour l’instant, qui réponde à la totalité des enjeux.

                Il est remarquable de constater que tous les analystes, de quelque bord que ce soit et partant d’intuitions les plus diverses, suivent le même parcours. L’utilité de l’outil monétaire a terminé son cycle et n’est plus réparable, il est irréaliste de continuer à le soigner, il faut penser sans lui.  Idriss Aberkane explique souvent que toutes les grandes innovations ont suscité l’ironie, puis la peur, avant de paraître évidente. Et c’est exactement ce qui se passe au sujet de l’abolition de l’argent. Une société sans argent serait la marotte de quelques hurluberlus en mal de reconnaissance. On imagine ensuite tout ce qu’impliquerait cette abolition, ce qui donne le vertige et fait peur. C’est dans cette étape qu’apparaissent les plus flagrants arguments de mauvaise foi. Enfin, on admet que l’idée est non seulement réalisable mais qu’elle est le seul réalisme possible. Alors, arrêtons de ruser et mettons-nous au travail… 

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