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ABÉCÉDAIRE Lettre L

1 Décembre 2019, 15:04pm

L

Laboratoire pharmaceutique : Nous sommes habitués aujourd’hui à disposer d’un arsenal médicamenteux produit localement dans de petits laboratoires régionaux, selon des formules mises à leur disposition dès qu’elles sont inventés, à obtenir tous les renseignements sur ces médicaments dans des bases de données constituées par les usagers eux-mêmes et contrôlés par les meilleurs spécialistes mondiaux. Nous sommes habitués à disposer de tout remède dès qu’un spécialiste nous en a conseillé l’usage, quelle que soit la pathologie visée.

                Dans l’Ancien-Régime, un médicament était avant tout une source de profits financiers. Sa composition était donc protégée par des brevets, son prix le plus élevé possible et la quantité consommée était essentielle pour qu’il soit produit. Ainsi, un médicament destiné à des maladies rares était très cher, souvent inabordable par un travailleur moyen. 80% des médicaments vendus étaient inutiles, inefficaces, d’autres étaient vendus à des personnes n’en ayant pas besoin. Certains médicaments pourtant vitaux pouvaient valoir ce qu’un ouvrier gagnait en plusieurs années de dur labeur quand il aurait pu être reproduit pour presque rien si la formule avait été publique.

                Cela peut paraître curieux quand ces sociétés étaient depuis longtemps dotées de la déclaration des droits de l’homme, d’organisations mondiales de santé, de tout un arsenal juridique censé protéger les  plus faibles… Mais c’était la logique marchande que beaucoup auront du mal à comprendre aujourd’hui. Il est donc bon d’entrer dans le détail du fonctionnement de cette industrie, la deuxième en chiffre d’affaire après l’armement sur le plan mondial.

                Les scandales sanitaires, les fausses expertises, les prescriptions abusives, la corruption des praticiens et des pouvoirs publics, les conflits d’intérêts ont explosé dès le début du 21e siècle, sans jamais faire chuter cette industrie de sa position dominante (deuxième secteur mondial après l’armement). Les quelques grandes firmes pharmaceutiques qui se partageaient le marché de la santé avaient acquis un quasi-monopole et les États peu à peu s’étaient déchargés sur le privé. Elles avaient un pouvoir insensé sur toute la chaîne de production, de la recherche à la mise sur le marché des produits.

                Leur stratégie était uniquement commerciale, sans aucun rapport avec les besoins réels. Le prix d’un médicament n’avait plus aucun rapport avec ses qualités thérapeutiques, mais il résultait d’un rapport de force entre les États (qui souvent remboursaient les frais de santé) et les laboratoires qui pesaient de tout leur poids économique sur les décisions politiques.

                La promotion d’un médicament était faite par une armée de “visiteurs médicaux” dont la fonction était essentiellement de contrôler les ordonnances des praticiens et de récompenser les plus performants prescripteurs, par des croisières, des invitations aux congrès et autres avantages en nature. Les hôpitaux eux-mêmes étaient “visités” et incités à mettre en place des programmes gourmands en remèdes coûteux. Pire encore, les gouvernements étaient “conseillés” pour favoriser les plans sanitaires favorables à l’industrie.

                La formation continue des praticiens n’était plus du ressort des États, des Académies de médecine. Les firmes pharmaceutiques s’en chargeaient grâce à des congrès, généralement en hôtels de luxe et en des lieux attractifs, tous frais payés, de la nourriture aux “hôtesses d’accueil”, jeunes et jolies accompagnatrices pour la détente du congressiste ! Ces congrès servaient à promouvoir les nouveaux produits, à en vanter les bienfaits  sur papier glacé et par la voix de conférenciers grassement payés par les firmes.

                Il était extrêmement difficile de contrer l’argumentation d’un industriel. L’un des exemples les plus flagrants fut celui des “statines”, censées limiter le taux de cholestérol et d’éviter à des millions de patients les risques d’infarctus ou d’AVC. De nombreux patients se sont plaints d’effets secondaires handicapants sans autre résultat que celui de s’entendre dire qu’ils somatisaient. Plusieurs chercheurs ont tenté de prouver l’inefficacité du produit, voir sa dangerosité. Plusieurs autres ont produit des études contradictoires sur le cholestérol lui-même, remettant en cause les études des laboratoires industriels, mais en vain. Et pour couronner le tout, le taux limite de cholestérol n’a cessé d’être revu à la baisse, de 4 à 2mg/litre, augmentant considérablement les prescriptions de statines !  Il eut fallu des laboratoires indépendants, dotés de réels moyens financiers et d’un accès aux publications scientifiques pour déterminer qui disait vrai ou faux face à ce juteux marché !

                Une autre anecdote complètement passée sous silence illustre bien le pouvoir de l’industrie pharmaceutique. En 2016, un professeur de chimie australien récupéra chez un ami cancéreux décédé une molécule vendue plus de 1000 dollars la boite par une firme. En quelques mois de recherche avec ses élèves de niveau secondaire, ils réussirent à analyser la molécule, et à la reproduire. Ils poussèrent même la provocation jusqu’à en évaluer le coût de production à quelques dollars par boite. Bien sûr, le médicament étant breveté, l’expérience a été contestée, ridiculisée puis étouffée et le laboratoire continua à réaliser d’énormes profits pour ses actionnaires au dépend des malades. Qui disait que sans l’argent, plus rien ne serait possible… ?              

 

Lambert Jean-Paul : Intellectuel de la fin de l’Ancien Régime (1932-2018) qui fit beaucoup pour la vulgarisation de la désargence. Enseignant spécialisé, puis formateur,  il a fait preuve d’une grande originalité dans sa vision de l’école et de l’éducation. En 1973, il publie “Le Gai Massacre des cancres” (éditions Ouvrières). Il va ensuite élaborer une théorie philosophique qu’il nomme “Usologie” et définit comme “la maitrise des usages par les usagers”. Pour  diffuser son idée, il lance “La revue Prosper” qu’il poursuivra jusqu’à ses derniers jours.

                Par le biais de l’écologie, il s’intéresse au système monétaire, rencontre le banquier Jacques Duboin qui lui fait découvrir le “distributisme”. Il publie en 1976 “Le Porte-Képi” (édition Galilée) pour en expliquer l’intérêt. Il publie également des articles sur le sujet dans diverses revues telles qu’Esprit, la Revue des sciences de Gestion, La Gueule ouverte…. En 1998, Jean-Paul Lambert publie trois ouvrages chez L’Harmattan : “Ecologie et distributisme”, “Le distributisme, éthique et politique” et “Le Socialisme distributif” (une belle introduction à la pensée de Duboin).

                A la Gueule ouverte, sa rencontre avec le philosophe André Gorz est décisive et peu à peu, il évolue vers une plus grande radicalité et pose la question centrale de l’argent. C’est en 2009, lors d’une rencontre sur l‘argent qu’il invente le néologisme de “désargence” repris par tous les participants pour la commodité du terme. Il intègre alors à sa revue Prosper une réflexion sur sa vision d’une société sans argent, d’une “désargence”. Il sera dès lors de toutes les manifestations, rencontres et conférences concernant l’idée d’une abolition de la monnaie. Il a publié ensuite plusieurs ouvrages dont “Désobéir à l’argent” (éd. Le Passager Clandestin, 2011).  Il est décédé dans sa 86ème année, en octobre 2018, trop tôt pour assister à la concrétisation de ses prémonitions. Nous lui devons tous beaucoup.

     

Légion d’honneur : Hochet décoratif créé par Napoléon 1er en 1802 pour récompenser les personnes ayant rendu des « mérites éminents », militaires comme civils, à la Nation. Cette pratique a évidemment disparue avec la fin de la valeur marchande des hommes et des choses, comme toutes les autres décorations, distinctions et “prix”  (encore un terme qui “vaut son prix !”). Si bien que certains en ont oublié le sens. Un étudiant lisant un journal satirique de gauche du XXe siècle découvrit que  Maurice Maréchal, directeur du Canard Enchaîné, vira son journaliste pour avoir eu la Légion d’honneur. “Il ne fallait pas la mériter !” Il eut du mal à comprendre ce qui jouait dans cette affaire qui fit, à l’époque beaucoup de bruit. Il y eut peu des gens qui refusaient une décoration en ayant compris que le prix à payer pour l’obtenir était une allégeance au système politique, que le mérite se suffisait à lui-même sans être porté sur la place publique et affiché au revers de son veston comme c’était l’usage !    

 

Le Goff Jacques : Historien français (1924-2014) spécialiste du Moyen-Âge et dont il faut surtout retenir son goût pour l’histoire de la vie quotidienne comme le lui avait enseigné l’un de ses maîtres, Jacques Duby. On lui doit des ouvrages essentiels : Le Moyen Âge et l’argent, Marchands et banquiers du Moyen Âge… Le Goff fut intéressant pour démonter des idées reçues sur le capitalisme, l’argent, la servitude qui, une fois leur généalogie rétablie, deviennent des catégories plus modernes que l’on croit, mais surtout, moins éternelles !

 

Le Pas Suspendu de la Cigogne : Film grec réalisé par Theo Angelopoulos, sorti en 1991. Sur la métaphore d’un récit d’émigration à la frontière gréco-yougoslave, l’auteur tente de répondre à cette question : « avec quels mots-clés pourrait-on faire revivre un rêve collectif ? » Il fait dire à l’un de ses personnages bloqué au seuil du pays voisin : « si je fais un pas, je suis ailleurs... ou je meurs ». La société à la fin de l’Ancien régime était dans la même posture d’attente et d’incertitude, un pied levé dans l’intention d’avancer mais suspendu par la peur de l’inconnu. La vision du film était prémonitoire, peut-être trop en avance sur son temps pour qu’une réponse ait pu être proposée par Angelopoulos.

                Jusqu’à la chute fracassante du système monétaire, aucune forme d’émancipation sociale ne semblait vraiment à portée de main et rien ne garantissait que la fin possible du capitalisme débouche sur une société meilleure…. Si la crise échappait à tout contrôle des capitalistes eux-mêmes, elle échappait tout autant à la sphère militante, contestataire, elle aussi prise dans les pièges du mythe libéral. Le fait que la prison brûle ne servait à rien car la porte ne s’ouvrait pas, ou si elle s’ouvrait, c’était seulement sur un précipice. Le pas de l’humanité restait donc suspendu.

                C’est ce qui peut, a posteriori, expliquer que les contestations se rapportaient bien plus souvent à la peur d’être exclu du mode de vie capitaliste,  beaucoup plus rarement son rejet pur et simple. La demande que le capitalisme s’assainisse pour mieux repartir et devenir plus juste, avait beau être clairement illusoire, elle restait tenace.

 

Liberté de la presse : Sujet récurent parce qu’insoluble dans le cadre d’un système monétaire. En 1880, le célèbre journaliste américain  John Swinton fit devant ses collègues ce discours étonnant : “Il n’existe pas, à ce jour, en Amérique, de presse libre et indépendante. Vous le savez aussi bien que moi. Pas un seul parmi vous n’ose écrire ses opinions honnêtes et vous savez très bien que si vous le faites, elles ne seront pas publiées. On me paye un salaire pour que je ne publie pas mes opinions et nous savons tous que si nous nous aventurions à le faire nous nous retrouverions à la rue illico. Le travail de journaliste est la destruction de la vérité, le mensonge patent, la perversion des faits et la manipulation de l’opinion au service des Puissances de l’Argent. Nous sommes les outils obéissants des Puissants et des Riches qui tirent les ficelles dans les coulisses. Nos talents, nos facultés et nos vies appartiennent à ces hommes. Nous sommes des prostituées de l’intellect. Tout cela, vous le savez aussi bien que moi !”

                Cette situation de 1880 ne s’est jamais améliorée et a même empiré avec le néolibéralisme. En France, cinq industriels se sont partagé l’intégralité des média, radio, télévision, journaux. Aucun journal ne pouvait vivre sans l’apport financier des “annonceurs“ publicitaires. L’information était donc entièrement sous le contrôle des pouvoirs d’argent. Un journaliste évoquant un des sujets tabous, une opinion contraire à la doxa officielle ou simplement contrariant un annonceur risquait son emploi, voire des poursuites judiciaires pour diffamation.

La question qui subsiste encore aujourd’hui, c’est de comprendre comment l’accaparement de l’information a pu atteindre un tel niveau,  comment le lien entre argent et liberté a été si longtemps nié…

 

Lien : Plus le capitalisme a individualisé les rapports humains, les a réduits à des échanges marchands, plus la notion de lien s’est répandue et donc banalisée. Créer du lien a été le but principal de la plupart des associations et mouvements. Le désir de créer du lien justifiait le pire et le meilleur. Une maison d’édition spécialisée dans la critique sociale avait même opté pour le label Les Liens qui Libèrent (LLL). L’idée était intéressante puisqu’elle suggérait qu’il existait des liens libérateurs et des liens aliénants.

                Les mots sont parfois piégeant : lien, lier, aliéner, ligaturer… viennent tous du même mot latin qui désigne ce qui sert à nouer, attacher. Être lié à quelqu’un, est-ce un bienfait ou une horreur ? L’une des grandes justifications de l’argent a été de dire qu’il créait des liens sans lesquels aucune vie sociale n’était possible… Un argument douteux : avoir de l’argent donnait la liberté d’obtenir ce que l’on désirait ou de se libérer d’une dette matérielle ou morale. Ne pas en avoir, c’était se condamner à toujours être en dette et ne jamais pouvoir rembourser. Le lien ne libère pas toujours, et peut même constituer de conséquents nœuds gordiens !

                Il est évident que l’abolition de l’argent ait créé plus de liens sociaux vraiment libres de toute contrainte que n’a jamais pu offrir l’échange marchand. L’accès ayant remisé le partage, le don, le cadeau, l’offrande, il ne pouvait subsister qu’une mise à la disposition de l’autre, un bien, un service, une présence, une empathie, ce qui nous fait plaisir, même très égoïstement, ce qui rend le merci superfétatoire. Ne plus avoir à rendre, même sous forme de merci, évite d’être souvent à la merci de l’autre, c’est-à-dire dépendant, vulnérable… 

 

Littoral : Les zones côtières des pays développés ont connu un engouement croissant tout au long du XXe siècle. Lieu d’une spéculation immobilière insensée, le littoral s’est peuplé, bétonné, artificialisé. Le tourisme de masse a envahi les plages avec des millions d’habitations de vacances, les hôtels, les restaurants, les bars, les paillotes, cabanons et buvettes mobiles, avec les parasols et transats, tout un fourbi plastique d’accessoires (bouées, canots, glacières, jouets…), d‘équipements de plongée, de surf, de kitesurf…, avec les ports de plaisance accueillant le petit bateau de pêche ou de promenade comme le yacht de luxe ou le voilier de haute mer.

                La mer a été une mine de profits financiers, un formidable dérivatif face à l’inhumanité du travail, mais aussi une poubelle à ciel ouvert avec l’idée que le sel, l’iode, les poissons recyclaient tout. En quelques décennies, des mers d’une biodiversité incroyable se sont transformées en piscines stériles et nauséabondes. Les poissons, les  crustacés, les coraux, les algues, on allait les voir à l’aquarium, au “Palais de la mer”, moyennant un billet d’entrée modique !

                Au moment de la Grande Crise, le tourisme de masse s’est effondré et avec lui toutes les professions destinées à traire au plus vite le vacancier. Sans argent, les immenses champs de parasols et transats ont disparu. Sans la propriété privée, les habitations “pieds dans l’eau” dont les propriétaires s’étaient accaparés le rivage pourtant commun et protégé  par des lois, ont vite été réoccupés par des locaux. Dans les ports, des milliers de yachts se sont transformés en résidences fixes faute de carburant. La pêche industrielle avec ses pratiques de chalutage de fond, de filets électriques, de rejets intempestifs de poissons non conformes ou non comestibles…, a laissé place à une pêche artisanale, sans gaspillage, sans déchets, respectueuse des temps de reproduction… Sans les périodes de congés regroupées sur de courtes périodes (conséquence logique du salariat), les zones littorales ont oublié les afflux massif de juillet-août. Si l’attrait de la plage est constant, il s’étale sur l’année et se fait donc moins intrusif, moins envahissant.

                Après les pourtours des villes consacrés au commerce et à la publicité, c’est sans doute le littoral qui a le plus changé d’aspect, qui a subit la mutation le plus rapide et la plus spectaculaire…                       

 

Lobbies : (de l’anglais lobby = couloir) Groupes de pression représentant des intérêts industriels, financiers ou politiques. Il s’agissait de promouvoir des intérêts privés, généralement au dépend de l’intérêt commun en arpentant les “couloirs” des institutions au pouvoir. Le plus gros de la troupe lobbyiste était constitué et financé pour influencer le pouvoir, infléchir une norme ou un règlement dérangeant, inciter le vote d’une mesure favorable au commanditaire.

                En 2018, le travail de lobbying financé par l’industrie agro-alimentaire est resté le plus célèbre. Cette industrie tirait des profits colossaux avec des perturbateurs endocriniens et des herbicides censés protéger les cultures. Les écologistes dénonçaient avec force les dangers de ces produits sur la santé des humains et la biodiversité. De nombreux experts et chercheurs avaient produit d’excellentes études pour prouver la nocivité terrifiante de ces intrants chimiques. Mais la puissance économique de sociétés comme Monsanto-Bayer (réunies en un même groupe américano-germanique) a réussi à convaincre les  élus qu’on ne pouvait s’en passer sans risques majeurs, que les études des scientifiques étaient faussement alarmistes, que le progrès ne pouvait passer que par l’utilisation de ces poisons. L’usage en fut prolongé au-delà de toute prudence et de toute raison, au risque de graves perturbations des fonctions sexuelles de toute une génération, de cancers, de l’extinction des insectes polinisateurs, etc.

                Tout le monde savait que les lobbies défendaient des intérêts privés au prix d’invraisemblables contorsions scientifiques, que leur pouvoir financier dépassait largement le pouvoir de décision des politiques, et pourtant, le lobbying était un métier comme les autres, officiellement reconnu. Toute tentative de régulation de cette étrange escroquerie légale subissait les foudres de think-tanks, de cabinets conseils, de médias, de fondations diverses, tout ce beau monde étant bien entendu financés par le commanditaire. En cas de litige, de solides cabinets d’avocats spécialisés défendaient les industriels, les politiques, les lobbyistes, et leurs soutiens annexes, au besoin en rendant les jugements si complexes et si lents que tout citoyen moyen y perdait une énergie, un temps et un argent au-dessus de ses moyens. On parlait même “de procès bâillons” pour désigner les recours judiciaire ne visant qu’à faire taire les plaignants. Nous étions alors en démocratie !…

                Aujourd’hui, on se demande bien qui aurait le pouvoir de bâillonner un plaideur défendant une cause juste. On se demande par quel moyen on pourrait contraindre un paysan à se ruiner la santé et à produire de mauvais produits, par quel stratagème ou marchandage le délégué, envoyé par une communauté pour consultation à un échelon supérieur, serait invité à plaider le contraire de ce pour quoi il a reçu un mandat impératif. Du coup, il est beaucoup moins nécessaire de faire appel à la notion de démocratie !    

 

Logiciels libres : Les logiciels libres, l’open source,  la licence “creative common”, ont failli provoquer un séisme à la fin du 20e siècle. Quelques marginaux travaillant dans des garages de la Silicon Valley, étaient en train de bouleverser le système industriel si productif, avec des idées de partage, de liberté d’accès, d’horizontalité, avec une remise en cause insidieuse de la propriété privée… Mais peu à peu, les entreprises technologiques ont compris que renoncer à la privatisation de certaines sources pouvait comporter des avantages, par exemple, une réduction de leurs dépenses…

                Plutôt que combattre les novateurs, les industriels ont préféré les acheter. Ils y ont parfaitement réussi et ont engrangé des milliards de dollars avec le travail de quelques bricoleurs, certes de génie, mais quasi bénévoles.

                La désargence fut à l’économie ce que le logiciel libre fut à l’informatique. Dans les deux cas, l’échange marchand devait être remplacé par l’accès (libre accès aux biens et services d’un côté, libre accès au savoir et aux outils de la connaissance de l’autre). Dans les deux cas, le système était agile et donc plus efficace (une société débarrassée de l’argent, de la valeur, de la comptabilité est aussi souple et perfectible qu’un logiciel libre qui à tout moment peut être amélioré par un usager). Dans les deux cas, le système était plus performant (parce que plus adapté à un usage commun et quotidien que ceux imposés d’en haut au plus grand nombre). Et de fait, la pratique des logiciels libres, des bases de données gratuites, des encyclopédies collaboratives ont fait plus pour la sortie du système monétaire que la plupart des argumentations, aussi sophistiquées fussent-elles. Ceux qui se sont passionnés pour le logiciel libre sont passés ensuite à la société a-monétaire sans transition, portés par une expérience de même type, de même nature.

            

Logistique : Ensemble de méthodes et de moyens relatifs à l'organisation d'un service, d'une entreprise, d’un projet. Le choix d’une logistique propre à l’organisation de la société a-monétaire a suscité quantité de débats et de querelles. Deux camps principaux se sont affrontés dès le début de la Grande Crise, les uns faisant de l’outil numérique, des banques de données, de l’informatisation des ressources et des besoins, le nec plus ultra, le summum et la clé de voûte de l’organisation sociale, les autres faisant du même outil le symbole du centralisme, du contrôle étatique de l’ancien régime, soulignant la fragilité du système et son coût écologique. Ces derniers parlaient de “l’envoutement logistique” qui conduit à tout mettre en données numériques, en tableau, en graphique, et in fine, qui déshumanise la vie sociale autant sinon plus que ne le faisait l’échange marchand.

                Technophobes contre technophiles, programmeurs contre improvisateurs, gestionnaires contre spontanéistes, le débat fut parfois violent et les anathèmes volaient bas ! La gestion, c’était le règne de l’expert, la centralisation du pouvoir, l’unicité du savoir.  La spontanéité, c’était le génie individuel, le “poétique”, la liberté. Le combat se termina à l‘usure, faute de combattants, car l’urgence exigea que l’on sache en temps réel ce qu’il y aurait à manger, où se trouvaient les ressources, les savoirs, les compétences, et d’autre part, les millions d’informaticiens de génie, enfin débridés par la fin des contraintes budgétaires, mirent en place toutes sortes de garde-fous qui garantissaient la spontanéité autant que l’accès immédiat à toutes les informations utiles.        

 

Lordon Frédéric : Économiste “atterré” et philosophe, très populaire dans les milieux de la gauche anticapitaliste, souvent présent dans les médias. Il a fait partie de ces économistes qui se sont battus jusqu’au bout contre l’abolition de la monnaie. En 2017, lors d’une interview, il avait expliqué le drame que représentait pour lui l’absence de moyens d’échange : « En quelques jours ce serait le retour au potager pour ceux qui en ont un, et le retour à l’état de nature économique pour les autres. C’est un événement qui est de l’ordre de l’impensable, un chaos d’une telle ampleur qu’il me semble inconcevable que les États se désintéressent de la chose. Ils seraient donc forcés de venir au secours de la finance. Si les banques calanchent, c’est tout le corps social qui calanche dans la semaine qui suit. Les intérêts matériels de la population  sont si intimement liés à la finance qu’il est impossible de la laisser crever. » L’histoire lui a prouvé le contraire, sans les banques, le corps social a su s’organiser…

                 

Lowcost : En français, prix bas, allégés. Dès la crise financière de 2008 dite des subprimes, les grandes compagnies marchandes ont rivalisé d’ingéniosité pour mettre sur le marché des produits lowcost et relancer la consommation. Des compagnies aériennes pouvaient ainsi mettre sur le marché des trajets en avion aller-retour entre Paris et Athènes pour moins de 40€, prix incompréhensible au regard du coût réel d’un tel trajet. Des supermarchés vendaient des produits agricoles moins chers qu’ils ne coûtaient à produire.

                Qui, in fine, payait la différence ? Généralement le même consommateur qui était contraint de d’acquérir d’autres choses à des prix prohibitifs (la perte sur un produit étant toujours compensé par la hausse sur un autre), les salariés à qui on demandait toujours plus pour des salaires de plus en plus bas, mais certainement pas ces grandes compagnies qui continuaient à afficher des profits record ! Ce piège mercantile ne pouvait qu’accroître l’écart entre riches et pauvres et ne pouvait trouver de solution en dehors d’une abolition de la monnaie.

                  Les principales victimes de ces prix lowcost étaient généralement les premières à se ruer sur “l’occasion à ne pas rater”, qu’il s’agisse de voyages en avion ou d’achats de biens de consommation. La beauté du capitalisme était de se faire adopter par ceux qui en crevaient.

 

Low-technologies : Technologies sobres en énergie et matières, faciles à construire et à utiliser, peu polluantes. Tant qu’il y eu la nécessité des profits financiers, quantités de technologies-basses (opposées au high-tech) étaient bridées, certaines carrément mises sous le boisseau. Elles furent l’objet de nombreuses plateformes collaboratives et militantes permettant de les retrouver, de les utiliser grâce à des tutoriels, avec comme slogan : “être le plus performant avec le moins possible !” Ces ateliers de bricoleurs ont pris une place essentielle dès l‘abolition de la monnaie et ont abouti à d’étonnantes innovations. Elles ont en outre permis à ces ingénieurs du quotidien de répondre à quantités de cas particuliers, de situations extrêmes ou rarissimes et qui n’auraient jamais intéressé le moindre chercheur, faute de profit possible.

 

Loyer : Un loyer était une somme d’argent versée pour une durée déterminée (en heures, mois ou années), pour avoir l’usage d’un objet (voiture, outil, vaisselle, maison…). C’était une curieuse pratique qui pourtant ne choquait personne. En effet, un individu qui avait les moyens financiers de se payer deux maisons pouvait habiter l’une et louer l’autre. C’était donc quand la maison ne coûtait plus rien qu’elle lui rapportait de l’argent. Le loueur en somme gagnait de l’argent sans autre peine et sans autre raison que d’avoir précédemment eu assez d’argent pour acquérir le bien. Il était normal que l’ouvrier travaille toute sa vie pour arriver à payer le loyer de son appartement de banlieue quand d’autres pouvaient vivre sans travailler pour la simple raison qu’ils avaient acquis suffisamment de mètres carrés habitables…

                Un loyer ne pouvait exister que si les uns avaient la propriété privée d’un bien et d’autres la nécessité d’user de ce bien sans avoir les moyens de l’acquérir : l’inégalité sociale légitimée, officialisée, normalisée ! Et très logiquement, le loueur s’enrichissait sans grand effort, le locataire s’appauvrissait en travaillant : la liberté, l’égalité, la fraternité ridiculisées ! Les mots loyer, locataire, location ont complètement disparu des usages et des dictionnaires…             

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