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Désargence.over-blog.com

ABÉCÉDAIRE Lettre F

1 Décembre 2019, 14:53pm

F

 

Facebook : Avant la crise, Facebook était un réseau social ouvert à tous et gratuit. Derrière cette “gratuité”, se cachait une entreprise commerciale gigantesque. Créée en 2004 par Mark Zuckerberg (USA), elle était cotée en bourse dès 2012, employait près de 22 000 personnes en 2016 et comptait 1,8 milliards d’utilisateurs actifs mensuels. Avec la publicité et la vente des données aux entreprises, Facebook encaissait en moyenne 20 dollars par utilisateur, soit un chiffre d’affaire colossal. Décrié par tous les anticapitalistes, il était toutefois utilisé par tous comme seul moyen d’obtenir une quelconque visibilité et un moyen de mobilisation. Le système centralisé, usant des données personnelles sans vergogne, terriblement énergivore, est resté comme le paradigme du pouvoir qui contraint ses opposants à utiliser les outils mêmes qui ont permis ce pouvoir ! La force du capitalisme résidait dans ce monopole de l’outil.

                A ces réseaux sociaux se sont couplés des systèmes de crédit, de paiement en ligne, d’assurances qui se sont révélés de redoutables outils politiques. La Chine a poussé l’idée jusqu’à la caricature en récompensant le citoyen “normé” par quantité d’avantages et en fermant l’accès à quantités de services aux “renégats”. Chaque Chinois était doté d’une cote évaluant sa solvabilité, son mode de vie, sa sexualité, ses opinions… Un “Big Brother” qu’Orwell n’aurait jamais pu imaginer permettait aux commerciaux comme aux politiques de favoriser une petite oligarchie et d’exclure le plus grand nombre, et ce malgré la persistance de façade du marxisme-léninisme et d’une soi-disant fin de la lutte des classes !    

                Aujourd’hui, les réseaux sociaux existent toujours mais sous une forme décentralisée grâce aux holochains, sans prise de contrôle possible de l’ensemble des données en circulation comme c’était le cas dans un contexte de profits et de concurrence.

 

Faisabilité : La grande question qui a animé les débats sur l’abolition de la monnaie a été la question de la “faisabilité”. Après cinq millénaires d’usage, si une grande majorité souhaitait l’abolition, seule une minorité la croyait possible, réalisable sans perdre les nombreux avantage de la société monétaire. Certes, les impasses étaient nombreuses et ne donnaient pas plus de crédit à un aménagement de la finance mondiale. Certes, les dégâts étaient patents et l’idée d’une désargence séduisante. Mais comment y parvenir ? Comment réguler la production, la consommation ? Comment éviter que l’abolition n’amène plus de drames que de joies ? La nature humaine, capable du meilleur mais aussi du pire, peut-elle être régulée sans la carotte et le bâton monétaire ? Si les passions subsistent, avec ou sans argent, les outils classiques (police, armée, justice, Etat…) résisteront-ils à l’abolition ?....

                En pratique, la question “comment faire” précède toujours la question de l’obligation, “je dois”. Qu’il s’agisse de l’esclavage, de l’obligation d’avoir la même religion que le roi ou d’éviter les naissances non désirées, les bonnes raisons que l’on invoquait n’ont été acceptées qu’à partir du moment où une solution de remplacement se faisait jour, se mettait en place. Et même quand elles ont été admises, ces remplacements ont toujours connu des avancées et des périodes de recul, de régressions successives.   

                Cette question de la faisabilité occupait donc les esprits et empêchait de mettre en évidence qu’il ne s’agissait pas forcément d’une option parmi d’autres. Et de fait, la Grande Crise a surpris tout le monde, à l’exception de la poignée de désargentistes et de quelques collapsologues. Si cette période est restée dans les mémoires sous cette appellation de Grande Crise et dotée de majuscules comme on a pu parler de la Grande Peste au milieu du XIVe siècle, c’est bien qu’elle est arrivée sans crier gare, dans l’imprévision totale.

                Les premiers jours qui ont suivi la première crise bancaire, quand il devint évident que l’effet domino était lancé et que rien ne l’arrêterait, la panique entraîna des réactions insensées (exode vers les campagnes, assaut des banques, stockage de nourriture, ruée sur les produits de survie et les armes…). Quand tout le monde comprit que l’argent n’était plus disponible, qu’il n’y aurait plus de payes, de retraites, de loyers à encaisser, d’actions à vendre, beaucoup arrêtèrent tout simplement de travailler et la planète entière s’est arrêtée de produire, de transporter, d’informer. Les nations les plus puissantes ont réalisé qu’en quelques jours il n’y aurait plus de nourriture, que faute d’électricité plus rien de fonctionnerait, que l’eau potable viendrait à manquer en deux semaines, et qu’elles étaient peut-être dotée d’une fabuleuse technologie mais d’une vulnérabilité totale.

                La question de la faisabilité s’est donc vite transformée en recherche de solutions immédiates, concrètes. Et bien entendu, ceux qui avaient passé des années à convaincre leurs contemporains de cette faisabilité ont eu  un train d’avance, ont servi de locomotive. Puisque le système monétaire s’était effondré de lui-même sans que l’on ait besoin de l’agrément des puissants, de la conviction des militants, de la collaboration simultanée de l’ensemble des nations, ne restait plus que la question de savoir comment faire sans le modèle ancien. Les risques évidents  d’une guerre de tous contre tous étaient tels que la plupart des arguments de non-faisabilité ont été balayés. “On a cru que c’était impossible, alors on l’a fait” ! Ce vieux slogan datant des révoltes de mai 1968 est ressorti, cette fois avec succès…  

 

Famille : La famille a été jusqu’à la fin de l’Ancien Régime la cellule de base essentielle de la société : à la fois lieu d’éducation, d’intégration à la société et lieu de guerres intestines (“Familles, je vous hais,” avait écrit André Gide). Malgré la profonde évolution de la famille depuis mai 1968 et ensuite avec le néolibéralisme, les problèmes familiaux sont restés centraux. D’un côté la famille s’est ouverte sur une plus grande liberté de ses membres (entre parents, entre parents et enfants, dans la fratrie), d’un autre côté, elle s’est délitée sous la pression de l’individualisme et de la précarité économique. L’argent est resté, jusqu’au bout de son usage,  un facteur de dissociation familiale. L’argent a été et est resté au cœur de l’entropie familiale autant que de l’anthropologie familiale. Comme dans la plupart des domaines de la vie sociale, il a fallu expérimenter concrètement un système a-monétaire pour réaliser la place de l’argent dans un tissu de relations aussi complexe que celui de la famille.

                Aujourd’hui, un adolescent qui très classiquement s’oppose à ses parents peut prendre le risque de partir dans un autre foyer, de prendre le large, de tester ses capacités d’autonomie. Jadis, il avait toutes les chances de se retrouve à la rue, sans moyen de gagner sa vie donc de manger, de se loger. Il était à la merci de bandes mafieuses, de trafiquants. Aujourd’hui, un couple peut se séparer sans que l’un ou l’autre se retrouve sans ressources ni logement.

                Jadis une femme battue n’avait qu’une issue, trouver une des rares places dans un foyer d’accueil pour femmes seules. Toutes les séparations induisaient des problèmes d’argent, de partage des biens acquis ensemble, des frais de justice pour payer l’avocat, l’audience auprès du juge des familles… Le décès d’un parent aisé impliquait le règlement d’un héritage et donc des rancœurs, des frustrations parfois irréparables. Jadis, le manque d’argent, de travail, pouvait créer des tensions, voire des violences dramatiques. Nombre de familles n’avaient accès qu’à des logements exigus et vivaient dans une promiscuité nuisant à l’équilibre sexuel de tous (la majorité des abus sexuels sanctionnés était commis au sein de la famille).               

                Tout cela s’est effacé avec la disparition de l’argent, avec l’accès automatique à tous les biens nécessaires. Bien sûr, la famille ne sera jamais simple, surtout quand elle est composée, puis recomposée, parfois décomposée, mais la fin du tout-marchandisation a bien calmé le jeu.         

 

Financiarisation : Sous ce terme technique définissant une spéculation prenant le pas sur l’économie réelle, la financiarisation abusive de l’économie a été présentée comme le facteur de perturbation principal de l’économie par les opposants, et par les adeptes, comme  la seule solution pour perpétuer la prospérité. En réalité, sans les béquilles offertes par la financiarisation, la société de marché se serait écroulée bien plus tôt, avec ses emplois et aussi avec sa démocratie. Cette évolution, soi-disant logique et inéluctable, a été une véritable course en avant pour éviter les crises, une course qui ne faisait que retarder l’échéance, créant des problèmes encore plus insolubles que ceux qu’elle était censée résoudre.

                Pourtant, l’idée que la finance est le meilleur levier pour changer les choses est restée incrustée dans les esprits jusqu’à la fin du système. Les monétaristes considéraient que rien ne pourrait se faire sans financement, qu’aucun projet commun n’aboutirait sans la possibilité d’acheter le consentement d’un grand nombre à ce projet. En face, les anticapitalistes pensaient qu’il fallait seulement financer ce qui allait dans le sens de l’équité, de l’écologie, du changement. Pour ceux-là, se priver de l’outil monétaire, c’était se lier les mains, se priver de tout moyen d’action.

                C’était oublié un peu vite qu’il n’y a pas de financement sans profit, et que le l’équité, l’écologie, le changement ont toujours été sacrifiés au profit. La financiarisation d’un projet finit toujours par limiter le projet aux intérêts de la finance…  

 

Ford Henry : « La jeunesse qui pourra résoudre la question monétaire fera plus pour le monde que toutes les armées de l'histoire ». Henry Ford, (1863-1947), n’était pourtant pas un grand moraliste mais un grand industriel de l’automobile. S’il a défendu les salaires élevés dans ses chaînes de production, c’est essentiellement pour que ses ouvriers puissent acheter les voitures qu’ils construisaient. Les contradictions entre compétitivité et haut salaires, entre consommation et bien être, entre destruction écologique et création de richesses, n’ont jamais été résolues par le “fordisme” qui pourtant est restée une théorie économique largement partagée.   

 

Forêts : La forêt a toujours été une zone naturelle successivement protégée et exploitée. Au Moyen-Âge, elle fut le refuge des marginaux et la zone à conquérir sur la nature. Les “moines défricheurs” ont transformé l’immense forêt primaire en champs, gagnant constamment de l’espace autour de l’abbaye pour la gloire de Dieu ! Avec le développement du commerce, le bois nécessaire à la construction navale a tué nombres de forêts.  Avec les mines de charbon, on les a remplacées par des plantations de pins douglas, une monoculture meurtrière pour les écosystèmes en général, pour les sols en particulier. La demande énorme de papier (publicité, administrations, littérature de masse…) a achevé les plus belles forêts françaises. Le néolibéralisme a poursuivi ce cycle destructeur en démolissant systématiquement le seul organisme protecteur à long terme de la forêt (l’Office National des Forêts). La forêt est restée symbolique du conflit d’intérêt entre protection de la forêt et production, entre nature et culture, entre le mythe de Noé et celui de Prométhée.

                Aujourd’hui, le conflit d’intérêt a disparu avec l’enjeu du profit. L’agroforesterie s’est développée, l’économie humaine ne prend à la forêt que ce qu’elle peut rendre, ne détruit rien qui ne soit remplaçable à l’identique… Le reboisement des espaces détruits par l’industrie et l’agriculture productiviste, et ce dans le monde entier, s’est développé bien plus vite et bien mieux que s’il avait fallu financer des grands chantiers et salarier des milliers de forestiers. Le nombre de particuliers qui ont participé à des semis d’essences les plus diverses, sur leur balcon, dans leur jardin, qui ont organisé des séances de plantation encadrés par des techniciens, est proprement incroyable. L’idée est partie du slogan “un arbre replanté par habitant !”, d’un groupe de forestiers qui mirent en ligne d’excellents tutoriels sur la participation que tous pouvaient et devaient apporter au projet. Enfants, adultes, vieillards, chacun se devait d’avoir au moins un arbre qui lui doive vie….   

 

Football : Ce jeu, toujours très populaire, a été radicalement transformé dans ses règles (à commencer par les règles qui sanctionnent l’action personnelle et  la violence). Les jeunes générations auront du mal à imaginer ce qu’était le foot avant la crise. Attention aux anachronismes !

                Les meilleurs joueurs pouvaient gagner des millions d’euros par an (ce qui correspondrait à un individu recevant à lui seul la part alimentaire de trois ou quatre mille personnes pour son usage personnel). Le football se jouait alors en compétitions redoutables et les meilleurs joueurs étaient vendus et achetés sur un marché (le mercato), comme les gladiateurs dans l’Empire Romain. Un stade pouvait rassembler jusqu’à 40 000 spectateurs, la plupart fanatisés et prêts à tout pour la victoire de leur équipe.

                L’espoir de devenir l’un de ces dieux du stade avait poussé les petits clubs amateurs à des pratiques, surtout avec les jeunes enfants, qui relevaient plus de la manipulation, de l’endoctrinement que de l’éducation et du plaisir. Les élus étant rares, beaucoup d’adolescents ont été brisés par des années de surentraînement, suivies d’échecs retentissants et d’accidents. Les vainqueurs de cette sélection implacable ont été ainsi auréolés de prestiges et de d’honneurs indus. Un joueur de foot vedette était interviewé dans les médias sur tout et n’importe quoi. Sa pensée, aussi futile ou erronée soit-elle, prenait pour beaucoup un caractère de vérité révélée…

                Tout cela n’a heureusement plus rien à voir avec ce que l’on entend aujourd’hui par football. Un jeu où l’équipe prime sur l’individu, où le score n’est jamais le véritable enjeu, où la notion de victoire et de défaite n’a plus aucune importance, où l’on peut mélanger tous les genres de joueurs (bons/mauvais, garçons/filles, enfants/vétérans…). Un bon match de foot auquel on assiste encore dans les grands stades que nous a laissé l’Ancien Régime, est un match où la tactique se révèle astucieuse, où les deux équipes prennent un réel plaisir, voire un match où l’enjeu a été original, par exemple, constituer deux équipes de joueur chevronnés et leur adjoindre à chacune un joueur de très faible niveau qui seul pourra marquer les buts… Cette habitude d’introduire au cours d’un match un élément hétérogène, une difficulté incongrue, une contrainte inattendue a produit de grandioses spectacles…   

 

Friot Bernard : Intellectuel français qui militait pour le “Salaire à vie” comme alternative au capitalisme (un salaire versé de la naissance à la mort fondé sur la seule existence). L’idée était belle et généreuse et passait bien car Bernard Friot la présentait comme étant le moyen de substituer au capitalisme un autre système. En fait, l’idée fut défendue par des gens de droite comme de gauche, par des capitalistes et des anticapitalistes, ce qui pouvait faire douter de sa radicalité. Ce salaire à vie devait bien être financé, donc être adossé à des profits financiers, donc à une production toujours en croissance, cercle vicieux qui rendit l’idée inapplicable, jusqu’à la fin du système monétaire et du capitalisme.

                A la chute de l’argent, Bernard Friot défendit l’idée qu’un argent neutre pourrait être créé pour la seule redistribution de ce salaire, ce qui aurait permis la distribution égalitaire des biens et services. La mise en place de systèmes d’accès a-monétaires ayant été plus rapidement mis en place puisqu’ils ne nécessitaient pas de pouvoir central, le système Friot fut rapidement oublié.  

 

Frontière : La frontière est classiquement la limite entre deux États, deux périodes ou lieux… Elle induit un dedans et un dehors et donc la nécessité d’une définition du dedans. Les nations se sont ainsi constituées, en construisant ce qui la définissait en tant que Nation : un sentiment complexe et ancien d’appartenance à une communauté politique, à une culture, à une histoire commune, à des valeurs. Cette limite existe toujours et un Allemand a bien le sentiment d’appartenir à une Nation qui n’a rien à voir avec celle d’un Congolais ou d’un Mongole.

                Il est donc difficile de comprendre aujourd’hui quelle était la position de groupes tels que “No Border” (sans frontière) qui déniaient toute légitimité aux frontières. Il faut alors se rappeler que les frontières capitalistes n’existait ni pour les riches ni pour les capitaux mais pour les gens simples, les migrants, les petits négociants. La frontière était devenue une barrière douanière, un obstacle aux mouvements de population, une limite juridique floue qui permettait toutes les “combines” aux uns et toutes les rigueurs aux autres. Il est clair d’ailleurs que les mouvements No Border ont résisté tant qu’il y a eu de l’argent et se sont d’eux-mêmes dissout quand l’argent est devenu obsolète…

                Les frontières aujourd’hui sont essentiellement culturelles. Certaines se sont reconstituées autour d’une langue, d’une religion, d’un mode de vie, d’autres ont disparu tant elles sont apparues artificielles hors intérêt financier…  

  

Foucauld Jean-Baptiste de : Auteur de “Peut-on  apprivoiser l’argent aujourd’hui ?”, éditions Hermann, 2016. L’auteur posait la question : Comment s'assurer que l'argent devienne "bon serviteur plutôt que mauvais maître" ? Foucauld a fait partie de ces intellectuels qui sont restés extrêmement discrets après l’abolition de la monnaie, tâchant sans doute de faire oublier qu’ils s’étaient gaussés d’un système a-monétaire, à l’époque réputé utopique et farfelu…

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