Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Désargence.over-blog.com

ABÉCÉDAIRE Lettre Ea-Es

1 Décembre 2019, 11:57am

E

 

Eau : Aujourd’hui bien commun inaliénable et soigneusement préservé, l’eau a été longtemps l’enjeu de luttes meurtrières autant qu’un modèle d’absurdité. L’eau potable a été l’objet d’un commerce, ou plutôt d’un trafic, inouï. Elle était généralement vendue en bouteilles plastiques, 70 fois plus cher que l’eau du robinet, sans pour autant être plus saine. (25 millions de litres d’eau en bouteilles en plastique  par jour consommées dans la France de 2017 !) L’eau courante distribuée aux robinets était gérée par des sociétés privées qui entretenaient si mal les canalisations que près de la moitié de l’eau se perdait dans les fuites.

                Des pays entiers, possédant pourtant dans leur sous-sol des nappes phréatiques considérables, étaient assoiffés, désertifiés, tandis qu’une minorité se servait de cette précieuse ressource pour remplir des piscines, laver leurs voitures ou arroser des pelouses !  L’agriculture intensive, utilisant quantité d’entrants chimiques, polluait ce qu’il restait d’eau potable de façon irrémédiable. Des régions dotées de grandes capacités hydriques comme le plateau du Golan en Israël, ont suscité la convoitise de tous les pays voisins qui régulièrement se sont affrontés dans des combats meurtriers.

                Un rapport de l’ONU datant de 2015 avait pourtant alerté la communauté internationale : “le monde devra faire face à un déficit hydrique global de 40 % dès 2030”. Les événements ont montré peu après que l’ONU avait été “très” optimiste, et l’eau potable a fini par manquer à un habitant sur deux dans le monde…

                La privatisation de la ressource en eau a conduit à des aberrations qui susciteraient aujourd’hui un tollé général. Un simple exemple : une famille dans la misère (père au chômage, mère occupée par trop d’enfants…) devait quelques euros à la société gérant l’eau de la ville. Au bout de quelques mois de relances pour récupérer la petite somme due par la famille, la compagnie envoya un employé pour supprimer  le compteur d’eau (l’appareil qui comptabilisait la consommation à partir de laquelle étaient établies les factures). Dans les villes de l’Ancien Régime, les fontaines publiques avaient été démolies et la seule façon, pour cette famille, de boire, de se laver, de faire un minimum de ménage, aurait été de mendier un peu d’eau aux voisins, aux commerçants du quartier, c’est-à-dire être en dette vis-à-vis d’eux.  L’employé, en voyant la misère de cette famille, refusa la mission qui lui était confiée au nom de la plus simple humanité. C’était une désobéissance caractérisée qui entraîna la mise à pied de l’employé, lequel porta plainte auprès des tribunaux de la ville. Les juges furent bien embarrassés par cette affaire. Un employé est tenu d’effectuer le travail pour lequel il est payé. Mais d’un autre côté, si ce travail va à l’encontre de la morale, de l’éthique de l’employé et que cela n’a pas été précisé dans son contrat de travail, sa désobéissance est légitime.

                Pris entre la légalité et la légitimité, les juges mirent plus de deux ans à statuer, et ce n’est que sous la pression d’une opinion publique scandalisée par les faits et l’offre par quelques citoyens honnêtes de payer la dette de la famille et un dédommagement à la compagnie des eaux, que l’affaire s’est conclue par un non-lieu. Un simple fait divers qu’il est bon de rappeler à nos contemporains qui parfois se plaignent de broutilles au sujet de l’eau qui leur est mise en accès direct et sans condition….

                Il fallut  bien moins de temps après l’abolition de l’argent pour régler l’épineuse question de la répartition de l’eau entre Israéliens, Palestiniens, Jordanien. Hors du profit, du pouvoir politique et des ambitions territoriales, la seule question était de fournir un minimum de cent litres d’eau par personne et par jour (volume nécessaire qui avait été depuis longtemps défini par l’ONU), d’établir des règles d’usage et de préservation de la ressource qui soient cohérentes.     

  

Échange : Les échanges sont de deux ordres : ceux qui relèvent de l’échange de bons procédés, de l’échange biologique, intellectuel, amoureux, et ceux qui relèvent du donnant-donnant comme le commerce, le salariat, la prostitution… Si les seconds étaient jadis source perpétuelle de violences et de conflits, les premiers étaient moralement  privilégiés mais constamment pervertis par la marchandisation. Il a fallu attendre l’émergence des mouvements de désargence pour que cette perversion récurrente de ce qu’il y avait de mieux dans la société soit reliée directement à l’usage monétaire, à la valeur, aux profits.

                L’échange tel qu’il est induit par l’argent implique deux parties, chacune voulant y “trouver son compte”, donc une perpétuelle comptabilité de dettes et de crédits. Les tenants d’une société sans monnaie refusaient obstinément de bâtir une société sur l’échange en vertu de cette inévitable comptabilité. Les monétaristes au contraire prétendaient pouvoir plaquer les vertus de l’échange de bons procédés sur l’échange marchand. Cette vision de l’échange eut été possible si les deux parties avaient toujours été à égalité, chose impossible dans un cadre monétaire. Mais c’était rêver la société plutôt que d’en regarder la réalité ! 

 

Échange marchand : Cession moyennant contrepartie. L’échange relevait donc, a minima, d’un contrat moral entre deux personnes, sur la valeur des objets échangés, sur la modalité de l’échange, sur la durée ou la réversibilité de la cession, etc. Tout contrat moral pouvant être négligé par l’une ou l’autre partie, la mise en place d’un droit commun, d’un code civil était indispensable, de même que les corolaires judiciaires et répressifs. L’échange induisait également la valeur des choses et l’usage d’un équivalent universel pour l’échange d’objets de valeurs asymétriques. L’échange induisait aussi la notion de propriété. On ne peut échanger ce qui ne nous appartient pas !

                On voit bien que l’échange marchand conditionnait l’essentiel de ce qui fondait nos sociétés modernes et que rien ne pouvait changer en profondeur si l’on restait dans l’échange au lieu de passer à l’accès.

La chose n’était pas aussi évidente qu’elle paraît aujourd’hui. L’économiste Frédéric Lordon écrivait en 2017 : “ Au stade de développement de nos sociétés,  où le travail a atteint le niveau de spécialisation et de division qu’il connaît, pourvoir à sa reproduction matérielle passe nécessairement par l’échange marchand et donc par le médium qui est l’argent.” Ce brillant intellectuel, philosophe, économiste et sociologue, n’a jamais réussi à sortir de cette évidence. Sans salaire, rien ne serait réalisable, sans l’argent du salaire aucun échange ne serait possible, sans l’échange marchand nous n’aurions accès à rien et ce serait la fin de toute société organisée !

                Après l’abolition de l’argent, Frédéric Lordon s’est retiré de la vie publique, dans la discrétion la plus complète. Après avoir affirmé avec tant de force, d’intelligence et de constance que “les utopies de dépassement de l’ordre monétaire reposent sur des contresens tragiques”, qu’elles “reconstituent toujours des ordres monétaires sans le savoir”, son silence fut louable.

                Pour définir l’argent, Paul Jorion dans son blog a écrit cette phrase étonnante : “l’argent constitue un simple substitut du troc : une marchandise spécialement conçue pour l’échange.”  Tout y est dit : le préjugé faisant du troc l’origine du commerce, l’idée reçue de l’argent outil neutre, le postulat de l’échange qui ne peut se faire sans contrepartie… Si l’on prend l’échange dans son sens le plus global, on peut se réjouir que les échanges amoureux, amicaux, familiaux aient si longtemps résisté à leur marchandisation. On peut aussi s’étonner que cette part noble de l’échange ait si peu été évoquée comme si l’échange marchand eut été le seul digne d’intérêt.  

                L’échange marchand fondait en effet l’ensemble de nos sociétés modernes, ce qui était une hérésie humanitaire. L’humanité ne peut être que dans l’empathie, l’aide, la mise en accès de tout ce que chacun désire. Le surplus d’humanité, beaucoup l’on espéré du christianisme. “Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n'amassent rien dans des greniers; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ?” (Mathieu 6,26.) L’apôtre ne pouvait savoir, à l’époque, que les animaux fabriquent des outils, qu’ils élèvent d’autres espèces, répandent les graines qui plus tard les nourriront. Il ignorait qu’un jour, nous pourrions ne rien n’amasser pour nous-mêmes et nous rendre collectivement nourriciers de tous. Dieu n’est plus nécessaire à notre reproduction matérielle. Mais pour s’en rendre compte vraiment, il a fallu être mis au pied du mur, devant le fait accompli, face à un échange marchand moribond… 

       

Éclairage public : L’éclairage public couvrait jadis 8% de la consommation électrique mondiale. Face à cette dépense, des étudiants de Cambridge testèrent l’introduction dans le génome d’arbres d’ornement peu coûteux, un gène issu de la luciole ou une bactérie sous-marine capable de restituer de la lumière. Un arbre ainsi modifié consomme 0,02% de l’énergie qu’il absorbe par photosynthèse pour émettre suffisamment de lumière et éclairer une rue. Testé grandeur nature autour d’un laboratoire anglais, il était pourtant tombé dans l’oubli. Pas assez rentable, idée farfelue d’étudiants, gadget inutile, danger de contamination de ces arbres OGM sur les autres espèces… Les étudiants ont remballé leur découverte.

                Ils l’ont immédiatement ressortie après l’abolition de l’argent et ont aussitôt constaté que non seulement les critiques avaient disparu mais que plusieurs chercheurs étrangers avaient eux aussi travaillé sur des projets semblables et qu’ils n’attendaient qu’une occasion pour collaborer à une étude commune. Toutes les avenues ne sont pas encore dotées de végétaux-lampadaires pour la simple raison qu’il faut toujours du temps pour qu’un arbre grandisse. Mais le système est maintenant connu dans les villes et en passe d’être utilisé sous forme de philodendrons-veilleuses dans nombre d’appartements, preuve que l’argent empêchait plus qu’il ne permettait…

 

École : L’école française était traditionnellement dite “gratuite, laïque et obligatoire” jusqu’à 16 ans. La réalité était légèrement différente. L’instruction était obligatoire, pas l’école. Une famille pouvait en effet envoyer ses enfants dans une école privée, confessionnelle ou spécialisée, ou leur fournir elle-même une instruction à la maison. La laïcité  n’a cessé d’être remise en cause, essentiellement par les divers intégrismes religieux. La gratuité était purement formelle puisque l’école était financée par les impôts, donc par les usagers de l’école eux-mêmes. Mais surtout, cette école “républicaine” avait un coût idéologique conséquent.

                Former, normer, formater, évaluer, trier, telles étaient les principales fonctions non dites mais bien réelles de l’école. Réussir dans la vie, c’était avant tout être adapté à l’école, être conforme à son cadre, par tempérament ou par éducation familiale. Quiconque ne s’adaptait pas à l’école était voué à “l’échec scolaire” et conséquemment, à un déclassement social étant adulte. En outre, la rigidité du système éducatif, identique pour tout le territoire et donc pour tous les enfants, pouvait parfois transformer en enfer un lieu et un temps qui auraient dû être heureux et épanouissant.

                L’école de tout temps a été faite pour conforter la société dans ses choix économiques : préparer le fils de paysan à l’usine à l’époque de la grande industrialisation, effacer les langues vernaculaires avec le jacobinisme, intégrer les diverses migrations en gommant les particularismes culturels, fabriquer de bons consommateurs pour le libéralisme, etc. Toute résistance aux normes scolaires, tant pour les élèves que pour les enseignants, était donc suspecte, voire dangereuse.

                On l’aura bien compris, l’école était imprégnée de l’esprit marchand, financier, complètement orientée vers l’adaptation au système économique, jusque dans les matières et programmes enseignés. Apprendre à compter, lire et écrire était plus urgent que d’apprendre à penser, à réfléchir, à développer des capacités personnelles. Acquérir un savoir rentable était essentiel, au dépend de l’imagination, de la création. L’éducation devait être adaptée au marché de l’emploi, non l’emploi aux capacités des individus. En somme, l’école de l’Ancien Régime était parfaitement en cohérence avec la société, y compris dans ses exclusions !  

                Dès l’instant que l’impératif financier a disparu, l’école “gratuite, laïque, obligatoire” a explosée dans sa forme capitaliste. Pourquoi en effet, n’apprendre qu’à un âge précis, selon un rythme déterminé, un calendrier commun et rigide ? En vertu de quel principe pouvait-on obligé un enfant à suivre un enseignement qui lui répugnait, interdire à un adulte d’en suivre un qu’il découvrait sur le tard ? Au nom de quoi un jardin potager serait-il moins éducatif que le latin ? En quoi l’anglais ou l’allemand seraient-ils plus essentiel que le grec ancien ou le breton ? Pourquoi imposer une connaissance généraliste ou une spécialisation au lieu de laisser le choix aux intéressés ? Pourquoi un ingénieur, un médecin ou un ébéniste devrait-ils impérativement se former en un nombre d’années uniformément déterminé ? Qui a dit qu’il y avait une saison pour l’école et une saison pour les vacances, sinon les impératifs économiques des récoltes, du salariat, du commerce touristique ? D’où nous venait cette obsession du diplôme, cette foi en l’autorité des “Académies”, ce respect envers les écoles “prestigieuses”, sinon de la hiérarchie de valeurs imposée par l’argent ?....

                Dès le début de l’abolition du système monétaire, le rapport de la société à l’éducation, à l’école, a complètement changé. Cette évolution a considérablement transformé les mentalités, les potentialités individuelles et collectives. Cette transformation a rendu possible quantités de pratiques qui auraient été jugées utopiques, hors des capacités de “la nature humaine”… Mais imaginer tout cela sans avoir préalablement supprimé l’argent était impossible, supprimer l’argent sans pouvoir imaginer cela était tout aussi impossible. C’est certainement ce qui explique qu’il ait fallu attendre d’être coincés au pied du mur, au fond de l’impasse pour oser sauter le pas…     

 

Économie : du grec oikos (maison) et nomos (gestion, administration). Science humaine et sociale décrivant la production, les échanges, la consommation des biens et services… Tout dans ce terme était flou : la maison familiale et la maison terre, est-ce comparable ? Gérer, est-ce être comptable de ce que l’on fait de la maison ou en tirer le maximum de profit ? Cette science était-elle exacte ou expérimentale ?... De fait, l’économie a pris autant de forme que possible, surtout à la fin du règne marchand : économie collaborative, symbiotique, sociale et solidaire…

                Ce flou au regard de la place considérable de l’économie dans la marche du monde aurait dû inciter à sortir de cette catégorie ou au moins de s’en méfier sérieusement. Peu l’on fait en dehors de la minorité des “abolitionnistes” et du petit groupe intitulé “Sortir de l’économie”. Ce dernier, créé en 2007, regroupait des marxistes hétérodoxes de la critique de la valeur  (Robert Kurz, Moishe Postone, Anselme Jappe…), des anthropologues anti-utilitaristes (Pierre Clastres, Marshall Sahlins…) et des personnalistes diverses (Jacques Ellut, Bernard Charbonneau…). Ils ont été les premiers à démontrer que l’économie n’était pas une donnée naturelle mais une construction historique, une vision du monde, une idéologie. Sortir de l’économie signifiait pour eux, sortir de cette idéologie qui subordonne tout à l’échange marchand, reconquérir notre autonomie. En revanche, ils ont mis bien plus de temps que les abolitionnistes à envisager une réelle sortie, c’est-à-dire une remise en cause de l’outil lui-même.

 

Économie symbiotique : Modèle économique qui proposait dès les années 2010 de changer de paradigme. Définie en terme flous (économie qui génère plus de bienfaits, de ressources, de vie, qu'elle n'en utilise…), cette théorie annonçait la venue de pratiques collaboratives, de synergies entre les différentes approches, la fin de l’extractivisme et du productivisme, la croissance en plus…, mais sans expliquer comment ces bonnes intentions pourraient s’imposer. Ses défenseurs ont suivi le même chemin que la plupart des autres “inventeurs” d’alternatives économiques : produire des constats brillants et savamment argumentés et des conclusions floues, décevantes, inopérantes.

 

Économiste : Spécialiste de la science économique, c’est-à-dire de la gestion des flux monétaire, des systèmes nécessaires à l’échange marchand. Le terme de science ayant été indument attribué à l’activité intellectuel des économistes et leur principale caractéristique étant de s’être trompés systématiquement dans toutes leurs prévisions, tous leurs diagnostiques, le terme a été conservé au-delà de l’usage de l’argent, sous une forme argotique pour qualifier celui qui tente de faire prendre à son voisin des vessies pour des lanternes,  qui énonce des raisonnements en dépit du bon sens ou qui se trompe systématiquement dans ses prévisions.   

 

Économistes atterrés :  Groupe d’économistes du début du XXIe siècle qui se voulaient anticapitaliste sans pour autant accepter l’abolition de catégories comme la valeur, l’argent, le salariat, l’échange…(voir Frédéric Lordon, l’un des principaux acteurs du mouvement). Le groupe a fini par se diviser entre atterrés et déconomistes,  les deux se perdant dans des arguties visant à préserver envers et contre toute logique et tout réalisme cet outil monétaire qu’ils jugeaient incontournable et réformable.  

 

Effet cliquet : Effet qui mécaniquement empêche un retour en arrière. Sur une poulie permettant de monter des charges en haut d’un bâtiment, la présence d’un cliquet permet d’éviter que la charge ne retombe au sol si, pour une raison quelconque, l’opérateur lâche la corde. L’image de la poulie à cliquet est devenue commune à la fin du monde marchand à propos de quantités de phénomènes sociaux, politiques, écologiques, techniques qui posaient problème sans que l’on puisse revenir en arrière  pour en corriger les effets. Une espèce vivante qui disparaît ne renaîtra jamais. Une chaine alimentaire ne peut se corriger, la biodiversité n’est pas réparable.

 

Effet de serre : Tout le début du XXIe siècle a été marqué par l’augmentation massive des gaz à effet de serre, principalement le CO². Toute activité humaine dégage du carbone au point que nul ne savait plus au début du siècle si la planète allait se réchauffer de 2, 4 ou 8 degrés, avec les conséquences dramatiques que cela impliquait.

                Nous avions pourtant un modèle à portée de main un modèle parfaitement viable, celui de la nature. Les végétaux nous offre une solution propre, décentralisée, qui permet en outre de réduire la quantité de CO² présente dans l’atmosphère, la photosynthèse. Depuis 450 millions d’années, les végétaux transforment du CO² en le combinant à la lumière du soleil. Le résultat est de l’oxygène et du sucre, donc de l’énergie ! Une journée de soleil suffirait aux besoins énergétiques de l’humanité sur une année. Ce que les végétaux font naturellement, nous étions incapables de le faire malgré notre haute technologie.

                L’effet de serre a occupé l’espace médiatique pendant des années, sans pour autant provoquer les changements qui s’imposaient. Ce n’est pourtant pas faute de pédagogie, les vulgarisateurs écologistes et climatologistes en ont fait des tonnes. Ce n’était pas faute d’une prise de conscience, les faits ont été bien plus têtus que les climato sceptiques. Ce n’était pas faute de militantisme inventif, des groupes comme “Alternatiba” ont su mettre en scène les mesures urgentes et simples qu’il aurait fallu prendre. Sans doute est-ce l’énormité du propos qui a provoqué cet état de sidération au point qu’il ait fallu l’immense crise monétaire et la cascade d’événements qui ont suivi pour que l’effet de serre soit pris en compte à sa juste mesure.

  

Effet domino : Métaphore du jeu des dominos où l’on place les pièces verticalement les unes derrière les autres. Si l’on renverse le premier domino, il entraine dans sa chute l’ensemble des dominos ainsi placés. L’effondrement du système monétaire s’est caractérisé par cet effet domino. Le monde globalisé et rationalisé à outrance a montré sa fragilité, un problème en entrainant un autre et créant une chaîne de catastrophes qui ne pouvait s’arrêter qu’à la chute du dernier domino ! 

 

Effondrement : Les thèses tendant à démontrer le caractère inéluctable d’un effondrement des civilisations modernes ont fleuri dans la période précédant la fin de l’argent. Les principaux penseurs sur le sujet furent Dennis Meadows, Joseph Tainter, Jared Diamond,  Dmitry Orlov, Pablo Servigne…

                Les définitions données à ce terme ont été multiples et variées. J’ai sélectionné celle de l’anthropologue Joseph Tainter qui me semble la plus proche de la réalité : “Une civilisation pleinement développée est au bord de l’effondrement lorsqu’elle atteint un seuil au-delà duquel le simple maintien en l’état de ses structures requiert une dépense d’énergie croissante, tandis que la quantité d’énergie qu’elle est en mesure d’assurer à chaque habitant ne cesse de diminuer.”

                Pablo Servigne a créé le néologisme de “collapsologie” pour designer la recherche au sujet de l’effondrement, du collapsus. Malgré l’évidence des faits montrant que l’intégralité de nos systèmes étaient en passe de s’écrouler, beaucoup ont préféré ergoter sur le néologisme plutôt que d’en chercher l’issue ou s’attaquaient à des points de détail. Il s’agissait de la survie de l’espèce, et des intellectuels, pourtant brillants, exhibaient des approximations minimes, des erreurs anecdotiques,  pour critiquer l’ensemble de ces thèses…

 

Égalité : “Tous les humains naissent égo” disait un humoriste. Pourtant, la recherche de l’égalité entre les hommes a été un leitmotiv constant de l’antiquité à nos jours, sous toutes les latitudes. Il est curieux de constater à quel point cette injonction égalitaire, inscrite dans la plupart des Constitutions, gravée aux frontons des bâtiments publics, slogan présent dans toutes les revendications, n’a jamais été que théorie abstraite. Il faut dire que l’usage de l’argent, fondé sur la rareté, provoquant mécaniquement une condensation  de  petites oligarchies, était antinomique avec l’égalité. On ne pouvait donc penser l’égalité qu’en l’associant à quelque chose de précis (égalité de droit, égalité de devoir, égalité d’accès à un bien, égalité des chances…), ou au titre d’idéal. L’humoriste Coluche disait pour exprimer cette inaccessibilité à l’égalité théorique : “Tous les hommes sont égaux mais il y en a qui sont plus égaux que d’autres…” !  

                L’Accès direct et sans condition a permis sérieusement de se rapprocher de l’idéal égalitaire. Le simple fait d’être assuré d’avoir de quoi se nourrir, se loger, se vêtir, se chauffer, se soigner, se cultiver…, ne laissait guère de place qu’aux inégalités physiques, mentales, esthétiques, morales… L’humanité a assez de ses disparités naturelles sans y ajouter les inégalités financières !

                Pendant un temps, il a été question d’égalité de statut social, chacun devant être à même d’accéder aux mêmes fonctions, compétences, ou avantages que le voisin. Dans la pratique, la distinction entre égalité et égalitarisme s’est vite imposée. Tout le monde ne peut être intellectuel et manuel, grand et petit, hyper actif et capable d’indolence. La biodiversité existe dans la nature, l’homme fait partie de la nature, l’homme ne peut se passer de sa propre biodiversité sans s’extraire de la nature. Syllogisme simplet mais qui n’a pu être compris qu’avec l’abolition de l’argent qui faisait du plus riche, du plus rare, du plus demandé un être supérieur évidemment privilégié au-delà de son privilège naturel.

                      

Élections : L’élection des “représentants du peuple” (présidents, députés, sénateurs…) était le grand rituel dit démocratique de la société marchande. Quiconque désirait être élu devait mener une campagne de plusieurs mois avec des interventions dans les médias, des réunions publiques, des publications d’affiches, de tracts, de programmes, de pamphlets… Tout cela exigeait des sommes considérables et seuls les très riches ou ceux qui étaient propulsés par des groupes de riches avaient une chance d’être élus. Ils étaient donc liés indéfectiblement au pouvoir financier.

                D’autre part, le temps politique se vivait dans la préparation de ce spasme électoral autour duquel tout se contractait et lors duquel tous les problèmes devaient trouver une réponse. Il se créait donc un hiatus entre l’émergence des problèmes de long terme, complexes, structurels, parfois mondiaux, et des urgences économiques, sociales, démocratiques dont le non-traitement immédiat  était perçu comme insupportable par les opinions publiques. C’est ce qui explique une désaffection générale du politique par les citoyens qui nous paraît aujourd’hui étrange.

                Changer les lois électorales aurait réclamé un candidat qui rassemble autour de lui ceux-là même qui n’avaient aucun intérêt à les changer. Le problème était donc insoluble dans un contexte monétaire alors qu’il aurait dû logiquement accélérer l’abolition de l’argent. Mais cette quadrature du cercle était soigneusement dissimulée par un discours faussement historique, associant le vote à la démocratie, allant jusqu’à inventer des militants morts pour nous avoir offert le droit de voter. Un historien aurait pourtant été bien en peine de citer le nom d’un seul de ces morts ! Jusqu’au bout de la société marchande, le vote et la démocratie furent associés sans que personne ou presque n’y voit le côté oxymorique ! 

   

Élevage : La course à la compétitivité, à la productivité propre au système monétaire avait entraîné une concentration des lieux de production : fermes de plus de 1000 vaches, poulaillers où s’entassaient vingt volailles au mètre carré… Les conditions de vie de ses animaux, les modes d’abattage, la nourriture industrielle, les antibiotiques et traitements aux hormones,  tout contribuait à produire des animaux malades et impropres à la bonne santé des humains, à dénier toute sensibilité aux animaux.

                Nul n’en était satisfait, ni le producteur qui y perdait une relation saine avec leurs bêtes, ni les consommateurs qui ne pouvaient apprécier ce qu’ils mangeaient, ni les distributeurs qui voyaient leurs marges bénéficiaires se réduire sans cesse. Seuls les grands groupes de l’agroalimentaire (les producteurs d’intrants et de nourriture, les usines de transformation) en tiraient profit. Mais comme ils étaient les plus puissants et faisaient les lois à leur avantage, il n’y avait pas d’issue.

                Une résistance s’était bien constituée autour de petits exploitants artisanaux qui laissaient leurs bêtes dans de larges espaces naturels, qui les nourrissait sainement et les abattaient avec respect.  Mais ils étaient soumis à des règles et des contrôles constants sur le puçage RFID des animaux (instauré pour des raisons officielles de traçabilité et d’impératif sanitaire, officieusement pour contrôler l’éleveur), à des contraintes financières incessantes. C’est chez ces petits éleveurs respectueux de la nature qu’il y avait le plus de suicides ou de burnout.

                La disparition des enjeux économique a permis un retour à la production locale, limitée aux besoins réels de la population où les seules contraintes sont celles de la qualité sans laquelle l’éleveur sans vergogne resterait avec ses bêtes sur les bras sans savoir qu’en faire !      

 

Emploi : Un autre terme pour le travail salarié. Jadis, la norme était le plein emploi, c’est-à-dire une situation où chacun pouvait trouver à s’occuper et à gagner sa vie. Après les Trente Glorieuses, la baisse d’activité a instauré un chômage de plus en plus important. Le libéralisme a ensuite imposé la délocalisation des usines vers les pays à bas coût salarial et a sérieusement compliqué le problème . Puis la robotisation a parachevé cette évolution jusqu’à rendre le travailleur jadis exploité en travailleur superflu, inexploitable.

                Dès les années 2020, nous sommes entrés dans l’ère des emplois précaires, intermittents, puis dans l’ère du chômage de masse. Or, les solutions n’étaient pas nombreuses : répartir le travail entre tous en le réduisant à quelques heures par semaine (solution coûteuse) ; donner un revenu d’existence à tous et réserver le travail à ceux qui désiraient plus (ce qui était reconnaître la faillite de la religion du travail) ; inventer des travaux dans le seul but d’éponger le chômage (grand chantiers d’État, métiers de services inutiles)…

                En attendant une hypothétique solution, les syndicats défilaient dans les rues en réclamant une augmentation du pouvoir d’achat, la création d’emploi, la semaine de 18 heures…, sans arriver à réaliser que rien ne permettraient de résoudre le problème sinon la fin du salariat et donc la fin de l’argent… 

 

Empowerment : Terme anglais très en vogue à la fin de l’Ancien Régime et désignant l'octroi de davantage de pouvoir aux individus ou aux groupes pour agir sur les conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques auxquelles ils sont confrontés. Sa principale vertu était d’habiller le sentiment quasi généralisé d’être dépossédé de toute marge de manœuvre face à l’économie, l’écologie, la politique, la gestion de sa vie en général. Plus l’injonction d’être l’entrepreneur de sa vie était instillé par le libéralisme, plus les critères performatifs de l’industrie étaient appliqués à l’individu, plus celui-ci ressentait son impuissance. Cette impuissance à changer le cours de sa vie entraînait une dépression généralisée qui pouvait se mesurer à la quantité énorme d’anxiolytiques et d’antidépresseurs délivrés dans les pharmacies.

                Aujourd’hui, le pouvoir étant devenu une pathologie et non plus une nécessité vitale, l’absence de pouvoir n’empêchant pas de vivre bien, le terme d’empowerment a complètement disparu. La question n’est plus de savoir si l’on a ou pas une capacité à agir, des potentialités suffisantes, mais d’évaluer de soi à soi si l’on gâche ses talents ou si on les cultive.  

 

 Énarque : Personne ayant été formée par l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) et qui occupait un poste important dans l’organisation de l’État français. Formatés par un discours abscons et une pensée quasi religieuse sur le néolibéralisme, les énarques ont constitué le dernier rempart de la société financiarisée et mondialisée. Ces hauts fonctionnaires ont été tellement haïs pour leur élitisme et leur incapacité à réaliser à quel point ils étaient “hors sols”, hors réalité, que ce mot n’a même pas été recyclé par l’argot et que seuls les survivants de l’Ancien Régime en connaît encore le sens.

 

Énergie : L’énergie est la condition de toute activité humaine et c’est donc naturel qu’elle ait posé tant de problème, suscité tant de débat quand il n’y eut plus aucun moyen d’acheter le combustible, plus de prix à l‘énergie, plus de salaire pour inciter des gens à travailler dans des centrales nucléaires ! Comment se débarrasser des anciens systèmes de productions décriés par trop de citoyens ? Comment fournir de l’électricité en permanence, au moins pour ce qui était impératif : alimenter des blocs opératoires, faire tourner les ordinateurs, se chauffer en hiver, etc. C’est sans doute cette question énergétique qui a le plus puissamment freiné l’adhésion à la désargence mais qui aussi a le mieux convaincu de sa nécessité. Les monétaristes disaient qu’une société sans argent se retrouverait immédiatement privée d’énergie, les opposants disaient que le seul moyen d’économiser l’énergie et d’en pérenniser l’accès était de supprimer l’argent. 

                Ce qui a été constaté immédiatement après la chute, c’est le gaspillage d’énergie que suscitait le système marchand. Quand la publicité a disparu, quand les enseignes de magasins se sont éteintes, quand l’éclairage public a été contrôlé par les usagers, quand on a cessé de produire des objets qui ne servaient à personne, on a constaté que l’on avait économisé la moitié de la production et de la consommation énergétique de l’Ancien Régime. L’arrêt de toutes les administrations ne servant qu’à la gestion de l’argent, à sa circulation, à sa distribution supprima un nouveau quart de l’ancienne production. Le retour à la gestion locale a rapidement décentralisé la production. Peu à peu, les toits ont été dotés de chauffe-eaux solaires, de panneaux voltaïques, de mini éoliennes, les maisons ont été isolées et équipées de pompes à chaleur, de moteur sterling et surtout de technique de stockage de l’électricité (par inertie, par batterie, par thermie, par pompage turbinal, etc., selon les situations locales…)

                En effet, si le gros avantage des Centrales électriques était la régularité de leur production, on a vite constaté que les technologies de stockages étaient bien plus fiables et économiques que ce que disaient les fournisseurs. Non seulement ceux-ci avaient sciemment désinformé les citoyens pour préserver leur monopole, pour justifier le peu d’éoliennes ou de panneaux solaires, mais ils avaient sabordé quantité d’innovations pour préserver leur centralité.

                Dès lors, on s’est aperçu que l’électricité pouvait être produite, stockée, distribuer à petite échelle, quartier par quartier, voir immeuble par immeuble, ce qui économisait encore près de 20% de la production qui jadis se perdait dans les câbles haute et moyenne tension, les transformateurs, l’immense réseau de distribution vers les habitats, les entreprises, les ateliers.    

                L’énergie, sous quelque forme qu’elle soit, aurait dû être le déclencheur d’une prise de conscience globale de l’effondrement qui nous avait été annoncé pendant des décennies. Une civilisation pleinement développée est au bord de l’effondrement lorsqu’elle atteint un seuil au-delà duquel le simple maintien en l’état de ses structures requiert une dépense d’énergie croissante, tandis que la quantité d’énergie qu’elle est en mesure d’assurer à chaque habitant ne cesse de diminuer. Dès le début du siècle, ces deux mouvements contraires étaient prévisibles et même visibles. Or, la société thermo-industrielle a brûlé ses dernières réserves d’énergie fossile dans un effort désespéré pour survivre, se rapprochant chaque jour un peu plus du point de non-retour et sans admettre le côté mathématique du processus…

    

Énergie houlomotrice : Énergie électrique obtenue en utilisant le mouvement de la houle sur les côtes. Très peu utilisée dans l’Ancien-Régime, cette énergie avait été parfaitement développée, particulièrement au Portugal, pionnier de cette technologie. La Grèce qui, au sortir de sa longue crise économique était en pénurie permanente d’électricité se rappela soudain qu’elle possédait 14 800 kms de côtes et qu’aucun point de son territoire n’en était pas éloigné de plus de 170 kms. Dès la fin de l’argent, elle fit appel à des ingénieurs écossais, anciens employés de la “Pelamis Wave Power”. Cette entreprise avait fait faillite à la suite de problèmes techniques récurrents dans ses systèmes. Quand l’argent a disparu, étrangement on s’est aperçu que ses ingénieurs avaient toutes les solutions pour résoudre ces difficultés, mais qu’ils s’étaient heurtés à une concurrence féroce des pétroliers !   

                L’énergie houlomotrice a été présentée comme une des grandes innovations qui aurait radicalement changé le problème énergétique. Or, rien n’a été inventé de bien nouveau avant la Grande Crise. La houle avait toujours été là, ainsi que les courants marins et les marées et les brevets étaient connus. Cet exemple a grandement servi à convaincre les derniers “résistants” que l’argent avait empêché le progrès et le bien être des gens bien plus qu’il ne l’avait permis.   

 

Espace public : Cette notion d’espace public a été d’autant plus utilisée qu’elle était floue. Plus nous nous sommes enfoncés dans les impasses structurelles du système capitaliste, plus l’espace public a été évoqué, chacun y mettant ce qui pouvait assoir son argumentation. Théoriquement, cela s’opposerait à un espace privé, la rue par rapport à la maison, le marché par rapport l’étal du commerçant…  

                Dans la réalité, cette notion d’espace public a été une source perpétuelle de conflit. Au nom de la préservation de cet espace pour tous, on en a allègrement exclu certaines catégories sociales. Les mendiants en ont été chassés comme s’ils étaient une insulte aux travailleurs. Les émigrés et les SDF (sans domicile fixe) qui s’y installaient faute d’hébergement détruisaient la belle harmonie républicaine. On a payé très cher des fabricants de mobiliers urbains pour concevoir des bancs où l’on pouvait s’assoir mais pas s’allonger, des fontaines dont on ne pouvait jamais atteindre l’eau, des éclairages qui empêchaient de dormir, et quantité de “mobiliers urbains” discriminatoires, comme des abris de bus où l’on ne pouvait que rester debout.  

                Certaines villes ont préservé quelques échantillons de ces mobiliers urbains au titre de témoignage, pour que nul n’oublie à quelles extrémités, à quel degré d’inhumanité l’argent nous avait entraîné…            

     

Commenter cet article