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Désargence.over-blog.com

ABÉCÉDAIRE Lettre D

1 Décembre 2019, 11:54am

D

Dardot et Laval : Pierre Dardot (philosophe) et Christian Laval (sociologue) ont été surtout connus du grand public pour leurs travaux sur le Commun (2014). Brillants analystes, ils ont cependant été trop prudents et ont raté la révolution a-monétaire qui leur semblait trop radicale pour être possible. Ils sont restés cramponnés à l’idée qu’il serait impossible de convaincre ou d’obliger les riches à “partager le gâteau” et encore moins à se priver du très commode argent, sans comprendre que les riches allaient eux-mêmes détruire leur poule aux œufs d’or de la création monétaire…   

 

Décimal : Ce qui est fondé sur une division par dix. Si nos mathématiques modernes sont essentiellement fondées sur le système décimal, il n’en a pas toujours été de même. Les Sumériens du IIIe millénaire avant J.-C. utilisaient le système sexagésimal, c’est-à-dire une base de 60. Les Chinois ont longtemps opté pour ce système, les Hindous aussi pour leur calendrier. La base dix facilite sérieusement les opérations et l’on peut se demander pourquoi nous avons conservé l’habitude, dans certains domaines, d’utiliser le système sumérien. Les angles et le temps  sont toujours comptés sur une base 60, en degrés, minutes, secondes. Les imprimeurs et typographes comptent encore en pouces, points, picas, lignes. Jusqu’à la Révolution de 1789, la monnaie se comptait en livres, sols, deniers (base douze) et les anglais ont conservé un shilling valant 12 pences jusqu’en 1971 ! Ne rions pas de ces anglais conservateurs, nos œufs et nos huitres ont toujours été vendus par douze et nos boites à œufs ont gardé 12 alvéoles malgré l’abolition de la monnaie…

                Cet exemple montre bien qu’un système de pensée, qu’il soit astronomique, monétaire ou typographique laisse toujours des traces, des scories. Il en sera de même pendant très longtemps du système monétaire. Dans quelques centaines d’années, un historien nous expliquera peut-être que telle ou telle expression est directement issue de l’échange marchand, que tel objet à cette forme en raison de l’usage que l’on en faisait au temps de la monnaie, que certains gestes machinaux ont changé de sens, comme frotter son pouce contre son index qui n’évoquait pas jadis la qualité d’un objet, d’une œuvre d’art, mais une évaluation par l’argent !  

 

Décroissance : Théorie lancée dès la fin du XXe siècle par des penseurs tels Serge Latouche en réaction à la surproduction destructrice des sociétés de l’Ancien Régime. La croissance infinie étant mathématiquement impossible dans un monde fini, les “décroissants” ont prôné une décroissance ou à minima une croissance zéro et que toutes les activités humaines soient renouvelables. Cette théorie, aussi séduisante soit-elle, ne put s’imposer faute de remettre en cause les fondamentaux mêmes du capitalisme, de la propriété privée, du salariat, de l’échange marchand.       Or, ces catégories ne peuvent se concevoir hors d’une croissance minimum. Le système capitaliste répugnait tant à décroître que l’on préférait  parler de croissance négative plutôt que de récession ! En outre, tant de gens étaient dans la nécessité vitale de croître que la décroissance paraissait comme une théorie de riches, quasi injurieuse envers ceux qui n’avaient jamais pu profiter d’une quelconque croissance, d’un quelconque accès à la consommation.

                Les raisonnements des “décroissants” étaient justes, logiques, mais inaudibles face aux fausses promesses de croissance du capitalisme. Plus l’inégalité sociale se creusait, plus le désir de profiter d’une croissance touchait le plus grand nombre. L’illusion est toujours plus simple à voir que la réalité. Il a manqué aux décroissants la capacité de proposer un récit enviable, un projet changeant l’objet de la croissance, la déconnectant de la consommation.   

 

Délinquance : La délinquance était jadis partout et touchait tout le monde, soit en tant qu’acteur d’actes délictueux, soit en tant que victimes de ces actes. La délinquance et le délit, étaient codifiés par d’innombrables lois  regroupées dans des codes spécifiques : code civil, code pénal, code du commerce, code de l’environnement, code administratif…. Une armée de policiers était chargée de prévenir les délits, d’arrêter les coupables. Les tribunaux étaient en permanence débordés de dossiers d’enquêtes, de plaintes, de jugements à rendre, de jugement à rejuger pour cause d’une contestation de verdict ou vice de forme. Les délinquants condamnés étaient emprisonnés ou soumis à des amendes.

                La plupart  des actes délictueux tournaient autour des questions d’argent (vol, recel, trafic, corruption, prostitution, fraude,  escroquerie, tricherie sur les normes ou la qualité de produits, violence, meurtre…). Aucune forme sociale, aucun type de répression n’est jamais parvenu à diminuer sensiblement la délinquance. L’abolition de l’argent a coupé l’herbe sous les pieds des délinquants, ce qui était normal considérant la masse des actes délictueux directement lié à l’appât du gain, au manque d’argent, aux inégalités de revenus (un peu plus de 80% selon les statistiques carcérales). Il reste aujourd’hui les inévitables conflits d’égos qui dégénèrent, les drames de la jalousie, les pathologies psychiatriques et autres déviances propres à la nature de l’homme, dont une grande part se règle dans les tribunaux de conciliations, de gré à gré et avec les réparations choisies et acceptées par les deux parties. 

 

Démocratie : Le pouvoir du peuple, pour le peuple, par le peuple, est resté un vœu pieux, un idéal, depuis son invention dans la Grèce antique. En effet, aucun système politique n’a jamais réussi à contrebalancer le pouvoir de l’argent en matière de démocratie. L’argent permettait de peser sur l’information, de la transformer en propagande, d’acheter les électeurs, de promouvoir une culture élitiste réservée aux classes supérieures et de donner plus de chances à celles-ci qu’à tout autre candidat “populaire”. Un élu populaire pouvait facilement être corrompu, insidieusement poussé à défendre des intérêts privés, ne serait-ce qu’en facilitant les carrières de ses proches ou en leur barrant la route.

                Le philosophe Anselm Jappe disait à son propos : “la démocratie constitue la forme de domination la moins coûteuse : les sujets démocratiques appliquent alors spontanément et contre eux-mêmes les nécessités économiques, les lois de la réalité, les impératifs technologiques, les attentes des marchés…”

                Au début du XXIe siècle, la démocratie représentative a été sérieusement en crise. Les représentants élus étaient désavoués, les abstentions lors des élections de plus en plus nombreuses. Les historiens ont commencé à expliquer que ce système représentatif avait été inventé au 19e siècle en France, en Angleterre et en Amérique, pour ne pas être en démocratie tout en faisant du mot un impératif catégorique. La manœuvre était habile et quiconque refusait de voter était anti-démocratique, quiconque n’était pas démocrate était un barbare adepte de la dictature. Très peu de gens ont osé poser ou simplement voir clairement le rapport entre la démocratie et l’argent. Rousseau disait qu’il n’y a pas de démocratie qui ne soit directe et n’a pas été compris.  Ceux qui disaient qu’il n’y a pas de démocratie possible avec l’argent n’ont pas été plus entendus.

                Pourtant, comment garantir le pouvoir d’un peuple qui est lié pour sa survie à l’argent d’un plus riche ? Comment garantir l’égalité entre les citoyens avec un outil mécaniquement inégalitaire ? Comment garantir la liberté à ceux qui sont intégralement dépendant de l’argent des autres pour leurs besoins les plus élémentaires ? Comment parler de fraternité, établir un sentiment d’appartenance à un groupe, à une nation, quand les uns ont faim et que les que les autres se gavent ?   

                Il a fallu attendre la Grande Crise et l’abolition de l’argent pour voir apparaître un quelconque pouvoir populaire, pour que des formes multiples de démocraties apparaissent en fonction des niveaux de décision ou des sujets (référendum, votes locaux, tirages au sort…), pour comprendre et admettre qu’il n’y avait pas de démocratie possible dans un cadre monétaire. 

 

Démographie : Etude quantitative et qualitative des populations. La démographie, à la fin du monde de l’argent, était devenue l’un des problèmes les plus récurrents et certainement le plus sujet à débat. Une naissance étant assimilée à la mise sur le marché d’un nouveau consommateur potentiel, elle était souhaitée, encouragée, subventionnée. En revanche, le nombre de consommateurs augmentant mathématiquement la demande en ressources finies, il ne pouvait y avoir trop “d’heureux événements” sans perspectives malheureuses. On subventionnait donc les naissances et la limitation des naissances. Ce double et contradictoire investissement posait de fait un problème théorique et technique insoluble.

                En outre, la limitation des naissances fonctionnait bien dans les pays qui n’en avait aucun besoin, très mal dans les pays déjà en état de surchauffe démographique. Il a fallu la fin de l’argent pour que l’on constate que, sans la nécessité de payer pour survivre, la régulation devenait quasi automatique (constat fait seulement vingt ans plus tard en vertu de la pesanteur propre aux phénomènes démographiques).

 

Déni : Refus contre toute évidence d’une réalité. Le 21e siècle a été riche en dénis de tous genres : refus d’accepter l’effondrement annoncé, la fin d’un système qui pourtant se fissurait de partout, les changements nécessaires pour limiter les dégâts.  Ce phénomène a été, après la Grande Crise, un sujet d’études pour les psychanalystes, les anthropologues, les historiens… Comment a-t-on pu si longtemps refuser de croire ce que tout pousser à constater ?

                En 2017, cinq milliardaires issus de la finance internationale ont payé un pont d’or à un intellectuel américain pour une heure ou deux d’entretien sur ce qu’ils appelaient “l’événement”, entendons l’effondrement de la société industrielle. Ils voulaient savoir quelles possibilités ils avaient de s’en sortir, quelles stratégies ils pouvaient mettre en place grâce à leurs milliards. Il était donc évident que ces cinq financiers internationaux ne croyaient plus possible l’évitement de “l’événement”. Ils projetaient alors de se protéger des hordes sauvages, des pénuries, des dérèglements climatiques, dans des lieux hautement protégés. Pendant que les peuples s’entredéchireraient, les riches patienteraient dans des bunkers, des îles, des sommets inaccessibles avec toutes les garanties technologiques imaginables.

                On aurait pu s’attendre à ce que cette nouvelle alerte les peuples. On aurait dû croire ces gens placés au cœur du système, en possession de tous les moyens d’information, de tous les possibles calculs de risques. Mais on a préféré y voir un délire technologique de riches, une extravagance d’enfants gâtés, voire une stratégie commerciale pour vendre du “matériel survivaliste”. Il en a été de même quand deux cadres de la Banque des Règlements Internationaux, la banque des banques centrales, ont annoncé une crise financière majeure sur l’ensemble de la planète, une hyperinflation généralisée. On a préféré penser que ces deux personnages cherchaient simplement à faire peur pour mieux vendre leur livre.

                Une approche pragmatique comme celle de la désargence était taxée d’utopie, les études des collapsologues de catastrophisme, les inquiétudes des grands banquiers mondiaux de délire, plutôt que d’admettre qu’une telle convergence d’analyse ne pouvait être fortuite.

           

Désargence : Courant de pensée qui a émergé dans la première décennie du XXIe siècle visant une préparation mentale à l’idée d’une abolition de l’argent. La désargence est partie d’un constat que l’on pouvait faire au niveau de toutes les grandes révolutions culturelles de l’humanité (principalement l’écriture et l’imprimerie). Les anciens ont toujours transposé sur le nouveau monde ce qu’ils savaient de l’ancien : l’oral a subsisté longtemps à l’écrit, la plume à l’imprimerie, tout comme les pratiques commerciales qui n’ont pas disparu automatiquement avec l’argent. La désargence se proposait alors d’être un outil de décolonisation des esprits autant qu’une démarche intellectuelle visant à accélérer la venue du nouveau monde. Ces précurseurs ont continué après l’abolition leurs utiles travaux pour démonter des comportements directement induits par la société marchande, et qui subsistaient en dépit de leur inutilité. Le dimanche chômé, par exemple, indispensable en tant que temps de récupération quand il fallait gagner sa vie, n’avait aucun sens hors du salariat. Il est pourtant resté longtemps intouchable, même après que les nécessités et contraintes auxquelles nous étions tous soumis ne représentait plus qu’une quinzaine d’heures par semaine !

                L’un des principaux initiateurs de ce collectif, Jean-Paul Lambert, avait créé une revue (Prosper) qui au départ s’intéressait au distributisme de Jacques Duboin. Puis, se heurtant aux limites de cette théorie économique, il en vint à se poser la question des profits financiers qui systématiquement mettait à mal les alternatives économiques. Inventeur de l’“usologie”, une méthodologie pédagogique qu’il utilisa dans sa pratique professionnelle, il l’appliqua à l’abolition de l’échange marchand. L’usologie en tant que recherche “des usages et de leur maitrise par les usagers” fit bonne compagnie à l’abolition.

                C’est au cours d’un débat sur l’argent qu’il lança le néologisme de “désargence” qui eut l’heur d’être repris spontanément par les participants. Ainsi est né ce mot “Désargence” qui peu à peu est entré dans le langage courant et a désigné ce mouvement.  

          

Désir : Le désir s’oppose au besoin en ce sens qu’il est susceptible de ne pas être assouvi quand le besoin s’impose sans condition à la survie. Le besoin d’air est vital mais l’on peut désirer un air plus pur. La question de la désargence a suscité un débat sans fin sur le besoin et le désir. Si le besoin est indiscutable quand il s’agit des fonctions vitales, la justice sociale se limite-t-elle à répondre aux seuls besoins vitaux ? Peut-elle s’étendre aux besoins secondaires qui n’apporte qu’un plus à une vie acquise et garantie ? Le désir, par construction individuel et irrationnel, peut-il être pris en compte dans la gestion sociale ?....

                La question se posait avec acuité tant que nous étions dans la comptabilité de consommation. Le premier effet de la désargence fut de poser l’assouvissement des besoins et désirs dans une seule et même comptabilité de stock. S’il s’agit de ressources vitales (eau, nourriture, air, énergie….), il est évident que la seule réponse est le partage équitable entre chaque organisme, compte tenu de leur spécificité (enfant, adultes, vieillards…). S’il s’agit des besoins dit improprement secondaires, la seule question est “il y a ou il y a pas”, compte tenu que nul besoin ne peut être assouvi qui en priverait le voisin.

                Quand il s’agit de désirs, puisqu’ils sont par essence individuels, c’est en premier à l’individu d’y répondre tant qu’il le peut et sans nuire à l’autre, ou à s’en dispenser, également de son propre chef. “Un homme, ça s’empêche” disait Camus dans “Le Premier homme.” Beaucoup pensaient qu’une majorité d’hommes n’étaient pas capables de “s’empêcher” par eux-mêmes et que l’absence régulatrice de l’argent entrainerait le déchainement des désirs les plus fous. C’est le contraire qui s’est produit,  en premier avec la fin de “l’anonymisation” de la production  induite par la mondialisation et à la division du travail. En second,  n’importe quel individu “sans vergogne” est maintenant stigmatisé et moqué au point qu’il a tout intérêt, par pur égoïsme, à limiter ses désirs. Nul n’avait imaginé une mutation dans les comportements aussi radicale et rapide du seul fait de la généralisation de l’accès.

                Avec l’ancien mode de consommation, seul le travail payait, ou plutôt l’argent acquis par le travail puisque nous avions rarement  la possibilité matérielle de construire les objets de nos désirs. Il fallait donc bien les acheter, donc travailler pour obtenir de quoi acheter. L’argent nous dédouanait de la nécessité de peser sur l’autre pour assouvir son désir. Sans argent, plus rien ne nous dédouane et les liens sociaux deviennent vitaux. Dès l’instant que nos activités ont créé ces liens, qui viendraient les rompre pour un désir personnel, sinon dans des cas pathologiques qui alors relèvent du soin, de la thérapie…     

 

Dette : Le problème de la dette est devenu une caricature de la gestion économique dès le début du siècle. “Les politiques, qu’elles soient monétaire, budgétaire et macroéconomique, prudentielle, de défense ou environnementale, ont une caractéristique commune : elles sont laxistes, dangereuses, irresponsables. Les apprentis sorciers ont construit un modèle de croissance tiré par la dette qui nous conduit tout droit vers le prochain krach financier”  écrivaient en 2017 des économistes pourtant très classiques et consensuels. En 2017, la dette souveraine mondiale atteignait  41.874 milliards d’euros. Le Japon déclarait une dette de 254% de son PIB ! La dette privée (celle de l’ensemble des agents économiques) était de 130% du PIB en France. Et la seule solution que préconisaient la grande majorité des économistes était plus de dette !!! Etonnant que tous les gouvernements mondiaux aient crié en cœur “après nous le déluge” et que si peu aient réagi en criant “aux fous !” Les techniques modernes, dont l’informatique, ont fini par tuer le capitalisme en permettant une productivité telle qu’elle ne put jamais  être compensée par la quantité produite, d’où le problème de la dette éternelle…

                Deux positions sur la dette de l’État se sont opposées, jusqu’au bout du système. Les uns prônaient une réduction des dépenses pour alléger la dette, les autres, mettaient en balance le déficit et le patrimoine et prônaient un endettement orienté vers l’investissement, seul comptant l’équilibre entre la dette et l’avoir. Mais les deux options ayant été expérimentées sans que le spectre d’une crise disparaisse pour autant, il aurait fallu trouver une troisième voie qui n’aurait pas encore été exploitée. L’alternative entre la rigueur budgétaire et l’investissement était sans doute impossible sans changer le système lui-même, sans une profonde révolution, ce dont nul économiste ne voulait.

                Il semble bien que la dette soit aussi vieille que le monde, sans doute parce que toutes les religions s’y réfèrent. Si Dieu existe, s’il nous a créés, s’il assure notre existence, nous sommes en dette avec lui et irrémédiablement insolvables. Rien ne peut nous libérer d’une telle dette. Le péché originel relève du même processus.  La seule issue était sans doute d’inventer des mises en scène symboliques visant à exorciser la dette originelle. A ce titre, l’échange marchand était une formidable mise en scène. Pour beaucoup aujourd’hui, Dieu est mort, avec lui la dette, et avec la mort de la dette, le profit… Il n’est pas impossible que nous ayons attendu si longtemps et pris tant de risques avant de se débarrasser de l’argent pour une raison obscurément religieuse…

   

Disruption : Désigne une rupture inattendue, qui nous prend par surprise et change la situation précédente. Le terme a été perçu sous sa forme négative au travers de la publicité, de l’innovation technologique. En effet, créer une disruption dans un domaine technique revenait à inventer un outil qui mettrait aussitôt au rebus l’ancien outil, servant pourtant au même usage. L’ordinateur a rendu la machine à écrire obsolète. Cela correspond donc à la création d’un nouveau marché, l’abandon de l’ancien. Rechercher l’innovation disruptive était essentiel dans un cadre de compétition et de concurrence.

                Mais pour reprendre le même exemple, l’ordinateur portable et individuel n’a été prévu et annoncé par personne. Une étude de marché sur le PC portable en 1960 aurait abouti à l’abandon de tout projet dans ce sens. Et pourtant, nul ne peut nier l’intérêt de cette innovation et les changements profonds qu’elle a induit. Aujourd’hui, en l’absence de profits monétaires, le versant quête effrénée des innovations de rupture a disparu, mais pas le versant de la nouveauté imprévisible…

                L’abolition de la monnaie a été un bel exemple de révolution disruptive. Jusqu’au dernier jour de fonctionnement des places boursières, les désargentistes ont été minoritaires. Et quand la crise financière a entraîné l’arrêt total de la production, de la distribution, des communications, le délitement de toutes les instances politiques et administratives, on vit encore des colloques s’organiser pour préparer des plans de relance. Non seulement l’événement déclencheur n’a jamais pu être déterminé, même à quelques jours de la chute, mais l’enchaînement des relations de causes à effets sur l’ensemble des activités humaines a totalement échappé aux analystes…    

 

Distributisme : Théorie économique de Jacques Duboin (1878-1976) : L’outil argent y était conservé mais dépouillé de ses capacités de thésaurisation et de spéculation.  Le but était donc de s’emparer de l’outil de distribution, lequel commande l’outil de production, et ce en instituant une économie sans profits monétaires. Les idées autour  d’un revenu minimum d’existence (RME) ou d’un revenu universel  de subsistance (RUS), voire d’un revenu maximum d’activité (RMA) découlent de cette idée distributive.

                Banquier, industriel et homme politique, Duboin aurait pu faire avancer la réflexion sur l‘économie et l’argent s’il ne s’était heurté à l’immobilisme des politiques de son temps. Esprit brillant (« C'est la meilleure tête du Parlement » disait de lui Raymond Poincaré), il a pourtant  sous-estimé la classe financière et politique qui  organisa autour de lui une “conspiration du silence”, l’empêchant même de publier ses travaux. Une bonne quantité de ses archives auraient été perdues si elles n’avaient atterries entre les mains de Jean-Paul Lambert, l’un des pionniers de la désargence qui les déposa aux Archives du Gard. Duboin était, sans aucun doute, trop en avance sur son temps… 

 

Dogmes : Croyances non vérifiées par l’expérience mais qui prennent valeur de vérités, affirmations considérées comme fondamentales et incontestables formulées par une autorité politique ou religieuse. On parle généralement de dogmes au sujet de la religion : Dieu existe, c’est incontestable et quiconque remet en cause cette vérité met la société en danger au point de mériter le bûcher. Mais, sous le capitalisme, la politique et l’économie ont été de grands pourvoyeurs de dogmes. Le capitalisme s’est inventé une légitimité scientifique à partir de dogmes, tout comme la théologie et l’apologétique. On peut se demander comment une construction de type religieux a pu s’imposer dans un pays laïc, globalement cultivé, héritier des Lumières et traditionnellement prompt à la raison critique. Pourtant le nombre de dogmes couramment admis par la majorité était impressionnant. Il serait long d’en faire ici une liste exhaustive mais quelques exemples suffiront :

                Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain !... La concurrence fait baisser les prix !... Le plein emploi est lié à la croissance !... La fonction publique est moins efficace que le privé !... Le marché se régule de lui-même !... L’Europe est une garantie de paix et de prospérité !... L’austérité permet de relancer l’économie !... L’argent a remplacé le troc !... Sans échanges marchands, il n’y a pas de civilisation possible !... La démocratie représentative est indépassable !...

                Qui a décrété que ces affirmations étaient des vérités révélées ? Rares sont ceux qui les ont remises en cause, et surtout, qui ont imaginé concrètement les conséquences de leur remise en cause. Et quand un vrai travail scientifique démolit un dogme, celui-ci survit longtemps dans la doxa. L’argent qui serait venu faciliter l’échange et aurait remplacé le troc a été complètement démonté par David Graeber dès 2011. Après ses travaux, nul ne pouvait ignorer qui a inventé ce mythe, pour quel motif idéologique, pourquoi il ne correspond à aucune réalité ni historique ni anthropologique. Pourtant, dès qu’un quidam évoquait  une possibilité d’abolir l’argent, avec une belle unanimité ses interlocuteurs lui demandait s’il voulait revenir au troc !

                Le mythe de l’argent facilitant le troc a persisté envers et contre tout jusqu’au bout du système monétaire et persisterait encore si l’expérience n’avait prouvé très concrètement qu’on pouvait abolir l’argent sans revenir au troc…                      

 

Do it Yourself : (DIY) L’idée de faire le maximum de choses soi-même est apparue à la fin du XX° siècle en réaction aux multiples monopoles industriels qui avaient pris les usagers en otage. Au début des années 2010, de nombreux ateliers se sont constitués permettant de copier une pièce de machine endommagée, de créer de nouveaux modèles en quantité ou à l’unité, sans passer par les circuits marchands. Après la Grande Crise monétaire, chaque agglomération de quelle qu’importance a été doté d’imprimante 3D, innovation qui a permis de limiter dans une très forte proportion les nécessités de production, la consommation de matières premières, le gaspillage d’outils…

                Malgré toute sa technologie, l’Homme était devenu d’une incroyable vulnérabilité, le laissant totalement à la merci d’une panne d’électricité, totalement dépendant du savoir et du travail d’un autre. Le mouvement des Fablabs ou celui des Villes en Transitions sont partis de ce constat et ont voulu redonner du pouvoir à l’individu. Ils ont cependant raté la vision sociétale, collective. La recherche d’alternatives, la volonté d’être dans la marge leur a fait parfois oublier la contestation globale.

                Aujourd’hui,  le fait de pouvoir tout réparer sur place, de fabriquer à la demande une pièce singulière, de disposer dans les bases de données de tous les plans et schémas jadis tenus secrets, a considérablement changé ces services et les relations entre individus se sont avérées autrement plus riches que les anciennes transactions monétarisées.

 

Don : La remise en cause de l’échange marchand a, pendant des décennies, alimenté les débats autour du Don. L’anthropologue Marcel Mauss (1872-1950) s’était fait le chantre du concept de don en s’appuyant sur ses études auprès des civilisations primitives. En 1981, un groupe d’intellectuels a repris ces travaux et ont fondé le MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales).

                Le don a longtemps été un thème récurrent des abolitionnistes de l’argent qui le voyaient comme un bon substitut à l’échange marchand. Il s’appuyait sur l’exemple de la famille au sein de laquelle, il n’est  question ni de valeur ni de marchandisation. Il s’agit même le plus souvent d’un “don gratuit”, sans contrepartie, sans contre-don (entre parenthèse, l’expression don gratuit a été créée sous Henri IV pour désigner une participation volontaire aux frais de la guerre contre les Huguenots payée par le clergé, normalement dispensé d’impôt !). Mais comment comparer le tissu relationnel éminemment symbolique et émotionnel avec une économie sociale ? En outre, le don produit de la dette vis-à-vis du donneur et ce qui peut renforcer le lien au niveau familial ne peut créer que de la dépendance au niveau social. 

                Le biologiste Alain Testart, en 2007, proposait des Transferts du troisième Type (T3T) qui ne relèveraient ni du don, ni de l’échange : un transfert qui résulte d'une obligation tout à fait exigible et sans contrepartie. Cette position était très proche de ce que nous appelons aujourd’hui accès…, sauf que Testart classait l’impôt dans les T3T, incapable de pousser à terme sa réflexion, de franchir le passage d’une critique de l’échange à l’abolition de l’outil d’échange…

                C’est l’idée de passer directement à l’Accès qui, vers la fin de la deuxième décennie a donné un élan considérable au mouvement de la désargence qui jusque-là s’était laissé embarquer dans le piège du don !       

 

Doxa : Ensemble des opinions communes aux membres d'une société, des croyances et idées non objectives. Le capitalisme au bord de l’effondrement a joué à fond la carte de la doxa, renforçant ses propres présupposés non démontrés voire contraires aux faits, encourageant les préjugés populaires. Les éditorialistes mainstream ont développé des techniques de manipulations sophistiquées pour constituer cette doxa : par exemple, présenter implicitement un événement comme une chose déjà établie, identifiée, et porteuse de sens en soi-même ; ou présenter un événement impossible à mettre en doute et le doter d’une relation obligatoire avec un élément subjectif judicieusement choisi.

                Tout conflit, toute opinion contraire étaient alors réduits à un malentendu, dus à un manque d’information, à une incompréhension ou à une incapacité à comprendre. Le sage était celui qui s’était fait manipulé, le fou celui qui remettait en cause l’objet de la manipulation. Cette pratique contraire à l’éthique officielle du métier de journaliste a été possible quand tous les médias sont devenus la propriété personnelle d’une poignée de grands industriels. Tout journaliste s’écartant de la doxa prenait un risque professionnel important…  

 

Drogue : La drogue, et la toxicomanie qui va avec, était une des plaies caractéristiques des sociétés évoluées. Aucune police, aucune politique, aucune thérapeutique n’en est jamais venue à bout. Avec les générations, les usages, les produits, les modalités de trafic changeaient, mais la toxicomanie reste. L’argent n’arrangeait rien car le prix des drogues, boosté par la répression et la prohibition, en faisait un marché juteux pour les vendeurs, toujours pleins d’imagination pour “amorcer la pompe”. D’un point de vue économique, les experts ont toujours balancé entre deux modes d’action : la répression qui rend l’ennemi invisible et renforce le plaisir de l’interdit, ou le soin qui ne fonctionne que chez celui qui veut bien s’y adonner.

                Parmi les soignants eux-mêmes, deux écoles s’affrontaient, la psychothérapie longue et hasardeuse et le comportementalisme à l’effet momentané et pouvant induire les pires dérives sectaires. D’un côté comme de l’autre, les résultats étaient faibles et aléatoires, que l’on fasse appel à la psyché, à la morale, à l’art de vivre ou à l’apprentissage… Au début du siècle, sous la pression des laboratoires pharmaceutiques qui avaient flairé un marché durable, les produits dits de substitution sensés remplacer avantageusement les drogues ont pris le pas sur toutes les autres méthodes. Ce système fut très efficace sur le plan social en évitant les overdoses et les délits commis dans le but de se fournir en drogue, mais calamiteux sur le plan du soin. Alors que la plupart des thérapies classiques considéraient la toxicomanie comme un état transitoire duquel on pouvait sortir, les produits de substitution ont pérennisé la pathologie.

                Au moment de l’abolition de l’argent, nul n’avait vraiment pensé le problème ni imaginé ce qu’il en adviendrait. Le premier effet visible fut l’immédiat tarissement de la source. Pourquoi cultiver et exporter du pavot ou du haschich sans les fabuleux bénéfices qu’ils procuraient ? Il y eu une période de crise chez les toxicomanes brutalement en manque. Puis, ils firent comme tout le monde, ils s’organisèrent localement pour cultiver leurs propres plans, pour acheminer eux-mêmes ce qui venait de loin, pour inventer de nouveaux cocktails avec les produits pharmaceutiques disponibles.

                Aujourd’hui, on constate que la société étant moins malade, elle engendre moins de pathologies. Le temps n’étant plus de l’argent, les communautés prennent le temps d’écouter ceux qui sont en souffrance. Ce qui répond aux contraintes de base de l’existence étant mis à disposition de tous, les besoins ont été moindres, y compris pour ceux qui s’étaient copieusement intoxiqués durant des années. Les problèmes sont toujours là car l’équilibre et le bonheur ne sont pas des choses acquises pour toujours, ne se commandent pas sur Internet, ne se décrète pas. Mais les drames, les conflits, les angoisses sont plus gérables.        

 

Droit : Ensemble des règles qui régissent la conduite de l'Homme en société, les rapports sociaux. Ces règles s’imposent aux membres d'une société pour échapper à l'arbitraire et à la violence des individus, conformément à l'éthique dominante. A moins d’un optimisme anthropologique absurde, l’établissement d’un Droit est indissociable d’une quelconque vie sociale. Qu’il soit légal, coutumier ou conventionnel, le Droit en tant que règle est universel. Mais le Droit est logiquement une entrave à la liberté individuelle qui pourtant ne se négocie pas. Le Droit est donc un jeu d’équilibre permanent entre le Je et le Nous.

                Sous l’Ancien Régime, le Droit était devenu l’expression quotidienne d’un impossible équilibre, et ce en raison du paradigme de l’échange marchand qui était sacralisé par le Droit mais en complète et continuelle contradiction avec les principes de ce même Droit. Comment concilier le droit au logement et celui de la propriété privée ? Le droit à la libre expression et celui de la majorité ? Le droit à la sécurité et le droit à la transgression… ?

                La disparition de l’outil monétaire a entraîné la mort de l’État centralisé et le surgissement d’un droit non imposé par un État mais accepté par les communautés comme gage de leur sécurité. Le Droit dans une société a-monétaire a été à refaire intégralement du simple fait de la disparition de la propriété privée et de l’argent. De l’expression du pouvoir gouvernemental, il est devenu support rationnel pour concevoir une société sans domination.  C’est encore un éternel chantier qui s’adapte quotidiennement aux désirs communs, au fur et à mesure des événements et des expériences. Au Droit communautaire et local s’est peu à peu ajouté le droit Régional et le Droit international selon le niveau des conflits en cours.

                Le Droit ne peut aller sans son application, son contrôle et pour ce faire, des Assemblées de conciliation se sont mises en place, chacune d’elles établissant une jurisprudence, des usages répressifs et des modes de réparation propres au niveau d’exercice, au lieu et aux cultures… Le fait que toutes les pratiques, tant dans l’élaboration des lois que dans leur application, soit obligatoirement consignées sur des sites informatiques spécialisés permet, à chaque situation nouvelle, d’accéder à ce qui a été imaginé et instauré dans le monde entier, de s’y référer, de critiquer aussi, ce qui a fini par aboutir à des normes internationales qui elles-mêmes ont force de lois et sont généralement admises…

 

Durable : Traduction du mot anglais sustainable et que l’on aurait dû traduire par soutenable et non durable. Le terme apparaît en 1987 dans le rapport de Brundtland publié par la Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement (ONU). Durable laisse entendre qu’une chose qui se pérennise serait bonne, or tout est potentiellement pérenne, le meilleur comme le pire. Soutenable laisse entendre qu’on peut défendre une chose un certain temps, changer d’avis à l’expérience, l’abandonner ensuite.

                Pourtant, c’est le terme de durable qui s’est imposé durablement à propos de tout et de n’importe quoi pour faire prendre les vessies pour des lanternes au bon peuple ! Le terme de durable a aujourd’hui retrouvé son sens normal, celui d’une chose qui perdure dans le temps, bonne ou mauvaise.

 

Dystopie : Antonyme d’utopie. Dès le début du XXIe siècle, les dystopies ont fleuri dans la littérature comme dans le cinéma. Le principe était toujours le même : le chaos est annoncé (dérèglement climatique, prise de pouvoir par les robots ou les Aliens, fin du pétrole, guerre mondiale, épidémies…). Il s’ensuit des ilots de survivors isolés et violents, des migrations en masse, des épidémies sans vaccins, des pillages sans services d’ordres, des famines, etc. On disait à l’époque que ces dystopies étaient une source de profits juteux, que la peur était un créneau porteur, que l’homme est irrémédiablement égoïste et violent.

                En réalité, l’histoire l’a montré, il s’agissait surtout d’alimenter dans l’inconscient collectif que tout changement du système entrainerait mécaniquement le chaos, le retour à la sauvagerie, de la loi de la jungle, la fin de toute culture, de toute possibilité d’organisation sociale. Le monde capitaliste pouvait dès lors être mortifère, violent, inégalitaire, et rester pourtant le moins mauvais des systèmes. La lutte entre quelques penseurs proposant des sorties du capitalisme par le haut et les prédictions d’Hollywood était de fait très inégale. D’un côté des ouvrages longs et ardus, de l’autre des films aussi fascinants qu’attrayants ; d’un côté la réflexion et le débat, de l’autre la passion et la puissance érigée en valeur morale !

                Le positionnement des uns et des autres a changé quand le réalisme le plus terre à terre a rattrapé la fiction, quand l’effondrement est devenu objectivement incontournable, quand l’échéance a été reconnue et pressentie très courte. Dans la plupart des cas, les fictions hollywoodiennes se sont révélées absurdes. Rien ne s’est passé comme dans les films, même si parfois la réalité a dépassé en horreurs ce que l’esprit inventif des scénaristes avait imaginé. La construction d’un monde a-monétaire n’ayant été pensée que par une minorité, les dystopies bien connues ont parfois agit comme des projections auto réalisatrices. Mais l’instinct de survie à vite permis à la majorité de s’accrocher à la seule proposition qui tenait la route, celle de l’Accès…     

 

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