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ABÉCÉDAIRE Lettre G

1 Décembre 2019, 14:55pm

G

 

Gadrey Jean : Économiste français né en 1943, spécialiste des indicateurs de richesse, très critique vis-à-vis du libéralisme. Il s’est particulièrement attaché à dénoncer les inégalités sociales, par exemple en calculant qu’en 2007, 10% des plus riches Français gagnaient 6,6 fois plus que   les 10% plus pauvres, en démontrant que les grandes fortunes étaient toutes sous-évaluées.

                Les thèses de J. Gadrey ont largement alimenté la réflexion des divers partis de gauche. Elles étaient simples et attractives, et ne remettait pas en cause les fondements du système comme la désargence. Elles ont fait partie de l’immense panoplie des économies “réalistes” qui n’ont jamais vu le jour faute d’avoir eu à se poser la question de leur faisabilité…     

 

Gaspillage : Si aujourd’hui le gaspillage d’énergie, de matière, de ressources est devenu un acte anti social, il était banalisé et porté à un degré pathologique sous l’Ancien Régime. Quelques exemples sont restés célèbres : En 2017, quelques régions françaises ont été regroupées pour s’obscures raisons (la concentration en tout était considérée comme le summun de la modernité !). Il fallut inventer un nom pour la nouvelle région issue de la fusion entre Haute Normandie et Basse Normandie. Une entreprise privée fut charger de cet importante recherche et après des mois d’intense réflexion, il fut proposé l’intitulé fort original de Normandie. L’opération coûta 140 000 euros de l’époque, ce qui correspondait au dur labeur d’un  ouvrier normand pendant 3 544 jours (9 ans, 8 mois, 18 jours !). En 18 jours seulement, un simple manœuvre aurait inventé l’appellation “Normandie” et aurait été heureux de profiter de 9 ans 8 mois d’un repos mérité!!!  Mais le PDG de la société chargée du dossier était peut-être le cousin du président de région….

                En 2018, un journal grec s’insurgeait contre la démolition systématique des caïques, ces bateaux de pêche traditionnelle. Pour d’obscurs motifs, sans doute inspirés par les grandes compagnies internationales de pêche, des milliers de caïques furent ainsi envoyés à la casse. Or, dans un petit port du Péloponnèse, on vit un jour la démolition subventionnée par l’Europe d’un splendide caïque et, dans le même temps, la reconstitution d’une trière selon un modèle datant du 5ème siècle av. J.-C., toujours avec des fonds européens. La juxtaposition de ces deux gaspillages, en pleine crise financière de la Grèce, souleva un grand émoi mais sans résultat… 

                Le gaspillage de nourriture (environ 50% de la production), n’a eu d’équivalent que celui de l’eau, utilisée pour remplir des piscines dans des régions où d’autres mourraient de soif, pour laver des voitures quand il fallait dessaler l’eau de mer à grands frais pour arroser les champs ! L’exemple de la pêche est également intéressant. Du fait des quotas, des normes, des espèces protégées, la pêche industrielle rejetait au niveau mondial chaque année une quantité de poissons parfaitement comestibles équivalant à deux ans de consommation de l’Europe entière. Nous aurions pu multiplier les exemples à l’envi : 88 millions de tonnes d’aliments parfaitement comestibles mais invendus étaient arrosés de javel pour qu’ils ne soient pas récupérés à la sortie des supermarchés (119 kg par an et par Européen !)… 

                Le gaspillage fut érigé en dogme sous l’Ancien Régime. A la fois marqueur social (plus on gaspillait plus on était considéré comme riche !), nécessité de marché (si on ne jetait pas, la production se serait ralentie ou même arrêtée !), de sujet spéculatif (rendre un objet obsolète c’était donner vie à un autre plus rentable, plus recherché, plus susceptible de plus-value !). Une étude a postériori a été effectuée par une équipe pluridisciplinaire peu après la révolution a-monétaire : ils sont arrivés à la conclusion que l’éradication de toutes les formes de gaspillages dans le monde aurait suffi à financer la résolution de tous les problèmes sociaux, sanitaires, culturels, environnementaux connus à cette époque. Ces experts ont cependant ajouté que sans le gaspillage organisé, le système se serait immédiatement effondré, ce que nul ne pouvait proposer délibérément. Le gaspillage permettait la pénurie, laquelle induisait la croissance, qui à son tour exigeait le gaspillage ! Le cercle vertueux de l’échange marchand…           

 

Gauche : La Gauche représentait jadis tout ce qui en politique visait le bien-être de l’humanité, le progrès social, la lutte contre les inégalités et l’injustice. A la fin des “Trente glorieuses” (période de forte croissance économique dans les pays développés, entre 1945 et 1973), la Gauche s’est alignée sur le libéralisme et a oublié sa vision de l'histoire, sa conception du politique, son rêve d'un gâteau toujours croissant mais bien partagé. Jusqu’à l’abolition de la monnaie, elle a cherché en vain à retrouver, sous ses sédiments solidifiés, le sang qui vivifiait autrefois ses rêves, ses valeurs, ses projets, ses combats, ses conquêtes. Mais elle avait perdu sa capacité d'imaginer un autre monde sous le poids d’un  “trop plein de réalité” qui la broyait et lui interdisait toute évasion.

                La Gauche, perdue après l’effondrement soviétique (1989), n’a pas réussi à s’affranchir des lois du marché, de la mondialisation, de la globalisation, du sens linéaire de l’histoire. Elle aurait pu conserver les bases théoriques de Marx, l’esprit socialiste de la Commune (1871), et en arriver à une théorisation moderne du capital, de la valeur, de l’argent, du salariat…,  comme l’ont fait les “marxiens”. Mais la Gauche a raté le virage, sans doute engluée dans le système des partis et dans la recherche du pouvoir.

                C’est donc en opposition à la Gauche traditionnelle que s’est imposée l’idée d’une désargence au moment de la Grande Crise. Seuls la Gauche grecque a su prendre le virage à temps. Il faut dire qu’aucun parti politique dans ce pays ne pouvait plus espérer la moindre légitimité depuis sa “colonisation” économique par l’Europe de Bruxelles… 

  

Gestion : Face au marasme du siècle, on a vu souvent jaillir des appels à une gestion vertueuse. Or, ce terme de gestion est sans aucun doute une sorte de “mot valise” dans lequel on peut mettre tout et n’importe quoi. En 2008 par exemple, lors de troubles sociaux aux Antilles, un collectif lança un “Manifeste” brillant, sans doute trop, ce qui lui valut de passer inaperçu: « …Et pire, nous finissons par penser que la gestion vertueuse des misères les plus intolérables relève d’une politique humaine ou progressiste. » Tout était dit en une phase quant aux aspirations communes vers une saine gestion !

                Avec l’abolition monétaire, le mot gestion s’est peu à peu rapproché du modèle informatique, d’un traitement de données multiples en vue d’une opération décidée préalablement.

 

Ghost-towns : A la fin de l’Ancien-Régime, la perspective d’un effondrement global de l’économie a poussé les principaux acteurs économiques dans une course en avant, une recherche de stabilité dans le déséquilibre institutionnalisé. Tels des cyclistes incapables de tenir en équilibre à l’arrêt, de grands projets immobiliers ont été lancés, d’abord en Espagne, puis en Chine, en Amérique du Sud, en Russie. Des villes entières ont été construites sans trouver le moindre acheteur. On leur a donné le nom de “ghost-towns” (villes fantômes) et sont devenues emblématiques de l’incohérence financière.

                Même après la Grande Crise et la suppression de la société marchande, ces villes sont restées quasiment inoccupées. En effet, sans argent, des millions de m² de logements habitables se sont trouvés vacants (banques, caisses de retraites, cabinets comptables, centres d’impôts, etc.) et ont été immédiatement occupés et réaménagés par les millions de sans logis issus de la crise. Ils avaient l’avantage d’être généralement spacieux et placés au centre des villes. Quelques ghost-towns ont été conservés en tant que musées, lieux mémoriels où l’on explique aux jeunes générations n’ayant jamais connu l’argent et l’échange marchand comment pouvait fonctionner un tel système, à quoi ressemblaient les villes, avec leurs enseignes publicitaires, les néons, les éclairages publics pléthoriques, les magasins avec leurs vitrines, les stationnements munis de parcmètres, les taxis, les distributeurs de billets…, toutes choses disparues et rangées aux musées des antiquités ! 

 

Global Risks Report : Chaque année, le “Global Risks Report” travaillait avec des experts et des décideurs du monde entier pour identifier et analyser les risques les plus pressants auxquels nous étions confrontés. Il présentait des perspectives de près de 750 experts sur l'impact perçu et la probabilité de trente risques globaux répandus ainsi que de treize tendances sous-jacentes qui pourraient les amplifier ou modifier les interconnexions entre elles sur un délai de 10 ans.  Ce groupe de recherche a alimenté les réflexions de nombreux collapsologues et ont permis d’affiner les analyses de risques. Il est dommage cependant que tous ces experts extrêmement compétents n’aient pas consacré une part de leur temps à la proposition de modèles plus viables. Ils ont démontré avec justesse que nos sociétés étaient au bord du précipice sans jamais oser évoquer un quelconque moyen d’éviter la chute. L’Histoire a pourtant prouvé que le précipice n’annonçait ni la fin de l’espèce ni celle de la planète…    

 

Glocal : Ce néologisme apparu à la fin de la deuxième décennie du 21e siècle a été construit sur la contraction de global et de local. Jusqu’à l’abolition de la monnaie, ces deux notions étaient absolument antinomiques. Le local était un frein à la mondialisation, le global était la mort du local. Un slogan avait fait le buzz : “penser global pour agir local !” Il faisait référence à la nécessité de produire localement pour préserver la biodiversité de l’ensemble de la planète. C’était logique, sympathique, mais impossible. Comment produire et commercialiser localement  un légume ou un appareil quand on le trouvait dix fois moins cher sur le marché mondial ? Comment produire les quantités induites par la croissance économique, par la consommation effrénée,  à partir de petites unités de productions locales ?

                Le glocal est devenu aujourd’hui une évidence, une habitude. Nous sommes sortis du conflit d’intérêt entre les deux termes. Il ne s’agit plus de choisir entre l’un ou l’autre mais d’aller de l’un à l’autre, du plus proche au plus lointain, qu’il s’agisse d’une ressource ou d’une compétence. Le global avait abouti à une uniformisation des usages et des styles sur la quasi-totalité de la planète et au creusement des inégalités sociales, les uns consommant tant bien que mal ce que les autres produisaient, ce qui était nécessaire autant que ce qui n’avait aucune utilité sociale. Le glocal a rendu à l’humanité sa biodiversité sans que la majorité pâtisse des abus d’une minorité...  

 

Google : Jusqu’à la chute finale du capitalisme, Google était le numéro un mondial des moteurs de recherches. Tout le monde utilisait Google avant de faire un achat, pour chercher un livre, se renseigner sur la biographie de quelqu’un. Tout ceci eut été parfait si Google n’avait eu besoin d’une énergie équivalente à plusieurs centrales nucléaires et s’il n’avait pas agi comme si les données récoltées étaient les siennes. En effet, chaque question posée était enregistrée pour définir un profil individuel. Ces profils étaient ensuite vendu aux grands commerçants pour cibler leur clientèle, voire aux hommes politiques pour qu’ils élaborent leurs campagnes de propagandes.

                Ces activités rapportait à Google des sommes considérables et lui permettait d’orienter le législateur en fonction de son intérêt propre (une journaliste française –Christine Kerdellant, s’est rendu compte que le PDG de Google avait été reçu 230 fois à la Maison blanche sous le mandat du président Obama !). Plus Google gagnait de l’argent sur les données privées, moins il payait d’impôts… On s’est vite aperçu après l’abolition de l’argent que les mêmes services pouvaient être rendus sans recherche de profits, dans la plus grande transparence, et sans débauche d’énergie. Le groupe Wikimédia qui depuis des années constituait une encyclopédie gratuite et collaborative en ne vivant que de dons a très rapidement pris le pas sur Google et les deux banques de données ont fusionné. 

   

Gorz André : Philosophe français (1923-2007). En 1990, il défendit l’idée d’un revenu universel de base comme une “charge explosive pour abattre le capitalisme”. Il s’agissait de libérer les individus du travail, et non de libérer le travail, comme l’ont toujours proclamé les marxistes traditionnels. Néanmoins, il pensait que le revenu de base n’était “qu’un pas dans la bonne direction”, pas une solution définitive. Puis Gorz proposa d’abord une «économie duale», où un secteur non marchand serait financé par un secteur marchand dont il présupposait la continuation. “Il faut rompre avec une situation où l’individu doit justifier son existence à travers sa contribution à l’accumulation du capital…”

                Dans les écrits de ses dernières années, Gorz prend simplement acte de l’impossibilité de réaliser l’«économie dualiste» qu’il préconisait. Il prend conscience de la nature largement fictive de l’argent circulant aujourd’hui, “qui ne peut donc pas être redistribué de manière durable”.  Il arrive en tout cas à la conclusion que le salaire, et l’argent en général, ne peuvent jamais constituer un véritable instrument d’émancipation. “Avec l’argent, on reste toujours dans une société capitaliste.” Ce qui nourrit le capital, c’est le travail. “Et comme le travail diminue, le système s’autodétruit.” (Thèse que défendit un peu plus tard Alselm Jappe).

 

Graeber David : Anthropologue, auteur de “L’argent dette, 5000 ans d’histoire”. Graeber a étudié “l’aptitude de la monnaie, à faire de la morale une question d’arithmétique impersonnelle – et, ce faisant, à justifier des choses qui sans cela paraîtraient odieuses ou monstrueuses”. Une curieuse affinité existe, et a toujours existé, disait-il entre travail salarié et esclavage. Il démontre que  “la quasi-totalité des éléments de l’appareil financier que nous associons au capitalisme – les banques centrales, les marchés obligataires, la vente à découvert, les maisons de courtage, les bulles spéculatives, la titrisation, les rentes – sont apparus non seulement avant la science économique (…), mais aussi avant la naissance des usines, et du travail salarié lui-même”.

                Sans jamais prononcer les mots de désargence ou de société a-monétaire, David Graeber a fait beaucoup pour en vulgariser l’idée. Il pensait à juste titre que ses compétences d’anthropologue lui permettaient d’être entendu, même par ceux qui se seraient offusqués à l’évocation d’une quelconque abolition. L’histoire lui a donné raison…

 

Grande Muraille Verte : Aussi connue aujourd’hui que la Grande Muraille de Chine, cette longue bande de forêt qui traverse toute l’Afrique d’Est en Ouest au sud de la zone sahélienne a été initiée en 2007 pour lutter contre la désertification et la disparition progressive mais inéluctable des ressources hydriques. Ce n’est qu’en 2017 qu’elle a vraiment pris forme, notamment avec l’initiative du Cameroun de planter 200 000 plans de margousiers en un an. Malgré ce bel effort, la fameuse bande continentale prévue s’est vite réduite à quelques ilots de verdure disparates.

                Quand les enjeux économiques ont disparu, cet exemple du Cameroun a servi et quantité de pépinières ont été installées tout au long des zones prioritaires. D’immenses chantiers de plantations ont été organisés dans une ambiance festive et conviviale dont nous avons tous vu les vieilles vidéos (qui tournent encore en boucle sur les réseaux). Ce qui était folie et utopie du temps de l’argent est devenu logique et réaliste sans l’argent. Ce qui était lent et pénible avec le salariat est devenu rapide et jouissif avec la coopération internationale et le volontariat. (Il est bon de rappeler que le lac Tchad avait perdu 90% de sa superficie avant la crise et qu’il a maintenant retrouvé 50% de sa capacité) Il est malheureusement plus rapide de démolir que de reconstruire !

 

Grande-Crise : C’est sous ce vocable qu’est restée la grande crise financière de 2029 qui a entraîné la chute du système monétaire. Dans le roman “Le Porte-Monnaie” (Éditions Libertaires, 2013), l’auteur avait imaginé une hyperinflation qui, du fait de la mondialisation, n’aurait pas pu être contenue ni compensée par un État resté solide. Si l’auteur ne s’était pas trompé sur la date de 2029, il ne pouvait prévoir l’ampleur de la crise qu’on nomma “Grande” comme nos ancêtres l’ont fait pour leur “Grande Guerre” de 1914-18.

                En effet, l’enchaînement des événements n’a pu être imaginable qu’à la toute fin de la troisième décennie. L’effet de rétroaction active des différents désordres écologiques s’est avéré pire que ce que les meilleurs spécialistes avaient prévu : biodiversité détruite à 80% entrainant une crise agricole sans précédent ; laquelle accentua le réchauffement climatique ; la disparition sous les eaux de millions d’hectares de terres arables et des zones les plus densément peuplée ; les migrations massives qui s’en suivirent face auxquelles aucun gouvernement ne proposait de solution sinon la protection armée des frontières et les replis identitaires ; la fin de certaines ressources devenues indispensables avec le développement du numérique, etc. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’effet cliquet qui, au-delà d’un stade de développement interdit tout retour en arrière, est passé de la théorie à l’expérience la plus concrète. Il n'y a jamais eu dans l’Histoire une situation où la plupart des économies majeures ont été dans le même pétrin en même temps. Là, nous étions bien dans cette situation.

                Les précédentes crises financières avaient toute été surmontées, certes avec des plans sociaux drastiques et quelques réformes structurelles, et avaient laissé croire que celle-là aussi trouverait son issue.  Quand arriva tout à la fois, l’éclatement des bulles (et la bulle du crédit des Chinois n’était pas la moindre), l’effondrement du dollar, du rouble et du yuan, l’explosion des dettes souveraines, l’impossibilité pour les industries d’externaliser plus de dégâts qu’elles ne pouvaient produire de marchandises, le tout avec une envolée des cours de matières premières essentielles et des faramineux investissements absolument nécessaires pour limiter les pires impasses écologiques, les crises du début du siècle parurent comparativement de simples incidents. Tous les ingrédients parfaits pour amener la fin d’un cycle économique majeur dans le monde étaient réunis et plus personne ne pouvait prévoir quoi que ce soit, faute d’alternative à la relance et à la création monétaire.       

                Dans le même temps, sont apparues des technologies numériques qui ont radicalement changé la donne. Entre les ordinateurs quantiques et l’holochain, le rêve des désargentistes prenait une force de réalisme considérable. Dès 2018, un groupe international de hackers s’était réuni en Provence pour mettre au point une forme révolutionnaire d’holochain qui permettait de gérer les flux de matières, de services, de compétence, aussi bien localement que mondialement. Les Chinois, s’était emparé de ces travaux dans un but strictement militaire. Ils prévoyaient en effet une déstructuration complète des systèmes centralisés de défense et cherchaient un moyen de contrôle et de surveillance mobile, dispersé et habile. A leur insu, la puissance de leurs laboratoires initia le bond technologique qui manquait à l’instauration d’une société a-monétaire.

                Pendant les cent premiers jours de la Grande Crise, les populations se sont organisées localement pour survivre au manque d’énergie, de nourriture, d’eau potable. Il a fallu neuf mois environ pour qu’une structure politique de type fédéraliste émerge au niveau mondial, pour qu’enfin tout se réorganise et que l’humanité sorte de cette terrible période de doutes, de pénuries et de luttes violentes. L’ouverture de la grande conférence internationale organisée par vidéo conférence depuis Bombay et qui a entériné l’abolition définitive du système monétaire a marqué la fin de ce que nous appelons aujourd’hui “l’Ancien Régime”.

           

Gratuité : Le mot “gratuit” a pratiquement disparu du vocabulaire actuel, sinon dans l’expression “acte gratuit” (action faite sans but précis, sans objectif particulier autre que le plaisir de l’acte lui-même). Jadis, le gratuit s’opposait au payant et le payant ayant disparu, le gratuit a tout naturellement suivi le même chemin.

                Pour le philosophe belge Raoul Vaneigem, la gratuité fut l’arme absolue contre la dictature du profit. Il s’agissait pour ce penseur de fissurer l'édifice et d’élargir peu à peu cette fissure au point d'en faire une société : de la défense des gratuités existantes à l'extension constante de la sphère de la gratuité. Pour d’autres, la gratuité de l'usage, renchérissait le mésusage. L’idée est même devenue un slogan ambigu selon que l’on souhaitait le “renchérissement” ou qu’on le déplorait comme une conséquence de la gratuité ! Objectivement, il fallait bien admettre la subsistance de la moindre parcelle de payant faisait de la gratuité un leurre. Le gratuit était  toujours un payement différé ou camouflé. Toujours adossée à des profits financiers, la gratuité d’un service n’était que la prise en charge de ce service par la collectivité (l’école gratuite par exemple).

                Les collectifs de désargence admettaient que la gratuité pouvait être utilisée et prônée à titre pédagogique mais pensaient qu’elle ne serait jamais aussi radicalement salutaire que l’abolition du payant.  Marcel Mauss puis l’équipe d’Alain Caillé ont montré en quoi on est intellectuellement et ontologiquement obligé de poser l’idée d’une gratuité initiale pour fonder la société, à quoi la désargence répliquait : l’idée d’une gratuité initiale fondant la société n’est qu’une réponse au paiement quasi originel. Adam et Ève ont payé leur pomme un prix exorbitant ! 

 

Grèce : La Grèce entre 2010 et 2020 a servi de laboratoire expérimental du néolibéralisme. Ce petit pays européen de 11 millions d’habitants, réputé pour ses capacités de résistance, au passé tourmenté par des siècles d’occupation et de guerres, situé au carrefour des ambitions de toutes les puissances de la terre, est apparu comme la proie idéale.

                A la faveur de la crise des subprimes en 2008, on a créé artificiellement une crise financière qui nécessité l’intervention de l’Europe. La rigueur budgétaire la plus extrême lui a été imposée. Dans le même temps, l’Europe a réussi à imposer une mise sous tutelle de toutes les institutions politiques et administratives, jusqu’à en faire une véritable colonie présurée, exploitée, dilapidée. Jamais un peuple européen n’a vécu une telle pression sociale et politique en temps de paix.

                L’expérience a été plus que concluante. Toute résistance populaire pouvait être jugulée, toute dégradation du système économique pouvait être imposée sans entrainer de révolution et de révolte sanglante. L’Europe, largement soutenue en cela par les États-Unis, a réussi à déstructurer un tissu social réputé solidaire, à annihiler les luttes et les contestations, à briser la culture même qui faisait le ciment de la société grecque. En acculant chaque individu dans des stratégies de survie, en faisant exploser les structures familiales et communautaires, les Néolibéraux ont prouvé qu’ils pouvaient tout contrôler, tout imposer, même le Nouvel Ordre Mondial qui les faisait tant rêver, et même éradiquer l’idée de démocratie si universellement reconnue.

                Dès 2018, l’expérience grecque a commencé à teinter progressivement la politique d’autres pays européens, toujours avec la même tactique, la même stratégie, qu’il s’agisse de politique, d’économie, de société ou de culture. La seule différence était que la brutalité de la mise sous tutelle de la Grèce n’était plus nécessaire ailleurs puisque, avec le temps, le même résultat pouvait être atteint par touches successives, le consentement populaire en prime !  

   

Greenwashing : Terme anglais qui désignait le fait de repeindre en vert des activités polluantes. Comme on pouvait blanchir de l’argent sale, les entreprises les plus polluantes dépensaient beaucoup d’argent dans la communication pour  verdir leur image. Quand on utilise  en pareil cas le verbe dépenser, il faut être prudent. En effet, le greenwashing entrait la plupart du temps dans les budgets publicitaires, lesquels étaient comptabilisé dans les frais ce qui réduisait les bénéfices, donc les impôts (l’impôt des sociétés privées était calculé sur les bénéfices et non sur le chiffre d’affaire).

                En définitive, c’était le contribuable, celui qui subissait la pollution, qui finançait par ses impôts les opérations de camouflage des pollutions, comme si l’on demandait aux volés d’indemniser les voleurs qui se feraient prendre ! Le greenwashing a atteint des sommets d’ingéniosité pour tromper les peuples. Un collectif s’est même créé en France, en 2014, pour épingler les plus grosses manipulations des grandes entreprises auxquelles ils décernaient un trophée, “le Pinocchio du durable”. Par exemple, l’entreprise Véolia fut primée pour l’ouverture d’un musée à la gloire de l’uranium, sur les lieux mêmes d’une de ses mines les plus polluantes et les moins respectueuses de la santé des ouvriers !       

 

Guerre : Outil de régulation de l’économie mondiale. Une guerre écoule les stocks, relance la production, réduit le nombre de chômeurs, corrige les pyramides des âges, promet de juteux chantiers de reconstruction. La guerre, autrefois appelée razzia, sert aussi à s’accaparer les biens des vaincus, à se positionner favorablement sur le marché mondial. Longtemps considérée comme un outil de rectification des frontières, la guerre s’est limitée, jusqu’à la fin de la monnaie, à la rectification des parts de marchés. Cet outil a tout naturellement disparu en même temps que l’argent.

                En effet, alors que l’on pensait que l’abolition de la monnaie nous entraînerait vers une abominable troisième guerre mondiale, il s’est avéré difficile d’enrôler des armées par la seule force du discours, difficile de mobiliser des populations entières dans l’entretien des troupes et de leur matériel. Une fois les munitions épuisées, les soldats sans solde se sont découvert de curieux élans pacifistes !   

 

Guerre économique : Cette expression qui a pris beaucoup d’importance à la fin du système capitaliste n’était pas une métaphore mais une réalité. En effet, les derniers soubresauts du système se sont manifestés par tant d’impasses structurelles que les nantis ont littéralement pillé le restant de l’humanité. Les famines, vols avec violence, maladies non soignées ont tué plus de gens que des bombes. Si la guerre classique avait l’avantage de resserrer les solidarités nationales, la guerre économique a brisé tous les liens familiaux, toute velléité de solidarité, toute cohésion sociale. La concurrence généralisée s’est muée en lutte individuelle pour la survie.

                Ali Laïdi, docteur en science politique, est l’un des rares à avoir travaillé sérieusement la question. Auteur de "Histoire mondiale de la guerre économique", aux éditions Perrin, il écrit : “D’un point de vue académique, il n’y a pas de définition de la guerre économique ! […] La guerre économique a commencé le jour où quelqu’un a posé son bâton et a dit cette terre est à moi ! […] L’état a souvent récupéré cette guerre, voire les corsaires et la guerre de course si bien réglementée par Colbert. Le libéralisme aujourd’hui c’est exactement ça : on est tous les entrepreneurs de nous-mêmes et on rentre tous, les uns et les autres, en concurrence, parce que l’économie est le lien social. […] Tout cela pose la limite de la mondialisation : est-ce que les échanges sont vraiment incontournables ? ” 

                La guerre économique, qui s’est avérée de tous temps plus cruelle et meurtrière que la violence armée, ne pouvait survivre à la fin de l’argent. Ce genre d’affirmation peut paraître une lapalissade, mais ce n’était pas évident à l’époque ou Ali Laïdi écrivait son livre.  

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