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L'art de perdre...

30 Décembre 2019, 10:25am

 

 

 

 Alice Zeniter, L’art de perdre, éditions J’ai Lu 2018, prix Goncourt des lycéens 2017.

                Ce livre est le récit de Naïma, une émigrée de la troisième génération, qui reconstitue l’épopée familiale, depuis l’enrichissement du grand-père Ali dans un hameau de Kabylie jusqu’à l’exil en France.  On y lit page 27 : « Une ancienne tradition kabyle veut que l’on ne compte jamais la générosité de Dieu. On ne compte pas les hommes présents à une assemblée. On ne compte pas les œufs de la couvée. On ne compte pas les grains que l’on abrite dans la grande jarre de terre. Dans certains replis de la montagne, on interdit tout à fait de prononcer des nombres. Le jour où les Français sont venus recenser les habitants du village, ils se sont heurtés au silence des vieilles bouches : Combien d’enfants as-tu eu ? Combien de personnes dorment dans cette pièce ? Combien, combien… Les roumis ne comprennent pas que compter, c’est limiter le futur, c’est cracher au visage de Dieu. La richesse d’Ali et de ses frères est une bénédiction qui pleut sur un cercle de cousins et d’amis beaucoup plus vaste. Elle les oblige à une solidarité élargie, concentrique et elle agrège autour d’eux une partie du village qui leur en est reconnaissante… »

                En quelques phrases, l’auteure nous décrit deux mondes antinomiques, celui des paysans kabyles pour qui l’argent n’est qu’un don ce Dieu à redistribuer et celui des colonisateurs qui, depuis longtemps intoxiqués par l’argent, ne voient plus que des chiffres. L’obscénité des “Roumis”, allant jusqu’à oser demander à une femme combien d’enfants elle a mis au monde, est incompréhensible pour les Kabyles qui n’y voient que barbarie, inhumanité. La légèreté avec laquelle Ali dilapide son argent et dédaigne l’épargne, est, pour les colons, le signe évident d’un infantilisme chronique, d’une bêtise crasse.

                Après plusieurs années de recherches et de réflexions sur ce que serait une société sans argent, je me sens proche du Grand-père Ali. Après avoir lu l’histoire d’Ali, je comprends mieux les sarcasmes de mes détracteurs qui ne savent que compter. Voilà pourquoi l’on me renvoie sans cesse à la tribu, à la sauvagerie. Ces deux visions du monde et de la place de l’Homme dans ce monde, sont inconciliables. Nous ne pouvons que choisir entre l’une ou l’autre. Le tout est de comprendre que la vision kabyle de l’argent n’induisait pas mécaniquement la sauvagerie, et que la vision marchande de nos sociétés moderne induit une part d’ombre et de barbarie.

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