Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Désargence.over-blog.com

L'argent, un outil d'enrôlement.

5 Décembre 2019, 15:41pm

                Nombre d’entreprises utiles, voire indispensables, réclament la participation d’un grand nombre de personnes de compétences très diverses. On ne construit pas un pont par-dessus un profond ravin tout seul, on ne soulève pas un poids de trois tonnes avec ses seuls bras. Comment faire pour enrôler une équipe dans mon projet s’il n’y a pas de salaires à la clef ? Qui va accepter de suer devant un haut fourneau ou de vider les poubelles de la rue s’il n’est pas payé ? Qui va risquer sa vie dans une guerre qui n’est pas la sienne sans la solde de mercenaire ? Ce formidable argent est capable d’enrôler des foules de personnes, qualifiées ou pas, dans des grands projets ou dans des “bullshits jobs” comme l’a joliment démontré David Graeber.

                Nous voyons déjà poindre une perversion du système monétaire : On peut enrôler une masse de gens, aussi bien pour une œuvre belle et grande que pour fabriquer des mines anti-personnel, on peut aussi bien embaucher pour des grands projets inutiles autant que pour des nécessités vitales. Mais au quotidien, la question se pose tout autant. Ce qui nous fait travailler actuellement est pour une minorité un plaisir, une passion, et pour la grande majorité une nécessité de survie via le salaire. Sans argent, quel fou acceptera de se lever à trois heures du matin pour cuire le pain des autres, de passer des nuits au chevet de malades, de supporter des classes d’enfants turbulents peu enclins à l’effort et encore moins sensibles à la beauté de l’apprentissage ?

                La nécessité de gagner de l’argent pour manger, boire, se loger, se soigner est une excellente motivation et il n’est pas certain que tous ces métiers trouvent preneurs sans un mobile aussi puissant que le salaire. L’argument est d’autant plus entendable qu’il y a fort longtemps que l’homme a perdu toute capacité à s’assurer par lui-même tout ce qui lui est nécessaire pour survivre. Le meilleur bricoleur, doté d’une connaissance parfaite des ressources de la nature, ne saura jamais fabriquer lui-même un écran plasma dans son garage, à moins de savoir où trouver du néon, du xénon et en faire du plasma,   encore moins s’opérer tout seul de l’appendicite !  En réalité, un monde composé d’individus parfaitement autonomes serait invivable. Mais n’est-ce pas ce que nous voyons s’installer autour de nous ?

                Jadis, tout le village était convié à participer à la moisson, du plus jeune au plus vieux, du cantonnier au notaire, mais aujourd’hui, un seul agriculteur récolte un champ de cent hectares en un jour avec sa moissonneuse. Mais le jour où il a besoin d’une aide quelconque, il ne trouve plus personne. Jadis, quand on tombait en panne sur la route, les gens s’arrêtaient pour proposer un service. Aujourd’hui, chacun pense que l’on va téléphoner au dépanneur et donc ne s’arrête plus. Jadis, on ne laissait pas un vieux sans visite, mais aujourd’hui, avec les “chèques emplois” et les “aides à la personne”, nous n’osons plus “déranger”. D’où l’immense besoin de “créer du lien” !   

                  Sans argent, nul grand projet ne sera possible s’il n’est pas soutenu par une majorité. S’il s’avère inutile, trop coûteux en matières ou énergie, disproportionné par rapport à l’enjeu, il sera vite arrêté. Si mon projet passe par la destruction d’un écosystème, de la beauté d’un paysage ou d’une pollution notoire, sans argent j’aurai beaucoup de mal à enrôler des volontaires. Est-ce un risque ou une garantie pour l’humanité ?  Sans argent, je ne peux me permettre de refuser un service à quelqu’un sans prendre le risque de me voir opposer un égal refus si je suis réellement en danger ou en manque de quelque chose. Les comportements égoïstes que nous avons mis des siècles à intégrer changeront vite par nécessité en faveur de l’empathie, de l’entraide, non parce que nous serions devenus de meilleure nature mais par bon sens sinon par la plus élémentaire prudence…

                Imaginez un individu qui refuserait obstinément de partager des tâches au motif que l’accès à tout lui est garanti. Il serait vite condamné à vivre dans une solitude peuplée de voisins, ce qui est sans doute pire que la solitude d’un Robinson. Et quand bien même une petite minorité supporterait un tel isolement, en quoi serait-elle nuisible pour la société puisqu’elle n’aurait rien à prendre aux autres ?

                Il est en outre curieux de qualifier notre monde moderne de productiviste. En effet, qui est le plus productif : celui qui court pour le plaisir ou celui qui y est contraint ? Celui qui creuse par passion ou celui qui a un pistolet sur la tempe ? Celui qui étudie par curiosité ou celui qui a peu de chance d’en tirer profit ? Celui qui construit pour le bien commun ou celui qui pense aux profits du patron et des actionnaires à chaque brique qu’il pose ?...

Commenter cet article