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ABÉCÉDAIRE Lettre Com-Cor

1 Décembre 2019, 11:28am

     

Communs : Le terme de commun s’est vulgarisé avec le livre de Pierre Dardot et Christian Laval, Communs, essai sur la Révolution au 21e siècle (2014). A côté du bien public et du bien privé, ces auteurs distinguent un bien commun qui n’est ni rival, ni exclusif (se bronzer au soleil n’empêche personne d’en faire autant), un bien rival mais non exclusif (pêche dans un étang quand il n’y a que des poissons à manger)…, variations qu’ils multiplièrent à l’envi. 

                En peu de temps, l’idée de communs est devenue “commune”, largement partagée par tous ceux qui opposaient l’usage et la propriété, qui contestaient le droit de s’aliéner un bien… Il est dommage que ces deux penseurs n’ait pas poussé leur analyse jusqu’à remettre en cause l’échange marchand qui consacre la propriété privée comme seule voie possible. Si la Révolution annoncée par leur titre n’a pas eu lieu, il faut toutefois leur reconnaître que la Révolution monétaire a dû beaucoup à leur apport théorique.               

 

Communications : Dès la fin du XXe siècle, les communications entre les hommes sur l’ensemble de la planète sont devenues sans limites et irréversiblement réclamées. Au moment de la Grande Crise, ce fut l’argument le plus puissant pour refuser l’abolition de l’argent. Sans salaires, les employés des grands fournisseurs d’accès et de contenus arrêtèrent leurs activités, les sociétés gérant les câbles intercontinentaux fermèrent tous les terminaux et durant quelques jours, le blackout total nous fit revenir brutalement au Moyen-Âge de la communication.

                Cette perspective était insupportable, à tous les échelons sociaux, et les techniciens rouvrirent les réseaux, ne serait-ce que pour avoir des nouvelles de leurs propres enfants en voyage ou émigrés à l’autre bout du monde. On constata très vite que l’argent n’était pas le seul moteur du monstre technologique de la communication et même, que le système fonctionnait mieux sans lui qu’avec lui ! La première panne sur un câble (apparemment due à un séisme sous-marin au large du Japon) coupa de toute liaison numérique près de 150 millions d’usagers, mais la société gérante,  déjà en autogestion, le répara sans budget ni salaires en moins de dix jours.

                En revanche, les habitudes de communiquer sans raison précises, à tout moment et abondamment, avaient été induites par les profits financiers que cela générait et avaient complètement déformé le sens même de ce qu’est une relation. Il n’était pas rare de voir des familles où, du plus jeune au plus âgée, chacun s’affairait sur son smartphone ou sa tablette et où plus personne ne parlait, n’écoutait, ne regardait ses proches. Le commerce avait créé en ce domaine une terrible addiction et faussé toute vie sociale. La solitude de jeunes affichant des centaines, voire des milliers d’amis sur Facebook mais pas un seul humain à qui confier ses doutes, ses peurs, ses joies, était insondable.

                Le fait d’avoir accès à des outils numériques de bonne qualité et à des communications illimitées sans la moindre contrepartie ne pouvait rien changer à cette addiction. Peu de gens s’était posé la question avant la Grande Crise et le travail de désintoxication, de sevrage, de réapprentissage du langage oral entre gens de bonne compagnie a dû être réinventé, dans l’urgence… Quelques équipes de sociologues et psychologues se sont donné pour tâche d’observer l’impact de l’abolition de l’argent sur l’usage des outils communicants, dès le début de la crise. Rien a priori ne pouvait suggérer une relation entre la fin de l’argent et celle des addictions au smartphone. Et pourtant, les enquêtes, les statistiques, tout prouvait que les comportements compulsifs disparaissaient peu à peu, en intensité, en temps passé devant les écrans. Il a très vite été démontré que le mode de vie sous régime monétaire induisait l’addiction au virtuel, et que le mode de vie a-monétaire induisait la communication directe, verbale, in vivo. On n’a pas fini d’en démonter les mécanismes, mais le fait est avéré.                  

 

Compétition : Vient du latin competere, se donner rendez-vous à un même endroit. Jusqu’à l’abolition de la monnaie, le terme était un détournement du sens premier, via le mot anglais competition, arrivé dans le langage courant par le sport. On se posait donc rarement la question du perdant, y compris dans l’économie internationale. Seul le vainqueur de la compétition avait un intérêt.

                La compétition était le moteur de la plupart des comportements humains. Tout le monde était “classé”, à l’école avec les notes, à l’armée avec les grades et les décorations, à l’université avec les diplômes, dans les professions avec les hiérarchies, les indices et les statuts, jusqu’à l’enterrement,  “en grande pompe” ou “dans l’intimité” !

                Les classements apparaissaient toujours comme un utile moyen de se comparer à l’autre, nécessaire pour stimuler les énergies. Et bien entendu, chaque classement induisait une valeur marchande : un diplômé, un gradé, un vainqueur gagnait plus d’argent, était mieux considéré, plus respecté. Dès l’école primaire qui commençait à six ans, les enfants étaient mis en compétition les uns contre les autres. Les résultats de cette compétition étaient publics, annoncés en grande pompe devant les autres élèves de la classe, plus tard en public dans des remises de prix ou affichés à la porte de l’école, et à l’âge adulte, publiés dans les journaux officiels, chose qui nous paraîtrait aujourd’hui horrible.

                Depuis l’abolition de l’argent et de la valeur, la seule compétition qui vaille est celle qui reste privée, de soi à soi. L’annonce d’un quelconque score relève de la grossièreté, de la vantardise et l’on plaint celui qui s’y laisse aller. Cette pratique d’étalonnage des humains les uns par rapport aux autres explique qu’il y ait eu tant d’inégalités. En effet, si nous reprenons l’exemple de l’école, un premier de classe était naturellement encouragé, valorisé, tandis qu’un dernier de classe était puni, raillé, et donc découragé. Pire encore : un élève brillant était aimé par l’enseignant car il valorisait sa pédagogie, tandis que le mauvais élève mettait le pédagogue en difficulté, au risque de le déclasser dans sa hiérarchie professionnelle. Sachant qu’un enfant apprend toujours mieux quand il se sent aimé plutôt que haï, l’écart entre les deux ne pouvait que s’accroître…

                Une expérience forte intéressante fut réalisée dans une école secondaire et malheureusement enterrée : Si l’on prend les premiers de classe de trente écoles et qu’on les regroupe dans une même classe, nous aurons une élite qui, par émulation, obtiendra des résultats fabuleux. Le résultat de cette expérience, c’est que dans un cadre de compétition, il y eu là aussi un premier et un dernier de classe, un heureux et une majorité de frustrés persuadés qu’ils ne valaient rien. Tel qui se prenait pour un génie dans sa classe ordinaire, pour un canard roi de sa mare, se voyait comme un cancre dans la classe de l’élite, petite sardine perdue dans l’océan…        

                L’inutilité de la compétition n’est pas pour autant une chose acquise. L’enfant n’est pas “naturellement” en collaboration avec ses pairs. Il a même tendance à se comparer pour se rassurer, à se moquer du plus faible pour se sentir fort, à dominer l’autre qui est toujours a priori un danger. L’abolition de l’argent n’a rien changé à cela sinon le mode d’éducation donné aux enfants. Avant même de savoir lire et compter, il faut aujourd’hui apprendre à compter sur l‘autre et à compter pour l’autre. Aurait-il été possible dans un cadre monétaire d’initier un tel renversement…?       

 

Concurrence : La concurrence était jadis un dogme, une pratique généralisée et quotidienne, une nécessité devant assurer le bonheur des consommateurs, la qualité des produits, la santé de l’économie. En tant que dogme, la concurrence ne pouvait être remise en cause, même quand les faits démentaient les arguments de ses défenseurs. La concurrence devait être “libre”, sans aucune entrave réglementaire ou légale la régulant, et “non faussée” par des taxes protectionnistes, des arguments nationalistes, des privilèges corporatistes. Avec le néolibéralisme, la concurrence s’est étendue à tous les secteurs d’activité, y compris les biens communs tels que l’énergie, l’enseignement,  la santé, l’eau, etc.

                La concurrence pourtant n’a jamais été réellement libre et non faussée. Un simple exemple : Un producteur de riz camarguais ou italien était soumis à des labels de qualité, à des contrôles de production, aux codes du travail et aux tarifs salariaux. Un producteur de riz asiatique pouvait produire du riz bourré de chimie, sans aucun contrôle de qualité, sous des appellations vagues (riz thaï, riz basmati…), employer une main d’œuvre à bon marché, bénéficier d’un système d’exportation quasiment gratuit. Les premiers auraient été incapables d’aligner leur prix sur les deuxièmes. C’est ce qui explique qu’au moment de la Révolution, la plupart des producteurs français ou italiens avaient disparu et qu’il ne subsistait plus que quelques producteurs militants, généralement bio, obstinément accrochés à leur modèle agricole et commercial. La concurrence était donc un système à double vitesse : indispensable quand le producteur réclamait de meilleures condition de travail, laxiste quand elle entrainait une concentration de la production et favorisait les marchés internationaux.

                Si la concurrence a contaminé tous les secteurs d’activité, elle a aussi contaminé les moindres recoins de notre inconscient. Dès les classes enfantines, les enfants entraient en concurrence sur les jeux, les devoirs, les relations. Les loisirs sportifs étaient essentiellement une “éducation à la concurrence”, le dépassement de soi n’étant qu’un piège pour faire entrer chacun dans l’idéologie commune. La musique, la science, la littérature, la production de film, de programmes radiophoniques ou télévisés…, tout était sujet à concours, prix, audimat, médailles et gratification diverses. D’excellents romans partait au pilon quand des ouvrages ordinaires étaient publiés par millions d’exemplaires au motif qu’ils avaient été désigné par le Goncourt (célèbre prix décerné par un aéropage d’éditeurs et de critiques, tous fortement intéressés financièrement par cette sélection inique).

                Il est difficile aujourd’hui d’imaginer le poids écrasant de cette concurrence puisque son principal intérêt était de grimper dans une hiérarchie quelconque, toute hiérarchie conditionnant une échelle financière. Il ne subsiste guère que la concurrence naturelle et individuelle de celui qui éprouve le besoin de se mesurer à l’autre, d’affirmer une supériorité comparative. Cette pulsion enfantine de toute puissance, de la comparaison de la taille du zizi chez les jeunes garçons au besoin d’avoir raison sur tout chez les adultes, provoque davantage les rires de l’entourage que de la considération…              

 

Contre-révolution : Une contre-révolution consiste à faire entrer par la fenêtre ce que les peuples, les idées ou les événements ont jeté à la porte. La révolution monétaire n’a pas échappé aux tentations de quelques contre-révolutionnaires, à commencer par le biais de systèmes monétaires déguisés. La mesure “temps” a été l’allié objectif de nombreuses réintroductions de l’argent. En effet, comment faire comprendre à celui qui a planté un pommier, qui l’a amoureusement soigné cinq ou six ans avant de voir apparaître les premiers fruits, que sa pomme n’a pas plus de valeur que le radis qui a atteint sa maturité en 18 jours ! Comment faire comprendre à un ébéniste qui a travaillé sa technique plus de dix ans avant de réaliser ses premiers chefs-d’œuvre que la satisfaction du bricoleur ayant réalisé sa première étagère “presque droite” est tout autant légitime !  On n’abandonne pas des siècles de valeur sans séquelles…

                Plusieurs fois et en divers endroits, est revenue l’idée de prendre en compte le temps de formation, le temps de réalisation d’un objet, la qualité particulière (artistique ou utilitaire) et d’en conditionner l’accès en proportion. Quelques soient les intentions de départ, l’idée de justice, de mérite, de reconnaissance que l’on y introduisait, tôt ou tard, cela revenait à réintroduire une hiérarchie de valeur dans les productions, puis une concurrence entre producteurs, puis une forme quelconque de compensation qui inévitablement faisait penser qu’un convertisseur universel de ces valeurs serait commode.

                La question du mérite également fut la fenêtre par laquelle la contre-révolution tentait d’entrer. Si tout le monde a accès aux mêmes choses, aux mêmes services, à quoi bon se donner la peine d’œuvrer au bien commun ? Si découvrir un vaccin susceptible d’éradiquer une maladie grave et endémique ne procure pas plus d’avantages que d’inventer un presse purée, à qui bon s’enfermer des années dans un laboratoire, vivre quotidiennement les affres du doute et l’incompréhension des autres ? Il fallait que l’utilité publique soit reconnue à sa juste valeur, que le savant ait une vie plus douce que le citoyen ordinaire, plus de biens, plus de qualité dans les services.

                En somme, certains réclamaient la reconstitution d’une classe, d’une élite, d’une caste de “Brahmanes” plus éclairés que le monde ordinaire. Très curieusement, ceux qui auraient été susceptibles d’appartenir à cette élite ont été extrêmement rares à revendiquer cette “reconnaissance”. Bien au contraire, la plupart ont rappelé que les premières élites ont été les prêtres qui s’étaient auto-investis d’un savoir divin, organisés autour de temples somptueux au regard des habitations ordinaires et dont l’essentiel de l’activité était de recevoir et gérer les dons apportés par les fidèles. Le temple a été détenteur du pouvoir, de la richesse, de l’argent, bien avant l’État. Reconstituer des temples de la science, des mausolées à la gloire des bienfaiteurs de l’humanité, c’était relancer le mécanisme des classes, des privilèges, des inégalités, et in fine du capitalisme…

                Les formes de profits sont diverses, avec ou sans monnaie, et on a vu ressurgir des pratiques réinstaurant l’usure, la spéculation, le salariat, la valeur. Jusqu’au 18°siècle, on trouve dans les registres de notaires des “contrats de mégerie” signés entre deux paysans : “Le sieur X confie vingt de ses brebis au sieur Y, lequel jouira des fruits du troupeau mais cédera la moitié du croît à la fin de l’année”. Si l’on traduit l’opération en argent, cela revient à consentir un prêt contre intérêt, et dans ce cas précis, à une pratique  d’usure à 30% ! Ce trafic, réintroduisant par la fenêtre la valeur qui avait été mise à la porte, s’est pratiqué à propos de quantités de biens et ressources qui normalement auraient dû être mises en accès direct sans aucune condition. Le génie humain est insondable…, mais toutes ces tentatives contre-révolutionnaires ont échoué face au bon sens et à l’expérience du plus grand nombre !        

        

Consommateur : Aujourd’hui, ce terme a pris une connotation péjorative qu’il n’avait pas avant la Révolution. Est qualifié de consommateur celui qui abuse d’un bien, qui mange trop, qui gaspille, qui collectionne les relations humaines sans vergogne et sans fidélité.

                Jadis, tout être humain, du berceau au cercueil était un consommateur potentiel. La naissance était un marché (accessoires pour bébé, faireparts de naissance, alimentation spéciale…), l’enfance était un marché (jouets, vêtements, livres…), l’adolescence un formidable marché (avec les marques, les smartphones, les jeux électroniques, les motos, la musique…), la mort elle-même était devenue lucrative (voir l’article “pompes funèbres”). La consommation était la principale culture quotidienne, alimentée par la publicité, les journaux peoples, la télévision…

                La tactique du capitalisme pour imposer cette culture était simple : gommer toute distinction possible entre désir et besoin, dès le plus jeune âge. Si porter des chaussures paraît relever du besoin pour éviter de se blesser ou de se geler les orteils en hiver, la marque de la chaussure, sa forme ou sa couleur ne relèvent que du désir, celui de paraître mieux que l’on est, d’être identifié comme appartenant à une classe ou un groupe, d’être dans une norme rassurante ou hors norme pour laisser croire à une indépendance d’esprit. Le modèle de chaussure relève du désir et non du besoin. On peut donc s’en passer pourvu que les pieds soient protégés. Si l’enfant, l’adolescent, l’adulte s’étaient mis à distinguer besoin et désir et donc à différer ou éliminer certains désirs, c’est un marché qui se serait effondré, c’est un capital qui aurait stagné, le chômage pour beaucoup, et donc des consommateurs en moins. Impossible de sortir de ce cercle vicieux sinon en se persuadant que tout produit mis sur le marché relèvait d’un besoin, fut-il des plus farfelus.

                Les militants de l’Ancien Régime qui luttaient contre la société de consommation, pour une décroissance ou une sobriété qu’ils voulaient heureuse, se heurtaient sans cesse à cette question des désirs transformés en besoins et perdaient beaucoup d’énergie à se battre contre les “consommateurs” ou à les convertir en “consom’acteurs” ! Il eut était plus productif de se battre contre ceux qui transformait nos désirs en besoins, que contre ceux qui s’y laissaient prendre. Certains l’ont fait comme les collectifs anti-pubs, anti-lobbies…, mais furent peu entendus.

     

Convergence des luttes : C’est une vieille idée qui traversait autant les courants de pensée que les partis politiques et les mouvements alternatifs ou révolutionnaires. La convergence, avec l’idée de mise en synergie, revenait généralement à revendiquer le droit de porter une bannière qui serait suivie par tous les autres. Pour qu’une réelle convergence des luttes s’opère, il aurait fallu une base commune (autant sur l’objectif que sur la stratégie), la possibilité que chacun poursuive sa route particulière dans le sens d’un intérêt commun, qu’aucun avantage de notoriété, de paternité ou de hiérarchie ne favorise l’un ou l’autre… 

                C’est pour cela que la désargence ne demandait à personne de se rallier, mais à tous de seulement réfléchir ce que la désargence pourrait lui apporter dans sa lutte particulière. S’attaquer à un chantier aussi vaste que l’abolition de l’argent pouvait rassembler non plus dans un groupe unique, non pas sur une idée commune, mais dans une direction. Les plus durs à convaincre ont sans aucun doute été ceux qui avaient milité avec acharnement pour développer des alternatives au capitalisme. Critiquer l’argent, c’était aussi critiquer leur alternative…

 

Controverse de Valladolid : Vers 1550, après la découverte des Amériques, une controverse fut organisée par Charles Quint dans la ville de Valladolid (Espagne) pour régler le sort des Indiens. Etaient-ils humains, donc dignes d’être convertis et traités à égalité avec les autres peuples ou étaient-il des  esclaves par nature tels que définis par Aristote ou  une espèce infrahumaine que l’on pouvait élever, utiliser et abattre sans restriction. Ce long et difficile débat fut souvent cité à l’époque où une désargence devenait de plus en plus vraisemblable et donc critiquée à la hauteur de l’enjeu, avec la même violence argumentaire, le même type de peurs, la même mauvaise foi pour les uns, les mêmes espoirs pour d’autres.

                Les monétaristes prédisaient des catastrophes et énonçaient quantités d’impossibilités à l’abolition. “L’homme est égoïste et sans l’appât du gain, il ne fera plus rien hors ce qui l’intéresse dans l’immédiat…Les razzias, la lutte de tous contre tous va nous ramener à la barbarie… L’argent permet de payer des armées, des fonctionnaires, des experts et sans cela, c’est l’insécurité, le désordre qui nous guette… La désargence oui, mais sur une petite île, avec un group restreint… ” A  cela, les désargentistes opposaient l’égoïsme profond qui entachait la société marchande,  les guerres économiques et le pillage des pays sous-développés, la violence que nulle police ne pouvait réguler, etc. “Pour dénigrer la société sans argent, vous ne trouvez qu’à lui opposer les tares actuelles de l’actuelle. Ce qui existe déjà à un degré inimaginable (la violence, l’exclusion, l’injustice, le gâchis, l’imprévision…) n’est pas une fatalité. Aucune autre société ne peut arriver à un tel stade de barbarie. Un changement ne peut apporter qu’un mieux car le pire est déjà atteint…”

                Les experts des deux camps ont longtemps débattu sur la faisabilité technique d’une société a-monétaire quant à l’énergie, la redistribution des biens, le développement scientifique, la santé, etc. Toutes les sciences humaines furent conviées à imaginer les conséquences positives ou négatives d’une désargence, psychologiquement, anthropologiquement, sociologiquement, médicalement, philosophiquement… Mais le problème n’était pas technique, seulement mental, de l’ordre de la subjectivité… Les principaux arguments développés en faveur de l’argent ont été : L’argent pacificateur (il offre aux hommes un moyen de résoudre les dommages commis ou subis, de compenser les pertes ou les fautes), l’argent moyen d’échanges (langue et monnaie sont les deux systèmes de circulation, d’information et de valeur au sein d’une communauté), l’argent lié à l’affect (il canalise le désir de possession, le désir de posséder le désir de l’autre), l’argent inséparable de la nature de l’homme (ses passions tristes ne changeront pas), l’argent bien commun (comme seul paradigme soulageant notre rapport à la mort)...

                Mais l’essentiel de l’argumentation s’est exprimée sous la forme de l’anathème : L’abolitionniste “verse dans le populisme le plus abject, source de tous les totalitarismes”, à quoi le monétariste répondait “vous vous écrasez devant le pouvoir de l’argent”.

                La grande controverse sur la monnaie a occupé les journaux, les télévisions, le Net pendant des années avant que l’hyperinflation mondiale et le réchauffement climatique ne mette tout le monde d’accord sur le fait que la désargence n’était pas une option mais un état de fait, et en outre,  la seule planche de salut connue et cohérente par rapport au réel.  

     

Convivialisme : Le “Manifeste du Convivialisme” a été édité aux éditions Le Bord de l’Eau en 2013 par un collectif d’une quarantaine d’intellectuels, à l’instigation du sociologue Alain Caillé. Partant du constat que la logique du progrès technique n’était plus crédible mais que personne ne souhaitait un retour en arrière qui nous priverait des immenses potentialités de ce progrès, le collective posait des questions essentielles : Comment gérer la violence des rapports humains ? Comment les inciter à coopérer ? Comment faire obstacle à l’accumulation de la puissance sur l’homme et la nature ? Comment éviter que l’humanité ne soit potentiellement autodestructrice ? Pour y répondre, le collectif a cherché ce qu’il y avait de commun à toutes ces questions et en a conclu que la recherche d’une convivialité, d’un art de vivre nous était commune à tous, d’où le Convivialisme. L’idée était sympathique et permettait une approche morale, politique, écologique et économique.

                Le Convivialisme est devenu moins prolixe quand il s’est agi de répondre à la question “Que faire ?”. Il suggérait  l’indignation, le sentiment d’appartenance à une communauté mondiale et la mobilisation des affects et des passions… De là à donner vie à des organisations sociales précises, à expliquer comment préserver la nature tout en consommant, à offrir à tous une fonction utile sans sortir de l’argent, de l’échange marchand et de tous ses effets induits et bien mortifères, les Convivialistes ne s’y sont pas risqué. L’idée est donc restée aussi attrayante qu’impuissante.            

 

Cornucopien : Terme issu du latin cornu “copiae”, corne d’abondance, et qui désignait celui qui  a foi en la technologie, capable résoudre tôt ou tard n’importe quelle impasse du système. C’est la posture qui a certainement le plus retardé l’acceptation mondiale d’une désargence. Jusqu’au bout, les hommes ont tenté de réguler le climat, l’économie, les inégalités sans toucher à l’argent, en misant sur d’hypothétiques innovations. La fusion froide allait remplacer le pétrole et le nucléaire, la chimie allait inventer des pilules énergétiques pour nourrir la planète, le bitcoin allait réguler les pouvoirs financiers, l’océanographie allait découvrir des métaux rares en abondance dans les abysses océaniques…    C’était sans compter sur l’évolution exponentielle du problème qui raccourcissait chaque année l’échéance de la Grande Crise. Aucune innovation technologique n’est arrivée à temps pour sauver le système.   

                                   

 

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