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Désargence.over-blog.com

L'échange marchand ou non-marchand...

11 Décembre 2019, 15:05pm

Publié par Jef

 

                Quand on parle de supprimer l’échange-marchand, nos interlocuteurs n’entendent souvent que le mot échange en oubliant soigneusement le terme marchand. Or, l’échange est un mouvement naturel que l’on peut qualifier de valeur morale si l’on songe aux sentiments, au service, au soin, aux idées… Moyennant quoi, l’échange-marchand est également naturalisé, ce qui, dans le même mouvement, rend son abolition absurde.  Elle mettrait fin à ce qui fait le meilleur de l’homme !

                Mais le problème n’est pas le substantif échange mais son qualificatif marchand. S’il existe souvent et partout des échanges sans calcul de valeur, sans intérêt privé, dès que l’on entre dans la sphère marchande, on ne peut concevoir de rapport gagnant-gagnant, d’inégalité dans les termes de l’échange, d’absence de profit personnel. Le bon sens populaire fait très bien la différence entre un bœuf et un œuf, entre le plat de lentilles d’Esaü et le droit d’aînesse de Jacob.

                Le troc, du moins tel qu’on l’entend aujourd’hui, est un échange marchand non médiatisé par l’argent mais tout autant échange d’une valeur contre une autre valeur. Le vrai troc, celui qui était pratiqué avant l’invention de l’argent, qui l’est encore aujourd’hui dans quelques tribus isolées, est un acte symbolique qui vise à souder des individus ou des communautés, à gérer les conflits. Aucun ethnologue n’a jamais pu trouver le troc d’un steak contre un fruit, d’un vêtement contre un outil, mais des parures de plumes contre des coquillages, oui.

                La seule qui reste est donc de savoir s’il serait possible d’effectuer des flux de matières, de production, de savoir sans calcul de valeur, et donc sans recherche de profit. Il paraît incongru à notre époque d’imaginer un pays possédant une matière première que les autres n’auraient pas et qui en permettrait l’accès à ceux qui en sont démunis au dépend du pouvoir que cette exclusivité lui confère. Tout ce qui est vital et rare ou inégalement réparti, comme l’eau, les sources d’énergie, les métaux, les terres arables, etc., est donc un facteur de dissension entre les États. Ce qui se passe au niveau individuel avec celui qui convoite la femme, la maison, la production de l’autre n’a guère de différence qualitative avec la convoitise des États. Pourtant, nous savons bien des systèmes de coopération, de partage sans calcul de valeur, de mise en accès libre existent partout, aussi bien au niveau personnel (un service rendu sans contrepartie), au niveau de petits groupes humains (famille, clan) comme au niveau international. Le jumelage culturel de deux villes, les traités garantissant l’usage d’un fleuve traversant plusieurs pays en sont la preuve. Ce n’est pas ni question de nature humaine ni un problème technique. Cela dépend de la vision du monde que l’on a, de la forme d’organisation sociale dont on s’est doté.

                Au niveau individuel comme au niveau international, la question est bien l’intérêt particulier et l’intérêt commun et la manière dont on décide de traiter l’un et l’autre. Tromper mon voisin dans un échange frauduleux, lui refuser un bien que je possède sans en jouir soi-même, c’est prendre le risque qu’il m’en garde rancœur et me le fasse un jour payer très cher. Piller l’Afrique et l’Asie du Sud-est pour y planter des palmiers à huile dans le seul but de réaliser de juteux profits, c’est prendre le risque qu’un jour le rapport des forces s’inverse et que les pays jadis dominés viennent un jour en faire autant chez nous.

                Tant que nous étions dans le confort des Trente Glorieuses, avec la perspective d’une croissance infinie et d’une consommation débridée la question ne se posait pas. Mais nous sommes désormais dans une période d’insécurité totale et nous avons tout intérêt à miser sur la coopération plutôt que sur la concurrence, sur l’entraide plutôt que sur la prédation. L’intérêt guidant nos choix, il n’est pas fou de penser un temps où le collectif l’emporterait sur l’individuel. Et dans ce cas, la question du profit change du tout au tout. En situation de risque majeur d’effondrement, le seul profit possible risque d’être la mise en accès libre et sans condition. Qu’un pays s’accapare l’eau de toute une région et la détresse hydrique des voisins le tuera.

                Changer notre modèle en se rapprochant au mieux de l’équilibre naturel des échanges est la seule issue à la catastrophe annoncée. Ce qui aurait jadis réclamé une conversion morale des humains ou une législation quasi directoriale imposant de nouveaux comportements sociaux, la nécessité peut aussi faire Loi. Quand le choix apparaîtra clairement entre l’entraide ou l’extinction, peu de gens hésiteront. Les conflits réputés insolubles (Israël-Palestine, Inde-Pakistan, Grèce-Turquie, Chine-Tibet…) pourraient bien trouver une forme de conciliation possible si les enjeux financiers disparaissaient et qu’une nécessité vitale imposait la collaboration de ces parties rivales. Il est donc difficile de se dire pacifiste et de ne pas souhaiter la fin de l’argent, du profit financier, de l’échange marchand, de ne pas y travaille ardemment…

                En fin d’analyse, nous faisons l’hypothèse que la suppression totale de la monnaie doit être réalisée pour les motifs mêmes qui ont prévalu à son invention : le besoin de facilitation sinon d’accroissement des échanges puisqu’elle est devenue un frein à l’accessibilité autant qu’à la circulation des biens et des services.

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