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ABÉCÉDAIRE Lettre T

1 Décembre 2019, 15:39pm

T

 

Tainter Joseph : Anthropologue américain, auteur de L’effondrement des sociétés complexes (1988). Le propre de l’histoire humaine a été la création de mécanismes sociaux et technologiques de plus en plus complexes permettant de s’approprier l’énergie disponible dans l’environnement. L’augmentation de l’apport énergétique permet l’expansion de la communauté humaine. La population augmente en nombre, la vie sociale s’intensifie et se diversifie, la culture se développe.

                Dans une étape suivante, la quantité d’énergie disponible ne suffit plus à satisfaire les besoins d’une population de plus en plus nombreuse, à défendre l’Etat contre les envahisseurs ni à entretenir les infrastructures. Le déclin se manifeste à travers la réduction des surplus alimentaires, la diminution de la consommation d’énergie par habitant, la déréliction des infrastructures de base telles que les systèmes d’irrigation et les routes, une méfiance croissante à l’égard de l’Etat, une anarchie grandissante, le dépeuplement des zones urbaines et les incursions de plus en plus fréquentes de bandes de pillards.

                Selon Tainter, une civilisation pleinement développée est au bord de l’effondrement lorsqu’elle atteint un seuil au-delà duquel le simple maintien en l’état de ses structures requiert une dépense d’énergie croissante, tandis que la quantité d’énergie qu’elle est en mesure d’assurer à chaque habitant ne cesse de diminuer. La société civilisée s’effondre alors brutalement lorsque cesse soudainement l’afflux d’énergie. On peut saluer la clairvoyance de ce penseur….

 

Technicisme : (ou solutionnisme technique) Tendance à accorder à la technique une place prédominante dans l'ensemble des activités humaine, à penser que tout problème trouve toujours une solution technique, comme le moteur à réaction a permis de franchir le mur du son réputé infranchissable. A la fin de l’Ancien Régime, beaucoup s’accrochaient à cette idée.

                L’exemple des abeilles est le plus parlant. Pour produire plus à moindre coût, on utilisait des pesticides, des fongicides, des engrais qui tuaient les insectes, dont les abeilles et tous les autres insectes pollinisateur. Or, la pollinisation est indispensable à la survie des humains qui, sans elle, se retrouveraient sans fruits ni légumes en quelques mois.

                La logique aurait été de supprimer cette chimie contraire à la pollinisation naturelle, au risque de mettre en faillite l’industrie chimique et au chômage ses millions d’employés. La solution proposée en 2018 fut l’utilisation de drones pollinisateurs ! Ces drones, recouverts de poils  enduits de gel ionique, étaient réputés capables de détecter les fleurs, de capturer le pollen, de le déposer sur le pistil d’autres fleurs… C’était une technologie limitée à de petites surfaces, d’un prix de revient exorbitant et tellement moins efficace que l’abeille, au point que s’en était risible. Elle a bien été utilisée au Japon et en Californie mais a surtout servi à entretenir le mythe du technicisme qui pourrait toujours compenser les dégâts qu’il causait, et permettait que l’on ne s’inquiète de rien… 

 

Temps libre : Jadis, on disait que le temps était de l’argent. Il fallait donc sans cesse courir pour l’économiser. Tout travail était évalué en heure, chaque heure étant d’une valeur précise en fonction de la profession, des études nécessaires à son exercice, de la rareté des professionnels, etc. L’homme, à la fin du XX° siècle était toujours pressé, même pour faire ses courses comme l’on disait quand il fallait s’approvisionner, au point que la course se poursuivait dans le temps libre, c’est-à-dire en dehors de toute contrainte réelle de temps !

                On courrait après tout : au plus pressé, à sa perte, après la gloire, pour expédier les affaires courantes, et tout ça pour augmenter son compte courant, pour gagner du temps. Seuls quelques contestataires organisaient des marches de protestations ! Aujourd’hui, l’expression temps libre est tombée en désuétude.

 

Temps de travail : Toutes les sociétés dites primitives qui ont pratiqué la chasse et la cueillette sont arrivées à une moyenne de trois heures par jour pour assurer leur subsistance et fabriquer les objets qui leur étaient nécessaires. Les sociétés agraires, de l’antiquité au Moyen Âge, ont pratiqué des activités, certes éreintantes, mais modérées dans le temps. Soumis aux aléas du temps et des saisons, ils travaillaient peu en hiver quand les jours étaient courts et les intempéries fréquentes, beaucoup en été quand les jours étaient longs et le ciel clément.

                En outre, il leur était octroyé des pauses fréquentes (jours fériés et chômés pour la gloire de Dieu : les dimanches et les fêtes, soit 80 à 85 jours par an en moyenne, parfois jusqu’à 25 semaines par an). Chez les artisans dont le travail pouvait s’arrêter sans risque (contrairement à une moisson qu’il faut rentrer d’urgence avant la pluie) travailler au-delà de certaines heures était même interdit : « La clarté de la nuit n’est mie si souffisanz qu’ils puissent faire bone œuvre et loïal » (Charte des potiers d’étain, XV°). Même les domestiques avaient leurs vesprées (leurs soirées). Si le maître avait métier (besoin d’eux), il pouvait toutefois les allouer par contrat spécial pour la durée de la vêprée (en heures mieux payées).

                La situation des travailleurs s’est sérieusement dégradée avec l’industrialisation (la fabrique a des horaires que la nature n’a pas).  Le capitalisme a ensuite complètement dénaturé les activités humaines en les soumettant aux lois du marché, à la productivité, aux profits financiers : conditions de travail proches de l’esclavage, des journées de 12 à 16 heures pour les hommes, 12 heures pour les femmes, 10 heures pour les enfants de 9 à 12 ans…

                Par peur du communisme qui “contaminait” les bons ouvriers et s’installait aux portes de l’Occident, les réglementations imposées en 1945 par le Conseil National de la Résistance (CNR) ont grandement adouci le sort des travailleurs, mais dès 1974, le capitalisme n’a eu de cesse de reconquérir ses droits d’exploitation de la valeur travail. Même lorsque le chômage de masse est devenu la norme mondiale à la fin de la deuxième décennie du 21e siècle, le mythe de la valeur-travail a été prôné comme l’horizon indépassable. Il a fallu l’abolition de l’argent pour que l’on revienne au bon sens des chasseurs cueilleurs !

                La question du travail, souvent occultée dans les analyses socio-économiques de l’Ancien Régime, est redevenue un sujet de thèse pour les historiens. De tout temps, le conflit d’intérêt entre le profit et le simple respect humain a été régulé par des lois, sans succès.   On lit dans les Registres du Châtelet, à la date du 17 mars 1401 : « Condémnons Jehan le Mareschal esguilletier en 10 sols tournois d’amende pour ce que dimanche passé,  il exposa esguillettes en vente ». Travailler le dimanche relevait donc du pénal au Moyen-Âge, alors que le capitalisme n’a pas hésité à contraindre les commerçants modernes à ouvrir leurs magasins tous les jours, parfois même la nuit !              

 

Terres rares : Groupe de métaux assez répandus sur la planète mais en faibles concentrations. Les terres rares ont été un enjeu considérable avec l’explosion des technologies numériques. Sans terres rares, pas d’intelligence artificielle (IA), pas d'Ipad, pas d'écrans plasma, impossible de produire une voiture hybride ou à pile à combustible, pas d'ampoules basse consommation…

                La recherche et l’exploitation des terres rares a été cause de nombreux conflits internationaux, de scandales spéculatifs, de misères pour les pays pauvres et malheureusement dotés de gisements lucratifs. Ce problème a été en grande partie résolu avec l’abandon de l’échange marchand : des gisements peu productifs ont pu être exploités puisque l’intérêt n’était plus financier, la demande s’est considérablement rétractée avec l’abandon de l’obsolescence programmée et la mise à disposition d’appareils durables et réparables, avec les systèmes de récupération devenus possible hors salariat…

                Ce qui fut une grande inquiétude, une bonne raison de prédire l’effondrement général, s’est rapidement avéré un faux problème. Les terres rares n’étaient rares que dans un cadre marchand et leur raréfaction due essentiellement au mode de fabrication et de consommation des objets pour lesquels ces métaux étaient indispensables.              

 

Thésaurisation : Détention improductive de valeurs (monnaie, actions, pierres précieuses, or, immeubles, œuvres d'art...). La fin de l’Ancien-Régime a été caricaturale quant à cette manie pathologique d’accumuler des richesses sans intention de servir la communauté. En 2017, le patron d'Amazon, Jeff Bezos, est passé en tête des plus riches de la planète avec une fortune estimée à 100 milliards de dollar. Le seuil de pauvreté absolue ayant été fixé à 2 dollars par jour et par personne, on peut donc calculer que, pris d’une crise soudaine de prodigalité, Jeff Bezos aurait pu nourrir à lui tout seul un milliard d’affamés sans mettre sa fortune en péril. De tels excès ont fait beaucoup pour répandre l’idée d’une nécessaire abolition de l’argent ! 

 

TINA : L’acronyme TINA vient d’un discours de Margaret Thatcher (1925-2013), première ministre du Royaume Uni, ayant déclaré “There Is No Alternative” (il n’y a pas d’alternative) en parlant du néolibéralisme. Cette “fin de l’histoire” annoncée par Thatcher a été reprise abondamment par les tenants du libéralisme, qu’ils soient politiciens, économistes ou journalistes, au point de s’imposer comme un postulat. Les anticapitalistes eux-mêmes se sont laissés contaminer en passant progressivement d’une pensée de gauche à l’acceptation des lois du marché qu’il s’agissait seulement de moraliser, du capitalisme à qui il fallait donner un visage humain. La gauche qui aurait dû spontanément adhérer à l’idée d’une désargence en a été l’opposante féroce, car elle n’arrivait plus à penser une alternative raisonnable.

                Cet acronyme a été transformé en TIMA par les contestataires du système monétaire : There Is no Monétary Alternative….       

 

Todd Emmanuel : Historien, démographe et essayiste français (né en 1951) : « Le réel n’est pas “ce qu’il nous arrive d’en penser” mais ce qui demeure irréductible à “ce que nous pouvons en penser” […] « “l’idéologie de la globalisation”, reposant sur une hypothèse de l’homogénéité  est “impossible à réaliser” et  “menace de nous conduire à des conflits de puissance aggravés par des affrontements de valeurs”. Encore un intellectuel clairvoyant que personne n’a réellement écouté. Comme si l’effondrement survenu après la Grande Crise n’avait eu d’autre cause que la surdité chronique et massive de l’humanité… 

 

Totalitarisme : Le XXe siècle a été profondément marqué par deux totalitarismes, celui du fascisme et celui du communisme. Leurs millions de victimes en ont fait le mal absolu, la “bête immonde” que l’on craignait de voir ressurgir à tout moment. Or, ces deux totalitarismes se sont effondrés presque partout au XXIe siècle ne laissant place qu’au capitalisme et à la démocratie représentative, catégories qui ont été érigées en rempart contre le totalitarisme. Il était devenu impossible d’être anticapitaliste ou de refuser le vote et la délégation de pouvoir sans être soupçonné de totalitarisme ou d’en être l’allié objectif.

                En même temps, les mouvements se revendiquant franchement partisans d’un régime totalitaire ont pris une importance inquiétante, surtout en Europe. Ils ont été mis en valeur par le système libéral lui-même qui s’en servait de repoussoir. En France, le procédé en était devenu caricatural. L’extrême droite sans cesse invitée sur les plateaux de télévision et sur les radios s’est ainsi retrouvée au second tour des élections. Les électeurs n’avaient d’autre choix que d’élire un candidat néolibéral dont ils exécraient le programme ou d’élire un candidat d’extrême droite présenté comme le mal absolu (on peut d’ailleurs s’étonner qu’un mouvement politique clairement désigné comme antidémocratique et antirépublicain, n’ait pas été interdit, ce qui confirme bien la thèse de son instrumentalisation par la droite conservatrice). Le piège était parfait pour aboutir à l’élection, à 80% des voix, d’un candidat ne représentant en réalité que 15 ou 20% de la population.    

                Le poids de cette peur du totalitarisme explique le temps qu’il a fallu aux peuples pour oser penser un système non capitaliste et non représentatif, pour admettre qu’une sortie du système monétaire était la seule option réaliste. Pour y parvenir, il a fallu d’abord passer par la phase d’une prise de conscience que le troisième totalitarisme était objectivement le capitalisme. Combien de morts peut-on attribuer à la libre concurrence, à la captation par les riches, aux disettes induites par la spéculation, à l’exploitation de la force de travail… ? Combien de guerres n’ont eu d’autres raisons que les ressources naturelles que certains voulaient s’accaparer ? Combien de libertés fondamentales ont été sacrifiées sur l’autel du profit ?  Certainement plus que les deux totalitarismes officiels réunis. Mais l’assassin criait si bien au meurtre qu’on le croyait sincère…  

 

Tourisme : Ce mot est tombé en désuétude après l’abolition de l’argent et ne désigne plus que le fait de passer en vitesse quelque part. Jadis, le tourisme était incontournable dans les pays développés, ne serait-ce que pour se mettre “en vacances”, se reposer d’une année de labeur.

                Il y avait deux sortes de tourisme : celui de luxe et celui de masse. La première catégorie, réservée aux plus fortunés, était confinée en des lieux considérés comme prestigieux (îles de la mer Egée, les Seychelles, les Maldives…) et organisés selon les normes de l’oligarchie : être instantanément servi en quelque domaine que ce soit, avoir à disposition ce qui se fait de mieux au monde, être préservé de toute présence populaire… La deuxième catégorie était dite de masse en raison de la quantité des personnes concernées (pas assez riches pour le luxe, mais suffisamment pour s’offrir des vacances). Ce tourisme était généralement concentré dans des lieux précis dits zones touristiques, et dans des temps courts, vacances d’hiver et vacances d’été (les travailleurs partaient en vacances au mieux trois à quatre semaines, très souvent une seule semaine faute de moyens financiers suffisants).

                L’expression “tourisme de masse” faisait référence à cet effet de masse des séjours de vacances, mais en réalité elle faisait oublier que nombre d’enfants arrivaient à l’âge adulte sans avoir jamais vu la mer, même parmi ceux qui habitaient à moins de 100 kms d’elle, ou sans avoir jamais vu un sommet enneigé.

                Le terme “tourisme” a pratiquement disparu au bénéfice de celui de “voyageur”, en même temps que l’argent. On ne se déplace plus pour se mettre “en vacances”, pour supporter la servitude du salariat, mais on voyage pour découvrir et apprendre de l’autre, pour comprendre d’autres paysages ou d’autres arts de vivre, pour échanger des expériences. Le touriste ne faisait qu’un petit “tour”, le voyageur cherche une voie différente. Le touriste était toléré pour son argent mais dérangeait beaucoup. Le voyageur est apprécié car il est une porte ouverte sur l’inconnu, il est regretté quand il s’en va, non sans avoir laissé une adresse pour que son hôte fasse le voyage inverse un jour ou l’autre. 

 

Toxicomanie : La toxicomanie a été un des problèmes constants, récurrents et insolubles de la fin de Régime. La société a essayé de soigner, de prévenir, de contenir ou de réprimer sans aucun résultat probant. Il eut été plus judicieux d’écouter ce que les toxicomanes avaient à nous dire sur le système monétaire et singulièrement sur le capitalisme. En effet, les toxicomanes par leurs comportements, leurs stratégies, leurs souffrances, leurs dérives, étaient une parfaite illustration des agissements, des théories, des aléas, des dérives du capitalisme.

                Le propre du toxicomane était d’user d’une molécule chimique pour éradiquer une difficulté qui l’encombrait, un peu comme mettre du Roundup dans un champ où quelques mauvaises herbes nous embarrassaient, ou encore, mettre un peu de flexisécurité dans le travail pour sauver l’économie. 

                Le toxicomane savait que son produit était à haut risque, mais il jurait ses grands dieux qu’il maîtrisait la situation, qu’il était parfaitement équilibré dans sa démarche, un peu comme un trader voulant nous faire croire qu’il maitrisait ses spéculations, que tous ses risques étaient calculés, que personne n’avait rien à craindre.

                Le toxicomane comprenait très vite le problème de l’accoutumance. Plus il prenant une molécule particulière et plus son corps réclamait des doses importantes. Les cycles de manque et de satiété devenaient de plus en plus courts, jusqu’à devenir continus, jusqu’à l’overdose finale, un peu comme les cures de relance et d’austérité ou comme les cycles boursiers qui balançaient sans cesse de l’euphorie à la dépression, jusqu’à la crise financière finale, comme l’overdose d’actifs toxiques dans une banque (l'expression actifs toxiques désignait des instruments de placements ou actifs financiers, basés sur les subprimes, entraînant une forte dépréciation des bilans, voire la faillite, des institutions financières qui les détiennent en portefeuille).

                Le toxicomane, à force de jongler avec des besoins énormes (la drogue coûtait cher) développait très vite une capacité à tromper son monde, à le séduire, à l’entrainer dans une collaboration malsaine. Les parents payaient la drogue, le conjoint recollait sans cesse les morceaux. Son génie manipulateur lui permettait même de fraterniser avec le policier et de déstabiliser son éducateur  en le plaçant en position de gendarme ! Le PDG d’une grande entreprise et l’homme politique puissant ne faisaient pas autre chose : ils apprenaient vite à leurrer le monde, à le séduire, à le rendre complice de ses agissements, à lui faire aimer les dégâts qu’ils commettent. Ils  appelaient leur rapacité de l’efficacité, leurs mensonges du réalisme, leurs dictatures des démocraties, leurs fraudes de l’optimisation et leurs victimes des assistés !

                Le toxicomane révulsait et fascinait. Une scène de prise de drogue dans un film faisait vendre le film. Un article sur la déchéance du “toxico”, sur la cruauté du trafiquant, sur la rouerie du dealer faisait vendre le journal. N’est-ce pas le cas du capitaliste qui fascinait par sa puissance, sa désinvolture, son cynisme mais que l’on chargeait de tous les maux, que l’on désignait comme coupable de tout, même d’avoir inventé le capitalisme ?...                                       

                Personne n’a jamais guéri un toxicomane en changeant son produit, en le moralisant, en lui proposant une alternative et jamais personne non plus n’a guéri le capitalisme. L’abstinence pour le toxicomane, l’abolition de l’argent pour le capitalisme, est la seule issue possible!  Dans les dernières décennies du 20e siècle, plusieurs équipes européennes spécialisées dans la toxicomanie avaient tenté d’imposer une charte dont l’article premier était “La toxicomanie doit être considérée comme un état transitoire”. C’était affirmer que l’on pouvait en sortir et que toute thérapie pérennisant cette pathologie était condamnable. Il eut été judicieux d’entendre cela et de l’adapter au capitalisme. “Le capitalisme est un état transitoire” aurait signifié qu’il est nécessaire d’en sortir et que toute tentative de s’adapter à lui est criminelle !  

                L’aspect psychologique ou neuropsychiatrique de la toxicomanie n’a pas été éradiqué par l’abolition de l’argent. Mais le trafic et le deal, n’ont plus de sens, l’héroïne n’a pas plus de valeur que le jus de citron, le modèle économique actuel est bien moins en osmose comportementale avec cette pathologie. De fait, les traitements de cette pathologie en ont été grandement facilités.    

 

Trabant : La Trabant 601 était une automobile fabriquée entre 1964 et 1990 en Allemagne de l’Est sous le régime communiste. Après la chute du mur de Berlin (septembre 1990) et la fin du Communisme, elle est devenue une voiture culte, comme plus tard la Volkswagen ou la Citroën 2CV. La Trabant était célèbre pour ses problèmes de démarrage, son inconfort, sa faible puissance et surtout par le fait d’un modèle unique, standardisé, alors que dans le monde entier, chaque marque avait une “gamme” étendue de modèles variant en puissance, en confort, en aspect.

                Dans les débats sur l’abolition de la monnaie et la rationalisation d’une production a-monétaire, les gens craignaient beaucoup l’uniformisation des modes de vie, une “société à la Trabant” disait-on ! L’expression est restée dans le langage courant bien qu’on ne voit plus  de Trabant depuis longtemps en dehors des musées. La Trabant a été associée à quantité de situation : fabriquer du Trabant, avoir des goûts trabant, et même un cerveau trabant (pour dire qu’un quidam a des difficultés à démarrer son cerveau, à penser vite et bien). 

 

Train : Jadis géré par la SNCF (Société Nationale des Chemin de Fer). Cette entreprise d’État a vécu des crises en série dès le début du siècle.  L’État a tout fait pour rendre son entreprise non rentable : privatisation du secteur bénéficiaire, celui du transport des marchandises, augmentation constante du prix des billets, investissements ruineux et inutiles dans les trains à grande vitesse (par exemple l’extension du TGV Paris-Bordeaux en 2017  qui a coûté 7,8 milliards pour un gain en temps d’une heure!). Une fois le déficit bien installé, l’État annonça qu’il fallait supprimer le “statut des cheminots” et ouvrir la SNCF à la concurrence.

                Ce statut avait été acquis au fil des ans, surtout à partir de CNR (Conseil National de la Résistance en 1945 qui avait radicalement changé la protection ouvrière dans le but de faire barrage au communisme), et amélioré de haute lutte jusqu’en 1983, la fin de l’État providence. En réalité le statut des cheminots n’avait rien d’un privilège mais une bonne propagande avait rendu indéboulonnable cette contre vérité. Au nom du “réalisme économique”, toutes les petites lignes secondaires furent abandonnées, le réseau mal entretenu s’est dégradé. L’image qui a été gardée de cette gabegie, fut le fameux cimetière des trains dans la banlieue rennaise, où des milliers de locomotives et de wagons en parfait état de marche étaient abandonnés à la rouille et au pillage des récupérateurs de métaux.

                Le train est devenu aujourd’hui “Service National du Chemin de Fer”. Les cheminots voulurent changer de nom mais pas d’acronyme, en hommage à leur ancienne entreprise qui fonctionnait si bien et dont ils étaient si fiers. Un train français n’arrivait jamais en retard, foi de cheminot. La nouvelle SNCF a été constituée par un collectif de volontaires. Elle est gérée sur le modèle du maillage ferroviaire (un maximum de trajets possibles, de gares desservies, de fréquence nécessaire). Les secteurs sont fédérés selon le modèle informatique de l’holochain, ce qui permet de savoir en temps réel (pour les membres du collectif comme pour les usagers) les travaux à réaliser, les disponibilités en hommes et matériel…

                Hors de l’impératif financier, il est devenu stupide de mobiliser un train entier pour vingt passagers, stupide aussi d’entasser cinq cent personnes dans des wagons prévus pour deux cent. Si d’un côté on a gagné en commodité, en qualité et quantité de désertes, on a perdu en régularité. Il n’y a plus de train à heures et jours fixes sur toutes les lignes. Comme il n’y a plus d’urgences non plus, comme au temps du salariat,  rares sont ceux qui regrettent l’époque du train payant. Seuls quelques snobs se plaignent l’abolition des premières et deuxièmes classes qui donnaient aux usagers de première un sentiment de supériorité, une dignité dont les usagers ordinaires ne pouvaient jouir ! Triste privilège…

                La question de l’entretien des voies et de la sécurité du réseau a fait débat, on s’en souvient. S’il ne manquait pas volontaires pour conduire des trains, tout le monde pensait qu’il n’en serait pas de même pour l’entretien des voies. Un travail de jour comme de nuit, exposé aux intempéries, salissant et souvent pénible n’allait pas faire recette ! En réalité, cette maintenance, organisée au niveau local, en général par des personnes habitant près des voies, a trouvé rapidement preneur et  dans une imprévisible proportion. La seule obligation de ces équipes d’entretien est d’assurer une permanence constante et celui qui s’y est engagé doit organiser son remplacement s’il désire s’absenter ou de prévenir le central le plus proche qu’il risque d’y avoir carence. A l’expérience, il n’y a jamais eu de carence signalée, mis à part quelques cas imprévisibles, l’infarctus d’un préposé par exemple. Il est parfois possible que la chute d’un arbre sur une voie, qu’un orage détériore la signalisation ou un caténaire, mais le retard occasionné dépasse rarement quelques heures…

                Le train est redevenu le moyen le plus commode de voyager ou de transporter des charges importantes. Prendre une voiture individuelle est d’autant plus devenue obsolète qu’il est toujours possible, une fois arrivé à destination, de trouver un garage proche de la gare et avoir accès à un véhicule adapté pour faire les quelques kilomètres de route restante.                         

 

Transhumanisme : Idée d’une amélioration infinie qui permettrait, par la technique, de changer l’humaine condition, la nature humaine. Cette vision prospective avait pour but d’améliorer l’économie mondiale en améliorant les performances des individus. Augmentation (de l’adaptabilité de l’homme à toute circonstance) et performance étaient les deux mots clef partagés par le transhumanisme et par l’idéologie néolibérale.

                L’idée de devenir une partie intégrante du réseau mécanique, un élément de la machine par l’augmentation de l’intelligence artificielle faisait peur aux uns, enthousiasmait les autres. Seule la période de la Désargence a permis d’apaiser cette tension en posant la seule question qui vaille : une augmentation de l’homme, pourquoi, pour qui, dans quel intérêt. L’intérêt économique étant tombé, il ne restait pratiquement plus que l’intérêt thérapeutique qui justifie parfois les techniques du transhumanisme.

 

 Transition : Passage progressif d’un état à l’autre, par exemple de l’eau liquide à la glace solide, ou de l’échange marchand à l’accès. Les excellentes raisons qu’on a eu d’en finir avec l’esclavage, avec l’obligation d’avoir la même religion que le roi, avec le géocentrisme, avec les naissances non désirées, n’ont été comprises et acceptées qu’à partir du moment où “ce qu’on allait mettre à la place” et qui se mettait en fait déjà en place, a été reconnu…

                “Abolir l’argent n’ira pas sans provoquer, des incompréhensions, des violences, des combats”, disait-on. Ne pas abolir l’argent relevait pourtant du suicide de l’humanité et du meurtre de la planète… Mais, tout ça demandait du temps… “Est-ce faisable ? Cela ne s’est jamais fait, cela va à l’encontre d’une évolution millénaire…” 

                A la “transition”, la “résilience”, “l’alternative”, la désargence opposait plutôt la “rupture”. Rien à voir avec la destruction créatrice d’un Schumpeter pour qui la destruction était une action volontaire amenant les conditions d’une création. La rupture en effet a été subie et évitée le plus longtemps possible. La désargence annonçait simplement cette rupture et tendait à préparer l’après. Dans l’optique extrême d’un effondrement global, seuls ceux qui anticipaient, non dans le survivalisme mais dans un nouveau mode de société, auraient une chance d’éviter le pire…

                La réalité a confirmé les thèses de la désargence. En effet, toutes les transitions imaginées partaient de principes pédagogiques, lents et respectueux de la lenteur et des réticences des gens. On invoqué également le principe de précaution : dans le doute quant à la faisabilité d’une rupture brutale comme la désargence, il fallait tenir compte du contexte, être réaliste et prévoir des étapes. De ce fait, toutes ces tentatives réformistes et progressives ont traîné derrière elles des scories qui, au moment de la Grande Crise, quand plus rien ne pouvaient fonctionner normalement, se sont révélées pesantes. Les monnaies locales ont même combattu la mise en place de l’Accès. D’expériences à “haute teneur éducative”, elles sont devenues des freins impossibles à débloquer. Certaines Amap  ont cherché de multiples “combines” pour “rémunérer” leurs producteurs. Des magasins gratuits se sont étrangement accrochés à leur système direct entre déposants et acquéreurs et ont refusé d’intégrer leurs stocks dans une gestion globale, agissant comme si leurs stocks étaient une propriété privée à défendre, comme si leur réseau  allait perdre toute raison d’exister…                 

 

Transition énergétique : Locution passée dans le langage courant dès la fin du 20° siècle, mise à toutes les sauces et utilisée à tort et à travers. L’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz en avait fait une belle analyse en 2018. Historiquement, il n’y a jamais eu de transition énergétique mais accumulation des technologies. Le charbon n’a pas remplacé le bois, le pétrole n’a pas remplacé le charbon, pas plus que le solaire et l’éolien ne remplaceront le nucléaire. Les technologies modernes  s’ajoutaient aux anciennes en provoquant une trace supplémentaire de carbone, ne serait-ce que celle émise par l’énergie grise lors de leur mise en fonction. La notion de transition est une vue de l’esprit qui ne se réfère à aucune expérience, à aucun effet du réel. 

                Il émet une hypothèse séduisante pour expliquer l’émergence et le succès de cette locution. Les premières occurrences en 1973 sont en langue anglaise  et viennent en remplacement de crise énergétique qui faisait référence à l’angoisse très profonde en Amérique suite au pic pétrolier qui était imminent. Contre les discours pessimistes et alarmistes des scientifiques et de certains politiques (y compris ceux du président Jimmy Carter), des communicants inventent l’expression transition énergétique pour rassurer, pour convaincre que l’on avait des solutions, ce n’est qu’un problème de management technique et économique. L’apparition de la transition ne vient donc pas de l‘écologie mais des milieux les plus conservateurs du système énergétique, du productivisme, chez les défenseurs du nucléaire, du gaz de schistes, de la liquéfaction du charbon…

                Cette thèse sur une expression inventée par des capitalistes pour entrainer les écologistes dans une voie de garage à l’insu de leur plein gré est restée une très belle illustration de la complexité qu’il y a eu à sortir du système ancien et à inventer un nouveau monde…            

 

Transports : L’accès à la mobilité s’est très vite dans l’histoire, accompagné d’une domination politique, d’une exploitation économique, d’une aggravation des inégalités. Pour camoufler ces effets délétères, elle fut présentée comme un droit fondamental, un symbole de liberté, un luxe pour les uns, une contrainte et une fatalité pour les autres… Et que dire du contraste tragique entre le flux des touristes qui se rendaient dans les pays pauvres et le flux inverse des émigrants qui, poussés par la misère quittent leur pays au péril de leur vie ?...

                On est entré dans l’ère de l’hyper mobilité dès le XXe siècle : parce que chaque déplacement était susceptible de générer du profit, le capitalisme a créé le besoin, voire l’obsession du mouvement permanent (tourisme, urbanisme, délocalisations, travail, etc.) On comptait 123 millions de déplacements quotidiens motorisés en France. Le trafic mondial de voyageurs a été multiplié par trois en un siècle, par 1000 pour les marchandises. Chaque individu parcourait en moyenne 5 500 km par an (80% en auto). Le coût des transports était devenu faramineux en argent et en vie : 1 million de morts accidentelles, 50 millions de blessés. Rien qu’en  France, 400 000 décès étaient dus aux particules fines par an, des milliards d’heures étaient perdues dans les embouteillages et transports inutiles, les nuisances sonores n’étaient jamais prises en compte et chaque année, 90 000 hectares de terres cultivables disparaissaient en France sous le bitume.

                Dans la société a-monétaire, ce coût a de facto été réduit de moitié ou plus, ne serait-ce qu’en raison des “trajets professionnels” devenus obsolètes, de la relocalisation des activités, de la mutualisation des véhicules. En outre, les moteurs se sont diversifiés (électriques, à hydrogène, à gaz…,  et bientôt, les ingénieurs nous promettent des piles à fusion froide qui devraient détrôner toutes les autres techniques). Si nous avons échappé à un réchauffement climatique de plus de trois degré, c’est sans aucun doute avec la baisse de la pollution due aux transports…     

 

Transports maritimes : La mondialisation a induit des flux de marchandises constants d’un bout à l’autre de la planète. La solution la plus rapide, économique et écologique que la société marchande a pu inventer, ce sont les “porte-containers”, immenses navires sans pont, chargés de caissons de taille standardisée qui ont remplacés les classiques cargos du siècle dernier.  Plus de 120 000 porte-conteneurs ont sillonné les océans tant qu’il y a eu des échanges marchands. Cela générait une pollution énorme car qu’ils fonctionnaient avec un fuel lourd spécial. Or, les bateaux de cette taille polluaient plus que toutes les voitures du monde ! Le système de transport des marchandises était si artificiel, si faussé par des règles absurdes, qu’il était moins coûteux d’expédier une marchandise de Hong-Kong à Anvers que d’Anvers à Lyon !

                Depuis l’abolition de l’argent, les cargos voiliers et solaires nous assurent le peu de matériel qui ne peut être produit localement en fonction du climat et des ressources naturelles. Nos cargos sont plus lents, mais pourquoi iraient-ils plus vite ?  Ils sont moins gros mais pourquoi le seraient-ils ?

 

Travail : Le travail a depuis longtemps été sacralisé comme la vertu cardinale qui donne un surplus d’humanité à l’homme, qui permet aux sociétés de se développer. Conjointement, il a aussi été associé sans cesse à son étymologie malsaine de tripalum, cet instrument de torture utilisé dans l’Empire romain. Mode d’oppression et d’aliénation autant que valeur sociale sacralisée, le travail était trop intimement lié à l’argent, à la nécessité de s’y adonner pour assurer la survie, pour acquérir un quelconque pouvoir, pour être reconnu socialement pour être remis en cause.

                Le travail a fait consensus dans les organisations religieuses aussi bien que laïques, dès qu’il a quitté sa fonction purement nourricière. Les Eglises, généralement liées au pouvoir politique, ont sanctifient le travail pour le faire accepter, dans sa pénibilité, parfois dont absurdité, comme le moyen premier de rédemption. Mais plus étonnant, le mouvement ouvrier a poussé encore plus loin la sacralisation du travail sous la forme paradoxale d'une mythologie laïque. Le travail qui  libère, émancipe, canalise les pulsions négatives a été défendu par les syndicats, les partis politiques, les idéologues de tous bords. Il était normal alors que le capitalisme s’en empare, y introduise la hiérarchie, les valeurs de créativité, d’innovation, d’initiative dans un patchwork vertueux donnant au travail un caractère universel et naturel. Le discours religieux fondé sur la faute originelle à payer et le discours ouvriériste fondé sur l’émancipation du prolétaire sont entré dans une parfaite synergie avec celui du capitalisme qui pensait le salariat comme une simple promesse de plus-value.

                Il n’est alors pas étonnant qu’il ait été si difficile de passer du travail contraint à l’activité choisie quand la grande crise financière a tout remis en cause. Personne, ou presque, n’avait posé la question de fond de savoir à quoi sert le travail, quel usage en fait-on. La légende du travail servait vérité révélée ! Sans cette appréhension de l’idée que l’on se faisait du travail, il est impossible de comprendre l’Ancien Régime. Le mouvement ouvrier lui-même s'est acharné à oublier que le travail salarié n'était pas producteur de biens et de richesses mais de marchandises, de capitaux et de profits. En compulsant les textes produits par ces mouvements, les chercheurs actuels peinent souvent à saisir comment la classe ouvrière a pu supporter d’être in fine un seul et simple produit marchand, jetable, échangeable, corvéable, comment ceux-là même qui prétendaient la défendre acceptaient les lois de ce marché d’esclaves salariés, comment à la fin du capitalisme le fétichisme collectif du travail est devenu un fétichisme de l’accomplissement individuel….

 

Troc : Système d’échange d’objets ou de services sans l’intermédiaire de l’outil monétaire. Longtemps on a cru que le troc avait historiquement précédé la monnaie et que la suppression de la monnaie nous ramènerait au troc. Les anthropologues modernes ont fini par prouvé que le troc dans les sociétés dites primitives n’avait aucun rapport avec l’échange marchand et n’avait qu’une valeur symbolique, une fonction de résolution des conflits, de marqueur social, de renforcement des liens internes ou externes à la tribu.

                Quelques économistes ont ensuite analysé les possibilités matérielles d’un passage à un “troc moderne”, à un immense Service d’Échange Mondialisé (SEM). Ils sont arrivés à la conclusion que la valeur résiste très bien au troc et qu’un échange de valeur revient à créer un système monétaire qui ne dit pas son nom. Dès l’instant qu’un kilo de poireaux vaut trois kilos de pommes de terre, si l’échange se fait entre plus de trois personnes, il serait absurde de ne pas réinventer un convertisseur universel, de ne pas faire entrer par la fenêtre ce que l’on s’évertuait à mettre à la porte ! L’idée de l’Accès développée depuis des années par les désargentistes était la seule solution, d’autant plus viable que le numérique nous avait offert tous les moyens pratiques de la mettre en acte. Adieu donc l’idée d’un troc…    

 

Turchin Peter : Ce mathématicien de l’université du Connecticut, prévoyait l’effondrement social dans les années 2020 ! Il a été l’un des premiers à démontrer que toute civilisation “vit tant qu'elle résiste à ce qui veut sa mort” et que celle qui était la nôtre avant la Grande Crise ne faisait pas exception. “Notre civilisation a deux mille ans, c'est honorable pour un trépas."

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