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ABÉCÉDAIRE Lettre Et-Ex

1 Décembre 2019, 12:02pm

E

 

État : Si le capitalisme ne pouvait fonctionner sans les États, les États ne pouvaient fonctionner sans le capitalisme. Il fallut bien en tirer les conséquences. Pourtant, l’institution de l’État était si ancienne, si commune à tous les régimes, que sa disparition fut la grande peur du XXIe siècle. Désespérément, les peuples ont cherché à garder des instances décisionnelles, des pouvoirs centraux dépassant les intérêts particuliers, y compris dans les situations concrètes qui, par nécessité, fonctionnaient déjà sur le mode horizontal et collaboratif. L’État n’a pas disparu par une décision  collective, mais sur le mode d’une obsolescence progressive et subie.

                Pour la plupart des gens, la fabrique du consentement a agi à plein pour leur signifier l’impérieuse nécessité d’un État dans toute société civilisée. Cette évidence instituée ne pouvait être renversée avec des slogans ou des considérations philosophiques hermétiques. La démonstration de l’inutilité de l'État, de son parasitisme, exigeait des explications intelligibles et des descriptions simples d’un autre futur où l'État se serait évanoui. Mais selon quelles règles organiser une société sans État ? A quoi pouvait-on se référer puisque les seules sociétés sans État étaient généralement réduites, isolées, archaïques ? C’est sans aucun doute les Anarchistes qui ont le mieux réfléchi à une possible vie sociale sans État, à un ordre sans pouvoir. Mais trop souvent, faute d’imaginer une possible abolition de l’argent, ils se sont perdus dans des projections où les conflits, entre personnes et entre pays, auraient miraculeusement disparu du simple fait de l’absence d’État et de pouvoir… Il faut bien admettre que, si l’on ne veut plus d’État, il faut se résoudre à inventer un droit sans lequel il n’y a pas de société possible.

                C’est sur ce point que les “abolitionnistes” ont pris une longueur d’avance. En effet, les liens entre argent et États étaient si forts que la disparition de l’un entrainait de facto celle de l’autre. Les Anarchistes ont cherché une société monétaire sans État, ce qui était compliqué car une monnaie se passe difficilement d’État.  A l‘inverse, les abolitionnistes ont été logiquement amenés à penser la fin de l’État dont on ne voyait pas bien comment il pourrait fonctionner sans monnaie. Ils ont donc repensé le droit en raison de sa relation constante à l’argent. Supprimer l’argent oblige à réécrire l’intégralité du droit, constitutionnel, pénal, civil, administratif… N’importe quel code de justice de l‘Ancien Régime serait réduit de 90% si on lui ôtait toute référence à l’argent, à l’échange marchand. Même des textes aussi généraux que la Déclaration des Droits de l’Homme sont conditionnés par l’échange marchand et doivent être adaptés dans un contexte a-monétaire.

                Réécrire un droit sans référence à l’argent obligeait à repenser tous les types de conflits possibles et l’imagination d’un passage de l’argent à l’Accès ne pouvait se faire sans une réinvention complète de la réalité sociale, depuis la circulation routière jusqu’à l’État, en passant par la propriété d’usage…

                Quand l’ultime crise financière a entraîné la chute du château de cartes, que l’État sans argent perdait tout sens et tout repère, la réflexion faite en amont fut utile, ne serait-ce que pour éviter la panique, pour montrer que la chute des États centralisés n’était pas la fin du monde civilisé. Un droit interne aux collectivités avec chartes, règlements, avait été travaillé par quelques précurseurs, ainsi qu’un droit collectif qui fédérait les collectivités par des contrats, des accords, des conventions...  Bien sûr, tout cela n’existait qu’à l’état de projet et il a fallu adapter, améliorer, préciser, expliquer surtout, afin que chacun l’accepte, non parce que cela venait d’en haut mais parce que c’était l’indispensable gage de sécurité pour soi et pour autrui.       

 

Expérience : L’expérience s’oppose au savoir théorique. On dit de quelqu’un qu’il a de l’expérience quand ses activités lui ont permis d’accumuler un savoir-faire, de se constituer un art de vivre, de cumuler un savoir théorique que le vécu corrobore. L’expérimentation scientifique vise à vérifier une question en la confrontant au réel, en la reproduisant selon des protocoles bien établis jusqu’à ce qu’elle soit reproductible avec les même effets et en toute circonstance et prenne force de loi.

                Avant l’abolition de la monnaie, cette forme d’apprentissage et d’accès à la connaissance était sans cesse évoquée, sans cesse critiquée. En effet, les dogmes économiques tendaient plus à contraindre l’esprit à expérimenter ce qui confirmait le dogme qu’à remettre en cause des vérités jugées incontournables, telles les lois du marché ou de la concurrence dite “libre et non faussée”. Les impératifs financiers empêchaient nombre d’expérimentations pourtant essentielles, contraignaient à poursuivre des expériences désastreuses pour en justifier les investissements. On cite souvent la centrale nucléaire de Flamanville en France, dont laconstruction coûta des milliards, dura deux décennies et s’avéra in fine être une bombe à retardement susceptible d’exploser à tout moment.

                On se souvient aussi des plans pour “sauver les banlieues” que chaque gouvernement successif pondait à grands frais, après moult déclaration de nouveauté, de prise en compte de l’avis des sociétés civiles, des associations, des habitants. Chaque plan était l’occasion de débats acharnés, d’investissement financiers parfois lourds et avait pour seul résultat réel de graver le nom d’un ministre de la ville au bas du parchemin ! Les expériences de cette sorte n’ont cessé d’animer la vie politique au point que toute nouvelle expérience finissait par être suspecte.

                Après l’abolition, le terme a retrouvé sa noblesse en ce sens que l’expérience pouvait enfin être stoppée à la première alerte, au contraire être soutenue par le plus grand nombre quand elle semblait déboucher sur une avancée utile. Dès l’école, l’apprentissage expérimental s’est peu à peu généralisé, souvent au dépend du savoir transmis ex-cathedra, non que celui-ci soit inutile, mais parce que plus efficient dans le cadre de l’expérience. Que l’expérience soit technique, sociale ou politique, la désargence a permis tant de chose que l’argent empêchait que l’expérimentateur, jadis suspecté de n’être qu’un  bricoleur, un apprenti sorcier, est devenu le statut le plus socialement estimable…  

   

Expertise : Quand un problème se pose et qu’une solution est avancée, elle se doit d’être débattue avant d’être mise en œuvre. Quand une question de pose et que différentes réponses sont proposées, il faut bien un débat pour trancher. Rien de plus logique à cela et il devrait en être de même dans tous les domaines qu’il s’agisse de politique, de science, d’urbanisme… Comment donc le système monétaire a-t-il pu enrayer une telle logique ? Les humains de l’Ancien Régime ne manquait ni d’esprits brillants ni de spécialistes extrêmement pointus dans leur domaines hyperspécialisés. Or, il est facile a posteriori de constater que quantités de choix ont été fait en dépit du bon sens et que la plupart des experts ont posé des diagnostics et proposé des solutions inadéquates.                 La seule explication est que ces experts furent soumis à des contraintes économiques qui limitaient drastiquement le champ des possibles. La plupart étaient financés dans leurs recherches par des groupes industriels qui ne pouvaient tolérer une remise en cause de leurs activités. Les rares à produire des analyses objectives et indépendantes, se sont heurtés à des lobbies puissants qui s’ingéniaient à discréditer leurs travaux, à leur ôter tout moyen de publier leurs thèses, à produire des contre-analyses largement médiatisées. Le domaine de l’expertise est sans doute l’exemple le plus flagrant du fait que l‘argent a empêché bien plus qu’il n’a permis !       

 

Externalités négatives : On nommait externalités ce qui, dans les entreprises, n’entrait pas dans la comptabilité et externalités négatives les dépenses produites par ces entreprises qui mais qui étaient prises en compte par les collectivités et non par ceux qui les produisaient. Par exemple, une usine qui créait des dégâts environnementaux et sanitaires en était rarement tenue pour responsable et ne payait pas les frais médicaux des gens qu’elle avait rendus malades ou le coût de la remise en état de la nature. Cela paraît aujourd’hui profondément injuste mais si les grandes entreprises industrielles dans le monde avaient dû introduire ces externalités dans leurs comptes, elles auraient toute été en faillite, ce qui aurait mis l’ensemble du système de production en panne.

                Les États eux-mêmes faussaient leur comptabilité selon le même principe. Les déchets nucléaires qui sont encore bien embarrassants n’ont jamais été budgétés, ni par l’État français, ni par la société publique de production EDF. Un stade de football de 40 000 places pouvait être entièrement payé par les contribuables puis être géré par un club privé qui en tirait de bons bénéfices sans rien devoir à l’Etat, etc.

                Ce n’est qu’au début du XXIe siècle que la notion d’externalité est arrivée au grand jour, sans pour autant qu’aucun gouvernement, aucune politique ne sache qu’en faire (chose en définitive logique puisque les lois étaient essentiellement dictées par ceux qui profitaient de cette anomalie).  

                La question des externalités négatives qui permettaient aux entreprises de se décharger sur la collectivité d’une part importante de leurs coûts de production a été complètement occultée car les industriels avaient conscience de la précarité du système tandis que les instances  politiques savaient très bien que leurs budgets n’auraient  jamais été en mesure de payer la facture. Le problème étant insoluble, il valait mieux ne pas l’étaler sur la place publique, en faire état dans la presse.

                La société civile a plusieurs fois soulevé la question à propos de cas précis, tels que celui de la société Nestlé-Waters (producteur d’eau minérale en bouteille) qui privatisa en 2018 la nappe phréatique de la ville aux dépends des habitants, des agriculteurs, de la nature. Mais la plupart du temps, la seule question posée était celle de la privatisation d’un bien public, pas l’externalité. Dans le cas Vittel, c’était pourtant évident que Nestlé Waters avait créé un déficit et l’a fait payer à la collectivité. Il faut dire que la Commission Locale de l’eau était dirigée par un ancien cadre de Nestlé Water. Avec un peu d’argent, on pouvait acheter le silence d’un État, d’un organisme public, des élus, des associations locales !

                Les externalités négatives des grandes entreprises ont touché tous les secteurs de production : agriculture, informatique, industries pharmaceutiques, énergie, chimie… C’est en grande partie ce qui a provoqué l’effet domino que l’on a connu au moment de la Grande Crise. La crise financière de la dette mondiale a mis en exergue l’état réel de la production et a  entraîné l’arrêt de ces activités, l‘une après l’autre, pays après pays…         

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