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ABÉCÉDAIRE Lettre Sou-Sys

1 Décembre 2019, 15:38pm

Souverainisme : Voilà encore un mot de l’Ancien Régime qui est devenu complètement incompréhensible. Quiconque lit un journal des années 2020 trouvera cités en abondance les souverainistes qui menacent la démocratie, qui véhiculent des idées conservatrices désuètes, qui se replient sur eux-mêmes. Evidemment, la souveraineté prise au sens actuel, comme une capacité d’un individu ou d’une collectivité à se gouverner soi-même, sans autorité supérieure ne paraît pas si dramatique et le souverainisme n’est plus une insulte.

                Avant l’abolition de la monnaie, était nommé souverainiste quiconque s’opposait à l’Europe qui était devenue antidémocratique et à la mondialisation qui ruinait beaucoup de monde. La transformation sémantique d’un mot positif en anathème était l’une des tactiques habituelles de l’oligarchie. L’autre méthode sémantique était la récupération. Par exemple, un libéral de 1950 était un homme de gauche qui luttait pour l’émancipation des masses, pour la libération des colonisés, pour la justice sociale. Un libéral de 2020 était un homme de droite, luttant pour la libération des marchés et du travail, pour la concurrence libre et non faussée, pour la mondialisation  et la privatisation à outrance ! N’oubliez pas votre dictionnaire de novlangue quand vous lisez un journal de l’Ancien Régime, sinon vous n’y comprendriez rien !         

 

Spécialisation : Avec l’argent et ses corolaires de compétition, concurrence, rentabilité, optimisation…, la spécialisation était devenue une nécessité, à tous les niveaux de capacité, dans tous les étages des hiérarchies. En outre, la connaissance s’est étendue à un point tel que nul n’est capable d’avoir un réel savoir “encyclopédique”. Chaque spécialité s’est elle-même divisée en sous-spécialités, chacun campait dans son petit domaine et ne pouvait prétendre à critiquer ce que fait le voisin dans son domaine de prédilection. Tout au plus pouvions-nous organiser des transversalités entre des spécialisations différentes pour que chacun puisse interroger l’autre, lui amener des points de vues hétérogènes.

                Avec ou sans argent, le spécialiste fait autorité sur ceux qui ne partagent pas la même spécificité, voire qui n’en partage aucune. Quand le spécialiste énonce une sentence, il est difficile de le contredire, quand bien même on aurait le vague sentiment qu’il se plante, qu’un élément de raisonnement lui a échappé dans sa démonstration. Avec l’argent, l’autorité du spécialiste s’est exacerbée car on ne pouvait prendre le risque de faire confiance à une “intuition”, surtout venant d’un amateur. Toute recherche, toute étude, était avant tout un budget, un investissement et avait peu d’intérêt sans retour sur cet investissement, une catastrophe financière en cas d’erreur. On pouvait appeler cela de la prudence, mais c’était essentiellement de la crainte bridant toute aventure intellectuelle, toute originalité hasardeuse.

                Sans l’argent, sans impératif de profits, des entreprises hasardeuses ont pu être tentées. Le temps nécessaire à la vérification d’une intuition de béotien, d’une remarque issue d’un autre champ du savoir, ne se mesurant plus en argent, importe moins. Certes, des  “pollutions“ ont subsisté, de type égotiques (le spécialiste étant aveuglé par la fierté de sa recherche), prudentielles (la confrontation constante avec  les autres spécialités et avec les usagers exacerbant le principe de précaution), organisationnelles (les banques de données intégrant autant la recherche fondamentale que les usages les plus courants  ont provoqué un encombrement tel qu’il a fallu repenser l’usage des données). Mais force est de constater que la spécialisation n’est plus un impératif, juste un choix personnel, que le spécialiste est plus accessible et plus ouvert au débat, que la recherche avance plus vite et donc que l’argent empêchait plus qu’il ne permettait, même chez le spécialiste…

  

Spéculation : Fait de tirer profit des variations du marché. La spéculation est vieille pratique : un meunier, possédant un outil de travail assez efficace pour que chacun trouve intérêt à faire moudre les grains à son moulin, faisait payer son service par un pourcentage de grain. Si une année était favorable, il avait un surplus de grains en réserve. Si l’année suivante des orages détruisaient les récoltes, il était le seul à avoir encore des grains pour réensemencer les champs. Il pouvait alors fixer à ses grains des prix exorbitants sans que personne ne puisse y redire. Ainsi enrichi, il avait le pouvoir de prêter au voisin contre intérêt et devenait encore plus riche. Il pouvait plus tard acheter la terre, y mettre un métayer, et vendre son propre grain transformé en farine. Plus tard encore, il pouvait louer son moulin à un autre meunier et, in fine, ne rien faire d’autre que recevoir le bénéfice du travail des autres. C’est ce que l‘on a appelé le capitalisme.

                Au bout du cycle logique, il y eut le néolibéralisme qui poussa la spéculation à un point tel qu’elle devint la cible principale des opposants, l’unique objet de ressentiment. L’idée qu’il fallait contrôler la spéculation, réguler ses bénéfices, voire imaginer une société marchande sans spéculation possible est donc devenue centrale. Le rêve d’un capitalisme à visage humain a longtemps ralenti la marche vers une société a-monétaire…

                Malheureusement pour ces tentatives louables de moralisation, c’était oublier que l’argent, ou plus exactement la valeur donnée à un bien ou service, est, par construction, spéculative. Vouloir éradiquer la spéculation sans évacuer la valeur, l’argent, la comptabilité, le chiffrage, c’est vouloir assécher une rivière sans en tarir la source, c’est vouloir éteindre un incendie en l’arrosant d’essence ! Il a fallu l’immense crise monétaire que l’on connaît pour se rendre à cette évidence…         

 

Spéculer : Action commerciale consistant à acheter à bas prix un objet à celui qui en a besoin pour le revendre plus cher à celui qui n’en a pas besoin. Le bénéfice réalisé au passage par la spéculation s’appelait la plus-value. Cette action hautement immorale a été considérée, non seulement louable, mais comme inévitable jusqu’à la Grande Crise. Aujourd’hui ce terme désigne une interrogation, une hypothèse de travail que l’on pose pour réfléchir à un problème intellectuel.

                Avec l’instauration du néolibéralisme et de la mondialisation, la spéculation est devenue un véritable fléau. L’histoire a particulièrement retenu l’exemple du financier Georges Soros. Cet homme avait construit sa fortune en 1992 en faisant sauter la banque d’Angleterre. Il vendit à perte de la livre sterling en grande quantité, créant ainsi une panique artificielle chez tous les autres financiers internationaux qui prirent peur et lui emboitèrent le pas. En quelques jours le gouvernement anglais se vit contraint de dévaluer la livre de 15%. Soros ayant contracté des emprunts en livre sterling, gagna quelques milliards d’intérêts au passage.

                Il réitéra le même stratagème avec la Grèce en 2010 en compagnie de cinq autres fonds spéculatifs, autour d’un repas dans un grand restaurant new-yorkais. Là, il visait l’Europe, la Grèce n’étant pour lui qu’un pion négligeable et périphérique de l’Europe. Comment cet homme a-t-il réussi à ne pas finir dans une prison de Londres, ou pendu dans une rue dans une rue d’Athènes par les milliers d’épargnants qu’il avait mis sur la paille ? Cela reste un mystère… 

 

Sport : Le sport a été complètement dénaturé par l’emprise de l’argent. Les sports les plus populaires (football, basket, cricket, baseball, cyclisme…) sont peu à peu devenus des enjeux économiques effarants. Un bon joueur pouvait gagner plus en un match que d’autres en une vie de labeur. Chaque saison, les clubs vendaient et achetaient leurs joueurs comme du bétail de luxe. Un grand club était généralement la propriété d’un magnat de l’industrie, parfois étranger au pays comme le PSG (Paris Saint-Germain Football Club)  acheté par une société Qatari. Dans un championnat, à de rares exceptions près, le gagnant était celui qui était soutenu par le plus gros investisseur. Pourtant, les foules continuaient à remplir des stades de 40 000 places, à s’enthousiasmer pour la réussite de tel ou tel vedette du ballon, à parier sur des résultats faussés par les intérêts financiers en jeu. L’esprit sportif (courage, adresse, sens de l’équipe, dépassement de soi…) a été remplacé par la tricherie, le dopage, l’individualisme, au point que le sport est devenu une activité juste bonne pour la “populace”, conspuée par les intellectuels.

                Aujourd’hui, le sport n’est plus un enjeu mais un jeu. Beaucoup de règles ont été modifiées, comme pour le football où les propositions décrites dans un ouvrage devenu célèbre (Éloge de la passe, Éditions Libertaires)  s’imposèrent et s’augmentèrent de nombreuses variantes. Quand un sportif accomplit un “exploit”, on sait aujourd’hui qu’il est le fait d’un long entraînement et non à un produit dopant, à un matériel sophistiqué ou à la pression exercée par un agent commercial…   

 

Startup : Entreprise innovante et high-tech. C’est le modèle qui a fait rêver jusqu’à la chute du système marchand, non par son utilité sociale ni par son efficacité, mais parce qu’il était “dans l’air du temps”. Ce qui était mis en avant, c’était le jeune entrepreneur dynamique qui tirait des revenus substantiels de cette activité et qui affichait sur les réseaux sociaux son mode de vie ostentatoire (loft en centre-ville, vacances au bout du monde, restos chics et bars branchés…). La réalité, c’était des employés, souvent très diplômés, payés le minimum, soumis au chantage affectif de l’entre soi : “Tes collègues sont tes amis, alors pourquoi partir tôt le soir si tes amis sont encore au bureau ?... Tu veux vivre à fond, alors amuse-toi et retrousse les manches !...”  Un piège mortel pour toute vie sociale qui a fini par tuer toute velléité d’entreprendre et a accéléré la chute du système capitaliste.    

 

Stratégie : “Qui se met en chemin et se trompe de route ne va pas où il veut mais où le mène le chemin qu’il a pris” disait l’anarchiste italien Errico Malatesta.  Le début du XXIe siècle a été marqué par la question stratégique. L’idée d’une accumulation des impasses systémiques  menant à un probable effondrement remettait en cause toutes les stratégies habituelles, faute de temps disponible, de moyens, de poids dans le rapport des forces. Après avoir tenté la convergence des luttes, la prise de conscience du plus grand nombre, la propagande par le fait,  il a fallu surtout parvenir, dans la théorie comme dans la pratique, à démêler les fils infinis de l’écheveau qui faisait que les individus collaboraient au système qui les opprimait…

                A posteriori, il faut bien reconnaître que le moteur essentiel  de la révolution monétaire fut la nécessité contraignante des faits réels qui peu à peu n’ont pas laissé à l’humanité beaucoup de choix possibles. Si les travaux des désargentistes, des collectifs a-monétaires, les pratiques alternatives autour de la gratuité ont facilité le passage à la civilisation de l’Accès, ce n’est que le dos au mur de l’impasse, à reculons, que s’est effectué le passage. En 2017, Anselm Jappe écrivait : “Il n’y a aucun modèle du passé à reproduire tel quel, aucune sagesse ancestrale qui nous guide, aucune spontanéité du peuple qui nous sauvera avec certitude. Mais le fait même que toute l’humanité, pendant de très longues périodes, et encore une bonne partie de l’humanité jusqu’à une date récente, ait vécu sans les catégories capitalistes démontre au moins qu’elles n’ont rien de naturel et qu’il est possible de vivre sans elles…”

Mais le bon sens n’est pas forcément la chose la mieux partagée…       

 

Streaming vidéo : Procédé qui permettait jadis de télécharger sur son ordinateur privé des vidéos parfois gratuites mais la plupart du temps payantes. Le streaming représentait 63% du trafic Web, ce qui représentait une débauche d’énergie considérable. C’était pourtant le seul moyen de subsistance via les droits d’auteurs pour les artistes, musiciens, cinéastes, vidéastes, documentalistes, et un “marché” incroyablement juteux pour les producteurs. Sans argent ni profit possible, le système est rapidement tombé en désuétude puisque toute production artistique pouvait être mise en accès libre, copiable sur tout support à l’infini.

 

 Sugar Daddy : Publicité  incitative à la prostitution lancée par une entreprise norvégienne dans les années 2015-2020. Avec des stratégies agressives, ils s’installaient parfois devant certaines facultés de France. Une enquête chez les étudiants indiquait que dans l’ensemble ils n’étaient pas choqués, "chacun fait ce qu’il veut"… Sachant que toute cette génération avait été éduquée par le porno envahissant le Web, que le travail était de plus en plus une forme d’esclavage, que le consumérisme était le modèle dominant, le rapport au corps et à l’intimité s’était transformé, il s’était adapté à la société de consommation. Se scandaliser de cette publicité en oubliant que l’ensemble de l’organisation sociale aboutissait à ce phénomène relevait donc d’une hypocrisie assez fascinante…       

 

Supermarché : Le phénomène de condensation propre à l’argent a induit la concentration de toutes les activités, y compris celle d l’approvisionnement. Les centres villes se sont quasiment vidés de tout commerce à l‘exception du commerce de luxe et de quelques boutiques de dépannage (épicerie ouvertes 24h sur 24, 7 jours sur 7, généralement tenues par des immigrés d’Afrique et d’Asie). L’approvisionnement se faisait dans d’immenses zones commerciales, des “super marchés” entourés de galeries marchandes et de commerces spécialisés (électroménager, meubles, literie, loisirs…). Des parkings de plusieurs milliers de places étaient mis à disposition ainsi que des chariots pour le transport des marchandises du magasin à la voiture (généralement dotés d’une chaîne qui libérait  le chariot contre une pièce de monnaie).

                L’habitude de “faire les courses” au “supermarché” une fois par semaine, avec le sentiment que c’était pratique et à des prix intéressant, a perduré jusqu’au bout du système monétaire et il a fallu que l’on passe à l’accès libre et gratuit, que les zones commerciales tombent en désuétudes pour réaliser à quel point nous avions été conditionnés, abusés, aliénés par ce fonctionnement…   

 

Swartz Aaron : Informaticien américain (1986-2013) inventeur du “créative common” à 15 ans. Opposé à la culture start-up, il a abandonné toutes ses trouvailles au plus grand nombre. Désireux de mettre toutes les données publiques au service de tous, il réussit à craquer les systèmes informatiques de la Justice américaine, puis le site du MIT (Massachusetts Institute of Technology). Poursuivi par la CIA, il fut poussé à bout et se suicida à l’âge de 26 ans. Sans en avoir conscience, il a fait plus pour l’abolition de l’argent que la plupart des militants. Un de ses proches déclara : “Il était l’enfant d’internet, le vieux monde l’a tué…” Aaron Swartz nous a laissé un “Manifeste pour la guérilla de l’accès libre” qui a fait date : “l’information, c’est le pouvoir et certains veulent le garder pour eux…”

 

Syndicat : Groupement professionnel ayant pour but de défendre les intérêts des travailleurs de leur secteur. Il y avait sous l’Ancien Régime, des syndicats de toutes sortes : d’ouvriers et de patrons, de paysans et de fonctionnaires, et pour chacun de ces secteurs, des syndicats de droite et de gauche, conservateurs ou progressistes. Au XX° siècle, certains syndicats étaient puissants et combatifs. Les travailleurs leur devaient l’essentiel des acquis sociaux : hausse des salaires, code du travail et conventions collectives, sécurité au travail, réduction des horaires, congés payés, etc.

                Ils ont commencé à perdre leur influence quand ils sont devenus des “partenaires sociaux”, quand le libéralisme faisant loi, ils négociaient avec les patrons et l’État au lieu de revendiquer, d’imposer, d’exiger. Le partenariat a été astucieusement présenté comme un progrès, comme un retour au réalisme économique, les deux “partenaires” théoriquement à niveau égal de pouvoir, ne demandant pas de réformes “dangereuses” pour l’entreprise du côté syndical, œuvrant pour le bien-être de tous du côté patronal.

                Le piège était si gros qu’il n’y avait qu’une explication plausible à cette mascarade : les syndicats n’avaient plus foi en la lutte des classes après la chute du communisme et l’alignement des socialistes sur le libéralisme. Dans la deuxième décennie du siècle, moins d’un dixième des travailleurs étaient syndiqués et leurs cadres visaient essentiellement les avantages de leurs délégations. La lutte des classes était dès lors gagnée par l’oligarchie.

                Les syndicats auraient pu reprendre du mordant au moment de la désargence, mais coincés dans leurs idéologies dépassées, emmêlés dans des négociations impossibles, ils se sont cramponnés jusqu’au bout  à des slogans obsolètes : sur le pouvoir d’achat, la précarité, la lutte contre le chômage et les délocalisations, la moralisation de la finance, etc. Ils auraient pu descendre dans la rue pour proclamer la fin du salariat, le droit aux biens de première nécessité sans condition, le droit de regard du citoyen sur la fabrique des lois, la prééminence du droit d’usage sur la propriété privée… Quand la Grande  Crise est arrivée, ils se sont réveillés trop tard. Ils n’avaient plus de troupes, ils étaient discrédités, sans aucune légitimité. Ils n’ont jamais vu que l’enjeu avait changé, qu’il s’agissait d’abolir l’argent et la valeur, l’État et le marché,  la marchandisation et la valeur.

                Aujourd’hui, le travail ayant été remplacé par des activités librement choisies, la coopération ayant effacé la concurrence, le commun ayant pris le pas sur les “classes”, le mot lui-même de syndicat a disparu. Il subsiste encore sur le mode ironique quand un débat s’enlise par la faute de quelques contestataires qui ne visent qu’à garder indument un temps de parole. “Vos gueules les syndicalistes” entend-on parfois dans des réunions en perdition ! Plus personne ne se souvient en disant cela que les syndicats, en d’autres temps, ont été réellement émancipateurs pour les travailleurs, porteurs de projets bien réels et révolutionnaires, des crève-cœurs pour les patrons et les États, et non des fauteurs de controverses stériles comme ceux que l’on désigne ainsi aujourd’hui.         

 

Syndrome de la grenouille : Parabole typique du début de siècle : Des grenouilles jetées dans une marmite d’eau bouillante sautent en l’air et les plus agiles évitent le supplice. En revanche, les mêmes grenouilles plongées dans une eau tiède que l’on chauffe peu à peu, finiront toutes cuites. Elles se diront que l’eau chaude a des avantages, puis que l’eau très chaude ne peut que se refroidir…, jusqu’à ce qu’elles n’aient plus aucune force pour s’échapper de la marmite. Ainsi fonctionnait le libéralisme…

 

Syndrome de Robin des bois : Plus nous avancions dans l’évolution du capitalisme, plus les inégalités sociales se creusaient,  suscitant le syndrome de Robin des bois : “prendre aux riches pour donner aux pauvres”. L’économiste Jean Gadrey s’est même livré au jeu du calcul très précis de ce rééquilibrage dans la revue “Alternatives économiques” en janvier 2010. Sa conclusion était très claire, Robin des Bois avait raison de prendre aux riches pour nourrir les pauvres.

                Cet exercice hypothétique et abstrait  prouvait, chiffres en main, qu’en réduisant de façon modérée les hauts revenus (10% des revenus pris sur 10% des plus riches), on pouvait éradiquer la pauvreté en France, améliorer la situation matérielle de ceux qui sont un peu au-dessus du seuil de pauvreté, sans toucher aux revenus de l’immense majorité, et sans invoquer le besoin de croissance.

                Alors pourquoi n’a-t-on pas écouté Jean Gadrey ? Pourquoi le peuple n’est-il pas descendu dans la rue pour réclamer les 10% des colossales fortunes des 10% les plus riches ? Pourquoi les partis de gauche, anticapitalistes et engagés dans la lutte des classes, ne s’en sont pas saisis ? Pourquoi les partis d’extrême droite, si facilement populistes, n’en ont pas profité ? Etonnant, non ?...

                L’explication tient sans doute dans le fait que cette mesure eut été un pied mis dans l’entrebâillement de la porte et que d’autres réformes s’y seraient engouffrées, mettant en péril l’ensemble du château de cartes, partis, gouvernements, propriété privée, peut-être même la marchandisation, l’argent lui-même. Le risque était sans doute trop grand !   

               

 

Systèmes agiles : Ce terme issu du numérique et des logiciels libres désigne des modèles capables de se transformer rapidement au fil des nécessités, des erreurs et du contexte. Ce terme a été créé par le “Manifeste Agile” en 2001. Ces systèmes sont modifiables directement par les usagers, tant sur la forme que sur le fond et à tout moment. Symboliquement, ils ont eu beaucoup d’influence dans la résistance des systèmes figés qui étaient la règle des industries, des États, des institutions. Ils ont marqué une scission très nette entre les générations de l’avant et de l’après numérique et ont largement contribué à l’évolution des mentalités, au passage vers la société a-monétaire. Ce qui était en œuvre au niveau informatique pouvait aussi s’adapter aux Communes, réputées plus agiles que les nations, aux  collectifs plus agiles que les partis…

 

Systèmes instables : En mathématique et en astrophysique, on parle de systèmes instables pour désigner des systèmes dynamiques soumis à des perturbations constantes. L’astrophysicien Aurélien Barrau, en 2018, se servit de ces modèles théoriques pour démontrer scientifiquement que la société de son temps était à l’évidence un système instable qui ne pouvait donc aboutir qu’à un crash. En effet, que l’on parle d’écologie, d’économie, de politique, de ressources énergétiques…, la situation ressemblait fort à une situation dans laquelle toute initiative pour en sortir pouvait sembler se rapprocher d’une solution  sans jamais parvenir à une véritable issue, et cela à l’infini, comme deux courbes asymptotiques.

                Dans un système instable, on peut prévoir l’inévitable crash, mais sans pouvoir l’éviter. Cette analyse était la vision mathématique de l’effondrement global et la preuve par a + b que le changement de système était incontournable, qu’il n’y avait pas d’autre possible changement qui soit réaliste. Tout mathématicien sait que deux courbes asymptotiques se rapprochent sans cesse sans jamais se rencontrer. De même, la société monétaire tendait sans cesse à promouvoir l’égalité, la prospérité, la démocratie, le progrès, etc., avec d’autant plus de force que toute initiative ne faisait que l’éloigner de ces légitimes ambitions…

                La question qui se pose alors est de savoir pourquoi les élites qui œuvraient dans les hautes sphères du pouvoir n’ont pas adhéré à cette réalité mathématique au risque de se perdre eux-mêmes. Certains avaient des enfants auxquels ils allaient laisser un monde en guerre, pollué, menacé d’extinction. Tous n’étaient pas cyniques, fous ou égocentriques au point d’accepter un tel désastre. L’explication était sans doute le manque d’imagination. Le théoricien marxiste américain Fredric Jameson écrivit une phrase qui résume assez bien ce dilemme : “il est plus facile d’envisager la fin du monde que celle du capitalisme”. L’ambiguïté de cette citation fit le bonheur de tous, des capitalistes comme des anticapitalistes, les uns pour dire que le seul réalisme était le capitalisme, les autres pour dire que les collapsologues, les déclinistes et autres écologistes démissionnaient de la lutte des classes, de l’instauration d’un autre communisme, plus libertaire ou à visage humain… Mais la grande majorité était en fait devant l’évidence d’un monde en perdition et l’incapacité de penser un autre monde dans un système différent, avec des outils nouveaux, sans aucune référence au passé…           

 

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