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Désargence.over-blog.com

ABÉCÉDAIRE Lettre M

1 Décembre 2019, 15:06pm

M

Marchandisation : “Quand le capitalisme sera à son apogée, nous serons émus devant le spectacle d’une mère allaitant son client nouveau-né !”

La forme est humoristique mais le fond est malheureusement une belle illustration de c qu’était le capitalisme. Une femme qui nourrit son enfant au sein produit elle-même son lait et le met à disposition sans contrepartie. C’était un marché de moins pour les fabricants de lait en poudre, de biberons, de tétines, de chauffe biberons ! La puissance de persuasion de la publicité a su prouver que le lait en poudre était meilleur, plus équilibré, qu’il libérait la femme d’une fonction épuisante et préservait sa beauté physique…

                Peu de choses échappaient à la marchandisation, pas même  l’air que l’on respirait qui suscitait un marché de la climatisation, de la désodorisation, de la filtration. En outre, les riches construisaient sur les hauteurs bien aérées, les pauvres sur les bas-fonds pollués. La valeur d’une maison, d’un terrain, dépendait en effet de la qualité de l’air, bien que jamais cela ait été évoqué officiellement.   

                 

Marché : Le marché, à la fin du système monétaire, était devenu un “marché de dupe” ! Au départ, un marché était le lieu, réel ou fictif, des transactions découlant de l’offre et de la demande. Un producteur de légumes offre, sur la place du village,  à des demandeurs, ses légumes en échange d’argent selon des prix établis sur la qualité du produit, sa rareté, le nombre de clients qui en font la demande. A l’autre bout de la chaîne, les matières premières, les productions industrielles étaient proposées sur le marché mondial à de gros négociants. La société marchande a commencé par réglementer ces échanges, par instaurer des lois et des modes de fonctionnement.

                Mais la mondialisation des échanges commerciaux, les flux devenant de plus en plus intense, ces lois se sont complexifiées à un point tel que nul ne les maîtrisait vraiment. On a commencé alors à parler de La Loi du marché, puis de la main invisible du marché ! On a vu s’opérer de curieux renversements : si au départ c’était la demande qui déterminait l’offre, l’offre a fini par imposer la demande ! Le marché est devenu une entité floue et incontrôlable, dotée d’un fonctionnement indépendant de la volonté humaine, aussi mystérieux que ravageur.

                C’est ainsi que la gestion de la maison, l’économie, est devenue un effet de la réalité aussi peu maîtrisable que la pesanteur. Le marché abstrait et invisible est devenu la cause première de l’état de la maison terre, autant qu’il a déchargé de toute responsabilité politique ceux qui bénéficiaient de cette situation, l’oligarchie financière de plus en plus minoritaire.

                Pourtant la principale force du néolibéralisme a été de faire intégrer au plus grand nombre le marché comme une norme indépassable. Un intellectuel du début du siècle (dont je tairais le nom par indulgence vis-à-vis de ses descendants) écrivait : « Nous devrions nous considérer comme solidaires dans nos destins avec les indigents qui mobilisent leurs ressources intellectuelles, leur débrouillardise, leur volonté pour avoir accès au marché, y gagner en liberté, en responsabilité, donc en reconnaissance, car ce sont eux qui aujourd’hui se battent en notre nom à tous pour que le marché soit un bien commun à l’humanité, donc un espace public au profit de tous et de chacun. » Cet homme de gauche, militant pour une économie sociale et solidaire était, à son insu, le parangon de l’intégration au système. Faire un bien public de l’outil principal d’exploitation, défendre une stratégie de survie au nom du marché, rendre normal qu’une majorité de l’humanité devienne totalement superflue dans le dit marché, voilà une belle illustration de la “fabrique du consentement” analysée par Noam Chomsky ! 

                Le terme de marché est resté dans le vocabulaire moderne pour tout ce qui induit des recherches et des possibilités. On l’utilise essentiellement pour les idées : “…ce philosophe privilégiant cette théorie sur le marché de la pensée structuraliste…”   

 

Marché de l’art : Au début du 21éme siècle, l’art était un marché florissant et certaines sculptures, tableaux, installations étaient vendues à des prix défiant la raison. Il est bon de comprendre comment un peintre pouvait devenir riche et célèbre, un autre resté inconnu et dans la misère.

                Pour vivre, un peintre était obligé d’exposer dans des galeries. L’intérêt du galeriste était de découvrir un obscur barbouilleur et d’en faire un maître. Pour cela, il lui fallait s’associer à des critiques d’art publiant dans des revues internationales prestigieuses. Si l’on prend un tableau dont la signature est parfaitement inconnue et d’une qualité discutable, et qu’on en parle en termes dithyrambiques dans les dits journaux, certains collectionneurs vont flairer le bon plan et acheter la toile en espérant la revendre le triple. La cote du peintre monte, ses tarifs et ses illusions avec. Celui qui critiquera une œuvre ainsi surévaluée se verra attaqué par les journaux spécialisés, dénigré par le monde de l’art et la côte du tableau, faisant débat, montera un peu plus.

                Bien sûr, rien ne pouvait théoriquement empêcher le génie d’un peintre de réussir envers et contre tous, de s’imposer vis-à-vis d’un public extérieur au cénacle. Mais le génie est toujours rare, souvent déroutant et sa reconnaissance est tardive. En outre, toute innovation en matière d’art propose forcément de nouveaux codes qu’il faut analyser, décrypter, auxquels il faut s’accoutumer. Dans le système monétaire, peu se livraient à cet exercice puisque des spécialistes le faisaient pour eux. Il suffisait qu’un critique d’art fasse mine de découvrir un nouveau “concept” chez tel ou tel artiste pour que la côte de l’œuvre augmente. Si donc un génie finit toujours par convaincre, parfois après sa mort, un artiste médiocre pouvait devenir célèbre et riche en peu de temps, au hasard de son carnet d’adresse !

                Il est étonnant de constater que tous les tenants du marché de l‘art (galeristes, critiques, collectionneurs…) étaient généralement de parfaits néolibéraux qui prônaient une concurrence “libre et non faussée” mais passaient le plus clair de leur temps à fausser et entraver la concurrence entre artistes et à décider, en lieu et place des amateurs d’art, qui avait droit de cité ou pas, qui était bon ou pas. Même s’il arrivait que coïncident leurs jugements et un réel talent, le système montrait parfaitement que les règles néolibérales ne s’appliquaient pas à eux mais à ceux qui en faisait les frais…        

                Aujourd’hui, un artiste n’est pas dans la misère puisque sa subsistance ne dépend pas de son art. Ce qu’il produit n’est pas jugé selon une côte mais selon l’appréciation subjective de son public. La notoriété d’une œuvre ne dépend que de l’engouement qu’elle suscite. En outre, nul ne possède une œuvre d’art comme d’un trésor susceptible de plus-value. On peut l’exposer dans son salon pour un temps, la confier à un musée plus tard, la partager entre plusieurs amateurs… Tout cela n’est-il pas plus simple et plus humain ?…

 

Maris Bernard : Economiste français (1946-2015) très critique envers la société capitaliste. Pendant longtemps, il a été coincé dans le paradoxe  insoluble entre la  coopération et la concurrence : “Nous qui piaffions d’avoir critiqué l’économie (avec l’aide des plus grands économistes néoclassiques) sans proposer d’alternative,  nous la tenons enfin,  cette alternative !  Tout n’est pas dit. Il reste à marier les deux concepts,  coopération et concurrence…” Faute de pouvoir s’affranchir du marché, Bernard Maris cherchait à lui intégrer la coopération entre les individus, des rendements décroissants, la consommation qui induit la rareté et l’exclusion… L’économiste cherchait à marier la concurrence et l’accès pour tous aux biens et services, quand la désargence proposait un divorce entre la concurrence et l’accès… Maris n’était pas loin de trouver la solution théorique à ces contradictions internes de l’échange marchand quand il a été assassiné dans les locaux du journal satirique “Charlie” par des terroristes islamiques. L’expérience a prouvé quelques années plus tard que seule une abolition de l’échange marchand aura été capable de résoudre ces conflits. Maris est mort trop tôt pour oser le dire ou pour le constater !     

 

Maslow Abraham (1908-1970) : « Si le seul outil dont on dispose est un marteau, tous les problèmes doivent ressembler à un clou ». Et en parodiant l’aphorisme du psychologue américain : si le seul outil pour accéder aux biens et services nécessaires à notre reproduction est l’échange marchand, alors nous sommes tous des épiciers rêvant d’être cotés en bourse ! C’est d’ailleurs bien ce qui est arrivé à la fin de la civilisation marchande où la quasi-totalité des individus avaient intégré les dogmes néolibéraux. La grande force du capitalisme est d’avoir fabriqué le consentement généralisé du système mais aussi d’avoir réussi à en rendre complice tout un chacun, de gré ou de force. Le succès de l’ubérisation, du Airbnb, du Boncoin, etc., en témoignait : tous des épiciers en acte ou en puissance !

 

Mauvaise foi : A la fin de l’Ancien Régime, quand il a fini par paraître évident qu’il fallait changer de modèle, non comme une option mais comme le seul réalisme possible, on a vu fleurir des arguments de mauvaise foi, des obstinations sans aucune logique, comme des branches fragiles auxquelles se raccrochaient désespérément ceux qui voyaient s’effondrer le monde autour d’eux. Exemple : “Le profit n’est pas partout comme le disent les désargentistes. Dans le choix du nucléaire, le profit n’entre pas en jeu.” Le désespéré accroché à sa branche faisait référence au fait que l’État était le promoteur des centrales atomiques et qu’il avait pour but le bien commun et non le profit, la preuve étant qu’il était déficitaire. C’était oublier quelques détails : que le déficit était comblé par les impôts des citoyens, que presque tout dans une centrale était sous-traité au privé, de la conception à l’entretien, lequel pour des raisons évidentes économisait sur tout au dépend de la sécurité au point  que nous avons à maintes reprises frôlé la catastrophe…       

 

Médecine : Après l’abolition de la monnaie, un grand débat a réuni les meilleurs scientifiques et praticien pour établir un nouveau “serment d’Hippocrate” et un plan de travail pour les décennies à venir. L’héritage de la société marchande était lourd : produits cancérigènes à tous les étages, pesticides, perturbateurs endocriniens, pollutions en tous genres, disparition d’espèces essentielles, alimentation déplorable, obésité, cardiopathies…  “Si dans les trente prochaines années, l’abolition de la monnaie reste le seul changement notable, l’humanité pourrait aller irréversiblement vers l’extinction qu’elle était sensée éviter…”  a déclaré l’un des principaux organisateurs du “Sommet Santé de Kuala Lumpur”.

                Après une telle accumulation d’erreurs, de contre-vérités, de pathologies sciemment cultivées, les séquelles du monde marchand restaient considérables et réclamaient une vision globale de l’homme, de la société, de son rapport à la nature, de ses habitudes de vie, de ses réflexes conditionnés… Enfin débarrassée de la concurrence, des questions budgétaires et carriéristes, des lobbies industriels, la communauté mondiale devait tout repenser, tout reconstruire. Le seul récolement des urgences et des ressources pris une année entière de travaux, non seulement aux 350 membres du Sommet chargés de la coordination, mais à des milliers de chercheurs de tous pays, dans les spécialités les plus variées, entre lesquels l’immense tâche avait été répartie, mutualisée… 

 

Média : « Les médias du futur seront ceux qui nous pousseront à construire le monde de demain, et non à désespérer du présent.» (Annabelle Baudin, journaliste indépendante).

                Le meilleur moyen de comprendre comment fonctionnaient les médias sous l’Ancien Régime est de prendre un exemple concret. Une chaîne de télévision, jadis très contestataire, fut rachetée par un puissant industriel français, Vincent Bolloré. Cet industriel possédait des milliers d’hectares de plantations de palmiers à huile en Afrique et la concession de plusieurs grands ports. Au printemps 2018, un journaliste de la chaîne fut envoyé au Togo pour un reportage. Il revint à Paris avec des vidéos de manifestants protestant contre leur gouvernement et contre Bolloré. Son travail fut censuré par la rédaction et remplacé par un article élogieux sur le gouvernement togolais !

                Bolloré de son côté fit un procès en diffamation au journaliste. Le journaliste tenta de faire venir des témoins togolais au procès. Terrorisés, tous les témoins se récusent sauf un qui dû être escorté depuis l’aéroport par des gardes du corps. L’appartement du journaliste fut envahi par des hommes de mains toute la nuit précédant le procès… On appelait cela, “la liberté de la presse”.

                En France, la presque totalité des journaux, radio, télévisions étaient entre les mains de cinq gros industriels qui faisaient la loi. Les journalistes voulant informer honnêtement leurs lecteurs ou auditeurs devaient se rabattre sur des médias libres et indépendants mais absolument sans moyens financiers. Seuls les plus militants pouvaient prendre ce risque et devaient y consacrer une folle énergie et se contenter de maigres revenus issus des dons de lecteurs.

                Aujourd’hui, sans argent, personne n’aurait l’idée, et encore moins les moyens, de contrôler un média. Si un journaliste n’est pas lu, c’est qu’il est mauvais, pas parce qu’il serait censuré, interdit, étouffé !        

 

Méthanisation : Processus naturel de dégradation des matières organiques en absence d’oxygène qui produit du méthane et un résidu assimilable à du compost. Depuis des décennies, nous avions une technologie parfaitement au point, tant pour des petits digesteurs domestiques capables d’alimenter en gaz une cuisinière que pour des méthaniseurs industriels. Sous l’Ancien Régime, on n’a connu qu’un seul exemple d’utilisation de cette technologie qui ait été pensé à grande échelle et sans dégâts écologiques, celui du Népal.

                Ce pays importait jadis 100% de ses besoins énergétique sous forme de pétrole. Une grande partie de la population, surtout agricole, n’avait pas d’autre moyen pour se chauffer et cuisiner que d’utiliser le bois, avec à la clé une déforestation dramatique. Le gouvernement népalais a eu l’heureuse idée de vulgariser la fabrication et l’utilisation de petites unités de méthanisations conçues pour un niveau familial. Il en a financé une bonne partie pour convaincre la population des bienfaits du système, puis en a mis en vente à un prix décent, amortissable en seulement trois ans ! Un succès qui aurait pu être suivi par les pays voisins si les lobbies pétroliers n’y avaient mis un frein.

                Dans les pays occidentaux, les avantages de la méthanisations n’étaient plus à démontrer au début du siècle, mais en revanche, l’économie marchande à complètement perverti le système. Toujours obsédé par la taille des exploitations et par la rentabilité de toute entreprise, les usines méthanières ont pris des proportions ingérables, particulièrement au niveau des résidus. Par économie, on a favorisé les déchets de l’agro-industrie, fortement contaminés par la chimie et on a présenté les résidus sortant de ces usines comme un parfait compost afin de mieux le vendre aux agriculteurs. Pour aseptiser une terre, puis la stériliser, il n’y avait pas mieux que ces concentrés d’engrais, d’insecticides, de fongicides, de perturbateurs endocriniens, de métaux lourds… On a vu ainsi des terres jadis fertiles se désertifier, des nappes phréatiques complètement polluées par ses épandages de boues.

                Faute de pouvoir remettre en cause le système économique, on s’en est pris au système de la méthanisation perçu comme aussi néfaste que le nucléaire ! Ce n’est qu’après l’abolition de l’argent que la méthanisation a repris ses lettres de noblesse et a pu s’étendre. Les déchets organiques utilisés étant bien plus sains, les boues l’étaient aussi. Certaines usines ont continué à traiter des déchets pollués mais ont cherché d’autres usages pour les boues comme la fabrication de parpaings pour le bâtiment. Mais surtout, les unités de productions ont été adaptées aux besoins locaux, du niveau familial au niveau urbain en passant par le village ou la ferme, chose qui était impossible dans un cadre monétaire, profits obligent !

              

Mines : La mine a toujours été synonyme de dégradation de sites et de pollution. Que l’on extrait un métal ou du charbon, il faut creuser, défoncer, trier, entasser les déchets, consommer beaucoup d’eau et d’énergie. Il n’a cependant jamais été question de fermer toutes les mines et de se passer des matériaux utiles enfouis dans le sol. Pendant longtemps, la solution a été de délocaliser les mines et de réserver l’extraction aux pays pauvres, aux salaires bas, peu soucieux de la santé de leurs ressortissants. Encore un conflit d’intérêt insoluble, l’extraction étant nécessaire mais toujours polluante.

                Ce qui a rendu ce conflit plus soutenable a sans aucun doute été la fin de la productivité induite par la fin de l‘argent et du profit. Les petites mines locales et limitées aux justes réponses des contraintes matérielles de production ont permis d’inventer des modes d’extractions légers, certes lents, mais supportables pour la nature et les hommes. L’usage des méthodes chimiques a été abandonné (par exemple l’arsenic pour séparer l’or de la roche) au profit du tri par gravitation (par simple barattage). Une mine en fin d’exploitation est toujours recyclée (création d’un lac pour les mines à ciel ouverts, de champignonnières pour les mines en galeries…). Les déchets miniers (poussières, scories, stériles…) sont eux aussi recyclés ou ré-enfouis dans la mine. Pour cela, nous avons du temps et une main-d’œuvre généralement motivée puisque ce sont les bénéficiaires des produits de la mine qui se chargent de réparer les dégâts qu’ils ont commis par nécessité.          

 

Mocica : Mouvement pour une Civilisation Consciente et Autonome. Ce mouvement en faveur de l’abolition de la monnaie a démarré vers 2014 et a été très actif. Fondé sur des principes de liberté et d’égalité, sur des analyses socio-psychologiques holistiques (le fondateur Jean-Philippe Huber était kinésithérapeute), ils avaient bâti tout un programme de sortie du paradigme monétaire : un rassemblement des forces, une transition, la mise en place d’une organisation. Ils prévoyaient des assemblées sur cinq niveaux (voisinage, villes, bassins de ressources, zones culturelles et zone planétaire). Certes la réalité ne s’est pas déroulée tout à fait selon leurs prévisions, mais les études qu’ils ont effectué sur les comportements individuels et sociaux induits par l’argent et sur l‘intérêt à sortir au plus vite du système monétaire ont été précieuses.      

 

Monnaie : la monnaie est un signe qui représente la valeur, la mesure de tous les effets d’usage et qui est donnée comme le prix de toutes choses”. (Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, tome XXII, Genève, 1778) Déjà en 1778, les choses étaient claires : la monnaie est un signe et peut donc être immatériel. Ce signe représente la valeur et relève donc d’une convention sociale car rien de matériel n’a de valeur en soi. Et la valeur, se mesure en fonction de l’usage et peut s’attribuer à toutes choses… On aurait dû se méfier plus tôt, avant que la menace d’une implosion planétaire se précise !                 L’anthropologue libertaire américain David Graeber avait écrit en 2011 un long ouvrage sur la monnaie et la dette, de l’antiquité à nos jours (Dette, 5000 ans d’histoire). Il a été beaucoup critiqué sur des points de détail, et ses présupposés libertaires n’y sont pas pour rien. Mais force est de reconnaître que la monnaie montre des caractères persistants tout au long de son histoire qui se retrouvent aussi bien au temps des tablettes d’argile de Mésopotamie que dans les ordinateurs de Wall-Street. On aurait dû se méfier bien plus tôt…

                Dans débat sur l’abolition qui a suivi la Grande Crise, la différence entre l’argent et la monnaie a longtemps pollué la réflexion. Beaucoup admettaient une abolition possible de l’argent mais en aucun cas de la monnaie. Ils considérait que l’argent était une marchandise réelle comme une autre et la monnaie un simple signe. D’autres, récusaient toute distinction entre argent et monnaie, ces deux appellations étant considérées comme purement formelles ou, en tous cas, incompréhensible pour l’usager ordinaire. En achetant son pain, le client donnait de l’argent et le boulanger rendait la monnaie. Comment expliquer cette distinction philosophique quand le même objet était tantôt appelé argent, tantôt monnaie ?

                 

                Le philosophe Michel Lepesant, chantre des monnaies locales et autres alternatives au capitalisme, résumait ainsi le problème : Le travail est la forme marchandisée de l’activité sociale ; la propriété est la forme marchandisée de la nature ; l’argent est la forme marchandisée de la monnaie. S’il est tout à fait pensable d’abolir le travail, la propriété, l’argent (formes marchandisées), il est absurde de vouloir abolir l’activité sociale, la nature, la monnaie. L’argument proche du sophisme était séduisant et propre à embrouiller les esprits. Si l’activité sociale, la nature et la monnaie ne peuvent raisonnablement être abolies, alors il faut admettre que l’on ne puisse imaginer une société monétaire sans argent, c’est à dire sans forme marchandisée…

                Ce que l’on entendait jadis par “marchandisation” était l’extension des activités marchandes privées à des secteurs non marchands ou publics, c’est-à-dire la recherche de profits mercantiles dans des activités non marchandes. La monnaie étant classée dans la même catégorie que l’activité humaine et la nature, devenait de facto un objet aussi incréé qu’incontournable, permettant des échanges sans marchandisation, c’est-à-dire sans profits mercantiles. Un vieux rêve aussi fou que la pierre philosophale et le mouvement perpétuel…

                L’expérience a prouvé que toutes les tentatives pour conserver  une monnaie, même assortie de tous les garde-fous imaginables pour éviter la spéculation et la condensation de la richesse, étaient à plus ou moins long terme voué au même destin que le libéralisme le plus prédateur. Les sophistes de la finance, en mettant la nature et la monnaie dans le même sac, ont failli faire rater le tournant de la désargence. Le réflexe immédiat après l’effondrement mondial des banques fut de recréer une monnaie internationale, réservée aux échanges entre États. Le retour à la seule création monétaire par un organisme international (l’ONU par exemple) remettrait l’économie sur ses pieds, sa gestion dans la tête d’un organisme mondial,  ce que les  Africains contestèrent violemment: “Le poisson pourrit par la tête” disaient-ils… L’enfer est pavé de bonnes intentions et le bon sens ancestral nous a évité l’enfer et ses pavés !        

 

Monnaie fondante : Monnaie qui perd obligatoirement de la valeur avec le temps. C’est l’antidote de la thésaurisation, de l’accumulation spéculative, mais c’est aussi la vitamine de la consommation. On estime que les monnaies fondantes génèrent environ 3 à 4 fois plus d'échange (monétaire) qu'une monnaie classique. Dans une société qui frôlait l’overdose de consommation au point de manquer bientôt de ressources essentielles, la mise en place d’une monnaie fondante, aussi sympathique paraissait-t-elle, aurait été suicidaire…  

 

Monnaie-juste : Le mouvement “Monnaie Juste” s’inspirait de “100% Money” d'Irving Fisher (1867-1947) : « Ainsi notre moyen national d’échange est maintenant à la merci des transactions de prêts des banques, qui prêtent, non pas de l’argent, mais des promesses de fournir de l’argent qu’elles n’ont pas. » Le mouvement de la Monnaie Juste, créé en 2017, avait pour but de faire de l'éducation populaire sur le problème monétaire, autrement dit sur l'injustice inhérente au système à réserves fractionnaires et à la solution de remplacement. Les mêmes légumes, sur le même feu et cuits dans la même marmite donnant la même soupe, le mouvement s’est éteint en même temps que le système monétaire.

 

Monnaies Locales Complémentaires (MLC) : De multiples monnaies alternatives aux monnaies légales ont fleuri jusqu’aux dernier jours du système marchand. L’argent étant considéré comme un  “outil neutre”,  il pouvait donc être moralisé, relocalisé, géré dans le sens du bien commun. A l’expérience, les MLC ont démontré l’une après l’autre que le principe même de l’argent induit les inégalités qu’elles prétendaient éradiquer. Mais la peur de se passer de cet outil plurimillénaire forçait à attribuer les problèmes aux utilisateurs de ces monnaies et non à l’outil. Même après la Grande Crise, beaucoup sont restés accrochés à cette idée. Les MLC (il en existait plus de 5000 au monde en 2017) ont durablement retardé l’expansion de la société non marchande.

 

Monnaie pleine : La monnaie pleine est un système qui oblige les banques à détenir des réserves correspondant à 100% des dépôts monétaires, (une « couverture de 100%). Les banques ne pourraient prêter que ce qu’elles ont, vieux mythe qui existait déjà dans l’Antiquité.

                Les économistes ont majoritairement combattu cette idée pourtant populaire au nom de la déflation. En effet, l’instauration d’une monnaie pleine serait revenue à limiter les banques à 10% de leurs actifs de l’époque, c’est-à-dire à rendre la monnaie extrêmement rare donc chère, ce qui aurait entraîné la chute de la consommation, la paralysie des investissements, soit un remède aux effets secondaires pire que la maladie sensée être soigné…     

 

Monopoly : Jeu de société américain inventé en 1904 et qui connut un grand succès commercial après la crise de 1929. Ce jeu sur parcours a pour but, à travers l'achat et la vente de propriétés, de ruiner ses adversaires et ainsi parvenir au monopole. Les petits capitalistes en herbes étaient dotés d’une somme de fausse monnaie, égale entre tous les joueurs. Ils pouvaient ainsi acheter des maisons, des hôtels, des gares à des prix fixés par avance. Avec des dés, le hasard les faisaient avancer de case en case, certaines représentant la prison (on passait son tour), d’autres un impôt à rendre à la banque, d’autres une prime à ajouter à leur capital. Chacun pouvait poser une maison sur une case acquise et ceux qui y passaient par la suite payaient un loyer variable selon le standing de la rue, du quartier.

                Ce que très peu de joueurs percevaient, c’est qu’à ce jeu, il n’y avait jamais de gagnant. En effet, celui qui avait ruiné tous les autres (généralement celui qui avait osé emprunter à la banque sans modération) se retrouvait dans l’impossibilité de continuer à jouer, dans une situation où les maisons n’avaient plus de locataires, où les billets de banque accumulés ne pouvaient plus rien acheter. Il est curieux de constater que le “gagnant du jeu”, ayant eu pour seule récompense qu’une immense solitude et une inutilité totale ne trouvait comme seule issue que de reproduire le même scénario en tentant de convaincre les perdants de refaire une partie. Belle illustration de la folie du capitalisme qui sans cesse aboutissait à une impasse, une crise, et rejouait pourtant le même scénario…

    

Moralisation : Dans la grande pagaille de la fin de l’Ancien Régime, les appels à la moralisation des pratiques ont décuplé. Moraliser la vie publique, moraliser la fonction politique, moraliser la jeunesse, revenir aux valeurs républicaines… Or, la morale ne se concevait que sous forme d’impératifs  généralement individuels.

                 Il semble bien que la morale  se soit libéralisée au fur et à mesure que le libéralisme s’effondrait. Chaque individu étant le propre entrepreneur de sa vie, c’est à l’individu que l’on demandait d’être honnête, respectueux des usages et des codes, responsable. De façon très commode, on attribuait le réchauffement de la planète à mon abus de climatisation, le cancer du poumon à ma cigarette, le délitement de la politique à la rapacité du député, etc. Les militants faisaient de même en disant que la seule révolution qui vaille était celle que l’on faisait sur soi-même, que le Colibri et sa goutte d’eau était le meilleur pare-feu de la forêt… Cette tactique déplaçant la responsabilité collective sur l’individu permettait de ne pas remettre en question les structures sociales.

                Or, si le passage à la société a-monétaire a prouvé une chose très rapidement, c’est qu’un changement de structure change plus vite les mentalités que tous les discours moraux, que toutes les ascèses individuelles. Sans doute les communicants du capitalisme moribond en avait-il conscience pour qu’ils résistent ainsi à toute réflexion sur les structures. Un exemple montre bien cette opposition, celui de la gratuité : sous l’Ancien Régime, de nombreux groupes militants organisaient des Grafiterias, des marchés, des espaces fondés sur la gratuité. Ils y voyaient un moyen d’éduquer les gens à l’absence d’échange marchand, de les habituer à obtenir des biens ou des services sans contreparties. Fréquemment, on voyait des gens ne pas oser prendre sans pouvoir payer, d’autres prendre le plus possible pour revendre ensuite, ou prendre trop sachant que la grafiteria était ponctuelle… Le changement de mentalité était lent, provisoire plus souvent que durable.

                Quand le gratuit a disparu faute de payant, les gens se sont vite adaptés et leurs anciens comportements de consommateurs ont disparu. Ce qui aurait nécessité des années de pédagogie, de discours, de conflits, s’est fait en quelques jours, par nécessité. Cela mit en exergue le paradoxe de la Révolution applicable à la désargence, la démocratie, la coopération : pour que ces catégories soient réalisables il fallait qu’elles soient préalablement réalisées, pour sortir de l’utopie, il fallait réaliser l’utopie !

 

More Thomas : Dans son Utopia, Thomas More (1478-1535) décrit une société où l’or n’y a pas de valeur, l’argent n’y règne pas en maître, les relations entre les gens y restent simples, tout empreintes de cette qualité biblique des temps patriarcaux. Les chefs reçoivent des cadeaux mais pas d’impôts. Les gens entre eux, d’ailleurs, se font sans cesse des  cadeaux. Ces sociétés ignorent le commerce au sens où nous l’entendons, elles ignorent l’accumulation, et la richesse n’y sert pas à opprimer les pauvres, mais seulement à des démonstrations d’ostentation, un peu vaines mais sans méchanceté. Thomas More est certainement le plus ancien penseur à avoir imaginé une société a-monétaire, mais à une époque où nous n’en avions ni les moyens ni l’opportunité.

                 

Moteur stirling : Inventé au début du 19° siècle par Roger Stirling, ce moteur a affiché des rendements “scandaleusement” élevés, trop inquiétants économiquement pour être vulgarisé (trop propre, trop économique, trop solide…). Le modèle Sterling a été dénigré jusqu’au début du XXIe siècle mais pourtant utilisé dans les sous-marins, en Hollande pour les polders, par la NASA et quelques équipes de chercheurs en milieux extrêmes (désert australien, Arctique…), dans l’informatique (refroidissement des big-datas et récupération de la chaleur.

                Le moteur stirling est capable de transformer n’importe quelle source de chaleur en travail mécanique ou en électricité. Le modèle expérimental inventé par Roger Stirling a été perfectionné et développé tout au long du XXe siècle, mais dans la plus grande discrétion ou avec les pires difficultés financières. Ce n’est qu’après l’abolition de l’argent que le génial moteur est ressorti des oubliettes et qu’il a fait son apparition dans les maisons individuelles comme dans l’industrie.

 

Moto : La moto, était un objet phallique par excellence, que l’on exhibait entre ses jambes, que l’on mettait en érection en roulant sur la seule roue arrière pour épater les femelles du trottoir ou intimider le rival pourvu  d’un plus petit cylindre. La moto consommait et polluait autant qu’une voiture, protégeait bien moins en cas d’accident, transportait moins de personnes et de bagages, coûtait autant. En dehors de ses qualités de pénétration au sein d’un embouteillage, on peut se demander pourquoi elle suscitait tant d’engouement. Livrer des pizzas ou de petits colis dans les villes surpeuplées ne supposait pas une puissance importante. Et sur route, a fortiori sur autoroute, elle ne présentait aucun intérêt technique. C’est donc bien son côté phallique qui en fait un objet de désir, et les femmes motards n’échappaient pas à cela.

                La moto aujourd’hui est devenue un loisir, un sport mécanique, la plupart du temps confiné dans des lieux aménagés pour (pistes de cross, circuits de vitesse, chemins de randonnée spéciaux), et toujours suspecté d’être polluant, énergivore et futile. Mais la griserie du vent sur le casque, le sentiment de faire corps avec une machine, le folklore qui entoure cette pratique ont fait que la moto a résisté à toutes pressions, du moins quand elle ne met pas en cause des nécessités vitales ou l’intérêt commun…     

 

Mouvements : Face à l'imminence d'une catastrophe écologique et financière, n'est-il pas temps de créer un nouveau mouvement humaniste et radicalement écologiste ?” Les deux premières décennies du XXI° siècle, des phrases de ce genre étaient écrit chaque jour sur tous les réseaux sociaux. Souvent cela aboutissait effectivement à la création d’un “mouvement”, parfois suivi d’actions concrètes. Mais le nombre même de ces groupes de réflexion, d’action, de protestation les rendait inaudibles. Une folle énergie s’est perdue ainsi en vains combats, avec en plus l’impossibilité de fédérer ces énergies, de les mettre en synergie.   Les collectifs a-monétaires ont difficilement échappé à la règle chacun d’eux restant attaché à ses particularismes, à l’angle d’attaque qui lui était propre, mais au moins, ils n’ont pas était en concurrence et ont dès le début coopéré entre eux. Avec les autres mouvements ils eurent un peu plus de chance car ils ne les critiquaient, ne leur demandait pas de rallier la bannière désargentiste, mais simplement de relire leurs propres aspiration et de chercher comment ils pouvaient faire évoluer leurs idées particulières, leurs modes d’action, leurs objectifs avec l’apport d’une désargence.

 

Mutualisation : Dans le capitalisme on mutualisait les charges mais on privatisait les bénéfices. Ce système parfaitement injuste explique en grande partie l’accroissement exponentiel des inégalités que l’on a connu. De multiples tentatives de renversements ont été lancées, mais généralement pour mieux survivre au système, non pour en changer. Si, par exemple, la voiture individuelle était remplacée par des locations collectives (environ 30 voitures pour 500 personnes), assez étendues pour qu’il y ait toujours une voiture disponible à domicile pour chaque participant, le coût des déplacements pouvait être réduit par dix. Des “économies” semblables étaient possibles pour les appareils ménagers, les meubles, le chauffage, l’équipement électronique, etc., sans perte de confort.

                On a vu fleurir ainsi des systèmes de covoiturage, des ateliers communautaires, des logements partagés, des échanges de services et  de biens où la mutualisation des moyens était la réponse logique au poids des charges. Ces initiatives ont grandement préparées l’avènement d’une société a-monétaire, malgré les limites imposées par le contexte marchand et les obstacles sciemment disposés par le système.   

 

Mythe : Les mythes de l’antiquité ont été inventés pour décrire métaphoriquement des situations humaines problématiques, pour répondre à d’insolubles énigmes naturelles. Les mythes s’opposent à la religion en ce sens qu’ils ne proposent ni dogmes ni religions. Nul n’est tenu de croire ou de ne pas croire en la réalité du mythe puisqu’il n’a pas pour objet de relater des faits, mais d’illustrer une idée. On ne croira pas plus que le renard de La Fontaine ait réellement convoité le camembert du corbeau que les filles de Danaos aient été contrainte de remplir éternellement un tonneau percé !

                C’est toute la différence avec les religions monothéistes qui s’annoncent comme paroles de vérité, qui impose des dogmes, qui sanctionne tout écart dans les prescriptions. Or, l’économie qui a mondialement prévalue jusqu’à l’abolition de la monnaie a été construite, élaborée, peaufinée dans un contexte judéo-chrétien, sur le modèle de la religion et non sur le modèle des mythes. Les dogmes économiques n’étaient pas contestables, même s’il existait des “écoles”, des exégèses apparemment contradictoires (on se souvient des querelles entre keynesiens et néoclassiques). Si les chrétiens se divisent en catholiques et protestants, les musulmans en sunnites et shiites, les économistes se déchiraient sur des questions de forme mais gardaient un fond commun que nul ne questionnait.

                C’est ce qui a été le principal obstacle à l’instauration d’une société de l’accès. L’échange marchand était incontournable, une société civilisée sans argent  était une utopie, l’abolition du profit une mythologie proche de l’Éden, d’Adam et Ève ! Nous eussions persisté sur la voie mythologique des Grecs au lieu d’opter pour le monothéisme des chrétiens, il aurait été plus simple, en tous les cas moins conflictuel, de faire coexister plusieurs mythes contradictoires, d’en inventer de plus modernes. On peut ajouter autant de paraboles au livret de La Fontaine, autant d’histoires fabuleuses au mythe de Sisyphe,  on n’ajoute pas un mot aux Évangiles au Coran !           

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