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Le salariat versus activités...

19 Décembre 2019, 13:41pm

                Sans argent, plus personne ne travaillerait, sans salaire, il n’y aurait plus aucun moyen d’enrôler des individus dans des projets collectifs pénibles ou complexes. Ce serait un retour à l’économie de subsistance individuelle, la fin de l’industrie, des grandes administrations, du service publique. C’est du moins ce qu’on imagine, comme si les humains étaient incapables de se mouvoir en l’absence de “carotte”. On pourrait pourtant recenser tout ce qui, dans un contexte de marchandisation totale, continue envers et contre à fonctionner aussi bien sinon mieux que par l’appât du gain.

                Le chasseur se lève à l’aube, affronte toutes les intempéries pour le seul plaisir de ramener à la maison un lièvre ou un perdreau. Même bredouille, il rentre heureux, épuisé mais content de l’être. Le jardinier qui plante quelques rangs de légumes sur son minuscule jardin ne compte ni son temps ni sa peine. Une fois payés les semences, l’outillage, l’eau d’arrosage, il n’est même pas sûr d’avoir réalisé une quelconque économie. Le facteur Ferdinand Cheval a consacré 33 ans de sa vie à réaliser son palais surréaliste, après avoir parcouru la trentaine de kilomètres de sa tournée. Qui aurait imaginé que cette œuvre, réalisée sans moyens financiers et sans savoir particulier, serait classée monument historique par André Malraux et accueillerait près de 200 000 visiteurs du monde entier.

                Le photoreporter brésilien Sebastiao Ribeiro Salgado décide un jour de reprendre la ferme familiale et découvre que 2% de sa forêt de 710 hectares ont résisté à la déforestation. En vingt ans, il replante deux millions d’arbres de 293 espèces différentes et y fait revivre une faune d’oiseaux, mammifères, reptiles qui avaient complètement disparu. Avec sa femme, ils ont fait ce qu’aucune entreprise commerciale n’aurait pu réaliser à moins d’être somptueusement financée par un État ou un mécène.

                Tout ce qui a été fait de plus beau, de plus innovant sur la planète l’a été par amour et non par intérêt financier. La liste de ces projets fous qui ont changé la donne pourrait faire l’objet de plusieurs livres tant l’efficacité de l’homme est grande quand il agit par passion et non pour un salaire. Quant à croire que ces entreprises sont l’exception qui confirme la règle de l’immobilisme quand tout est gratuit, il faut tout de même se rappeler que 70 000 associations loi 1901 se constituent chaque année en France. C’est même le plus gros employeur et un bon tiers des plus de 16 ans y participent peu ou prou. La plupart de ces associations fonctionnent grâce au bénévolat et souvent aux frais des encadrants. C’est un terreau touchant tous les secteurs de la vie collective qui du jour au lendemain pourrait prendre la relève si une crise mettait le système monétaire à bas.

                Penser que sans argent plus personne ne ferait rien, et surtout pas des activités pour le bien d’autrui, c’est une vue de l’esprit. L’homme a horreur du vide et la pire chose qui puisse lui arriver est de devenir un “homme superflu”. C’est pourtant ce que nous annonce le capitalisme néolibéral qui rêve de nous remplacer par des robots, qui nous confond avec une “variable d’ajustement”. Sans les salaires, je doute qu’au-delà de quelques semaines de repos et d’inactivité, il reste beaucoup de monde à attendre passivement que leur temps passe…

                L’automne 2019 a été marqué par la réforme des retraites et les manifestations et grèves qui s’y sont opposées. Tous les médias en ont longuement parlé, mais personne (ou presque) ne s’est demandé si le concept de “droit à la retraite” n’était aussi horripilant et crispant que celui de “droit au travail”. La question pourtant méritait d’être posée : la  vie n’est-elle pas rendue impossible par l’existence du système des salaires et des retraites, du fait même de leur existence, et non pas de la plus ou moins grande faiblesse de leurs montants ? Ceux qui auront le plus souffert du salariat souffriront le plus de leur retraite. Non seulement elle sera plus faible mais ils en profiteront moins longtemps. La notion de “récompense” que certains ont mise en avant, sous-tend une continuité de traitement entre le temps actif et le temps de retraite dénote d’une vision curieuse de la justice. Le fonctionnaire du Ministère des anciens combattants qui arrive, en fin d’une carrière confortable, en pleine forme peut-il se comparer à l’ouvrier épuisé et malade qui succombe un an ou deux après sa mise en retraite ? L’allocation que le retraité obtient pour ne rien faire, alors que ses conditions de travail l’ont empêché de se préparer à toute autre activité, mérite-t-elle qu’on se batte pour elle au lieu de se battre pour l’abolition du travail comme de la retraite ? Ne serait-il pas plus juste de se battre pour l’accès libre au nécessaire, de sa naissance à sa mort, et pour tous, sans condition ?

              Le capitalisme nous tient en laisse autant par le salariat que par la retraite, et ces deux périodes de la vie devrait être remplacées par une seule période d'activités choisies, de l'âge adulte à la fin de vie...

 

 

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