Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Désargence.over-blog.com

ABÉCÉDAIRE Lettre B

1 Décembre 2019, 11:20am

B

Bakchich : Somme d’argent payée indument pour obtenir une faveur, un avantage, un privilège. On parlait parfois de “dessous de table”, argent passé discrètement à son interlocuteur, ou “d’enveloppe” remplie de billets négligemment oubliée au milieu d’un dossier. Les bakchichs ont pourri les institutions politiques, les administrations, les entreprises tant qu’il y eut la possibilité de payer des passe-droits, des avantages, des privilèges.   

                Aujourd’hui, puisqu’il n’y a plus cet argent suffisamment rare pour susciter les convoitises et que tout est en accès libre, avec quoi voudriez-vous corrompre le détenteur d’une fonction quelconque, l’homme ayant quelque influence sur d’autres… La prostitution, le harcèlement sexuel, la répartition des tâches communes, la prise de décision, tout cela pose nettement moins de problèmes sans argent qu’avec…          

 

Banlieues : Etymologiquement, lieu où l’on force les gens, mis au ban de la société, à résider (immigrés, prolétaires, minorités ethniques, etc.) Pendant des décennies, le terme de banlieue a été synonyme de problèmes. Assimilées à des zones de non droit, à des espaces de tous les dangers, chaque gouvernement s’évertuait à proposer un “plan-banlieues”, tous plus inefficaces les uns que les autres. Ces regroupements artificiels des populations les plus fragiles, les plus démunies de ressources étant le résultat de nécessités financières, aucun plan ne pouvait réussir sans remettre en cause ces nécessités, c’est-à-dire sans changer de système. Une vraie quadrature du cercle qu’aucun parti, aucune initiative locale, aucune volonté politique ne pouvait résoudre.

                Depuis que les anciennes banlieues sont des communes libres et autogérées, leur aspect, leur population, leur fonctionnement social, n’a plus rien à voir avec la réalité sordide que recouvrait ce terme avant la Grande Crise. De ce fait, ce mot qui renvoyait si directement à l’exclusion sociale a disparu en quelques semaines, chassé comme un mauvais souvenir par les habitants, comme une honte pour les autres !

 

Banques : Les historiens estiment avoir découvert les premières traces d'une activité “bancaire” aux environs de 2000 avant Jésus-Christ, en Mésopotamie (actuel Irak), avec des dépôts, l'octroi de crédits, des transactions, le tout sur des tablettes d’argile (le virtuel de l’époque), alors que la monnaie n'existait pas encore. Contrairement à l’idée reçue, l’échange marchand et sa comptabilité a précédé la monnaie qui s’est matérialisée ultérieurement par simple commodité. 

                Sous l’Ancien Régime, les établissements gestionnaires de l’argent étaient les  banques centrales (appartenant aux États et gérant l’argent public), les banques de dépôts (gérant l’argent des particuliers et des entreprises), les banques d’affaires (servant de conseil stratégique pour les grandes entreprises). Les banques privées (de dépôts ou d’affaires) avaient une puissance stupéfiante. Pour exemple, le Crédit Agricole, première banque de dépôt en France, neuvième mondiale, était plus importante que la Banque centrale. En cas de problème, de mauvaise gestion, l’État français aurait été incapable de lui venir en aide, à moins d’une inflation drastique.

                En 2018, plusieurs économistes tentèrent d’alerter l’opinion publique quant aux risques financiers que prenait le Crédit Agricole dans des créances douteuses, avec ce slogan : “Chers amis, préparez-vous, il est déjà trop tard…” Mais rien n’y fit et les banques ont été le point de départ de l’effet domino entraînant la chute massive de la valeur dans le monde entier puis le changement radical de société.

                On attribue à l’industriel américain Henry Ford cette déclaration : “Il est appréciable que le peuple de cette nation ne comprenne rien au système bancaire et monétaire. Car si tel était le cas, je pense que nous serions confrontés à une révolution avant demain matin.” Mais penser les banques sans analyser ses rapports avec l’État ne sert à rien. Le lien qui unissait ces deux entités était bien plus fondamental que la structure de chacun d’eux. En effet, États et banques dépendaient les uns des autres pour assurer leur solvabilité réciproque. L’État ne pouvait plus laisser une banque s’écrouler (“too big to fail”, disait-on), une banque ne pouvait légiférer à la place de l’État (du moins officiellement) sans perdre définitivement la confiance  de ses clients. C’est pourtant bien ce qui s’est passé en dépit des efforts de communication de part et d’autre. La crise de confiance dans le système bancaire associée au manque de courage des politiques a été à la base d’un mélange détonnant, capable de transformer la crise financière en catastrophe politique et sociale irréversible, de faire basculer l’ensemble de l’humanité de la critique factuelle à la critique systémique.     

 

Banques de données : Lancées à la fin du 20e siècle sous l’appellation “big-data”, des banques de données gigantesques se sont constituées pour des raisons commerciales dès que les ordinateurs ont pu stocker et traiter de grandes quantités d’informations. Les plus connues étaient Google, un moteur de recherche qui vendait aux commerçants les profils des usagers constitués par le filtrage de leurs différentes demandes ; Amazon, un service de vente en ligne ; Facebook, le réseau social quasi mondial… Largement critiquées pour leur opacité, leur utilisation marchande de données personnelles, leur puissance économique et politique, et leur coût énergivore (7% de la consommation mondiale d’électricité), ces entreprises sont restées opérationnelles tant qu’il y a eu le moindre dollar en circulation. Leur puissance a beaucoup tenu au fait que nul ne pouvait éviter de les utiliser au risque de perdre toute visibilité, toute capacité de communication, toute source possible d’information.

                Une première tentative de libération de la dictature du big-data a été de créer des structures coopératives gratuites, sans publicité ni enjeu commercial. Le système “Wikipédia” proposait une encyclopédie ouverte à tous, constituée à partir d’un logiciel libre, par des milliers de contributeurs bénévoles et soutenue par une fondation. Très rapidement le modèle a été repris dans des domaines plus spécialisés (Wikinews, Wikivoyage, Wikisource, Wikirouge….) et dans le monde entier.

                Au niveau scientifique, les banques de données se sont avérées incontournables, efficaces et prometteuses. Pour ne prendre qu’un exemple, celui de la gestion des forêts : dès 2014, il s’est mis en place un suivi en temps réel de l’état des forêts. Sous l’appellation “Global Forest Watch” un outil a permis le stockage et le traitement de centaines de millions de photos satellites à haute résolution. Quiconque recherchait une certaine espèce d’arbre particulière pouvait se référer à cette banque de donnée et tout savoir, quantitativement et qualitativement. L’outil a été en perpétuelle évolution jusqu’à la fin de l’Ancien Régime et a été ensuite adapté au nouveau contexte, en particulier pour améliorer l’interface entre la banque de donnée et les particuliers, pour créer des liens automatisés avec d’autres données (météorologie, écosystèmes, activités du bois et de la forêt…)    

                Avec l’abolition de l’argent, ces banques de données ont pris encore plus d’ampleur et se sont perfectionnées. Les systèmes de contrôle, de correction, de références, se sont améliorés et les risques d’erreurs ont considérablement diminué. D’autre part, les précautions qui avaient été prises à juste titre pour éviter toute récupération commerciale du système sont devenues inutiles, ce qui a libéré un temps considérable et ouvert des possibilités immenses.     

                L’habitude de tout penser en termes de comptabilité, de considérer que la connaissance était un capital, avait tout naturellement amené à nommer “banques” les lieux et supports où étaient stockées les informations. Nul ne sait comment est apparue l’expression “bassin d’informations” en remplacement de “banque de données”  mais elle s’est imposée quelques années après l’abolition. Sans doute la vieille habitude des banques monétaires de recevoir facilement et de rendre avec la plus grande réticence y a-t-elle été pour quelque chose. Un bassin, on y puise, on y plonge, on y nage, on le remplit quand l’opportunité se présente, quand il pleut ou qu’un tuyau d’eau est à portée de main. L’image est plus jouissive que celle de l’ancienne banque avec ses coffres forts, ses portes sécurisées et ses vigiles…   

 

Banquiers : Ils constituaient jadis la toute petite partie de l’humanité la plus puissante et la plus décriée. Voltaire disait d’eux : “Si vous voyez un banquier se jeter par la fenêtre, sautez derrière lui : vous pouvez être sûr qu’il y a quelque profit à prendre !”  Et Sir Josiah Stamp, Directeur de la Banque d’Angleterre de 1928 à 1941, réputé deuxième fortune d’Angleterre à cette époque, écrivait cyniquement : “Le système bancaire moderne fabrique de l’argent à partir de rien. Ce processus est peut-être le tour de dextérité le plus étonnant qui fut jamais inventé. La banque fut conçue dans l’iniquité et est née dans le pêché. Les banquiers possèdent la Terre. Prenez la leur, mais laissez-leur le pouvoir de créer l’argent, et en un tour de mains, ils créeront assez d’argent pour la racheter. Otez-leur ce pouvoir, et toutes les grandes fortunes comme la mienne disparaîtront et ce serait bénéfique car nous aurions alors un monde meilleur et plus heureux. Mais si vous voulez continuer à être les esclaves des banques et à payer le prix de votre propre esclavage laissez donc les banquiers continuer à créer l’argent et à contrôler les crédits.” 

                Ce texte, écrit peu avant la deuxième guerre mondiale était prémonitoire. Pourtant personne n’y a prêté la moindre attention, ni les banquiers qui effectivement ont tout perdu quand le pouvoir de création monétaire après l’hyperinflation mondiale leur a été ôté, ni leurs anciens clients inconscients d’avoir dû payer les frais de leur esclavage !    

 

Bar-tabac : Les cafés, bars-tabacs et brasseries étaient sous l’Ancien Régime des institutions. Lieux de rencontres et de détente, ils étaient nombreux y compris quand la crise financière a réduit considérablement le “pouvoir d’achat” des “consommateurs”. Le nombre de consommations a diminué mais pas le temps que l’on y passait. A l’époque, chacun pouvait trouver un établissement à son goût : café bourgeois ou populaire, avec ou sans jeux, associé ou pas avec une restauration, avec ou sans terrasse, avec option musique, littérature, politique ou sport… Le café que l’on fréquentait en disait long sur ce qu’on était.

                Après la Grande Crise, beaucoup ont fermé ne sachant que faire d’un “commerce”, sans argent pour s’approvisionner, sans tarif de consommation. Puis les anciens “clients” réclamèrent leur réouverture pour le seul plaisir d’avoir un lieu où se retrouver comme avant. Nombre de patrons et de serveurs, ne sachant rien faire d’autre que le métier qu’ils avaient appris, tournaient en rond, désœuvrés. C’est souvent d’un commun accord, et avec promesse de se débrouiller “entre nous” pour faire tourner l’établissement, que les bars ont relevé leur rideau de fer, que les serveurs se sont réinstallés derrière leurs comptoirs, que les habitués se sont assis à leur table favorite. 

 

Bénévolat : Activité non rémunérée (vient du latin bonne volonté). Généralement, les bénévoles travaillaient pour des associations, des ONG (Organisations Non Gouvernementales) ou pour des collectivités locales, dans le seul but de se sentir utiles. Il faut dire qu’à l’opposé, les activités rémunérées était si souvent inutiles et fragmentées, si déshumanisées que le bénévolat apparaissait comme une soupape de sécurité. Un Français sur quatre donnait ainsi du temps pour permettre l’existence d’une activité sportive, culturelle ou sociale. Plus de 1,2 millions d’associations étaient déclarées en préfecture. Les seules obligations de ces associations dites Loi de 1901, étaient de ne pas faire de profits, de se déclarer en préfecture, de nommer un président, un trésorier et un secrétaire, et de réunir une assemblée générale par an.    

                Lorsque l’argent a disparu (et dans son sillage les préfectures), les associations de bénévoles ont disparu puisque toute activité devenait bénévole. Ces millions de citoyens coutumiers de l’engagement sans contrepartie ont été le terreau de l’organisation des sociétés a-monétaires. Ils ont simplement continué à fonctionner dans leurs domaines propres, avec le sentiment, enfin, de ne plus perdre de temps dans des travaux imposés et souvent déprimants. Ces ex-bénévoles ont rapidement fait sauter le préjugé qui avait été soigneusement inculqué dans les esprits, celui d’un professionnalisme efficace s’opposant à l’amateurisme des volontaires. 

                Dans le courrier des lecteurs d’un grand journal de 2017, j’ai trouvé ce commentaire : “Je suis une vieille dame incapable de me passer des soins d’une infirmière à domicile, d’un kiné, d’une aide-ménagère… Actuellement, je paye et je peux exiger une régularité, une ponctualité, une qualité de service que je ne pourrais pas espérer sans contrepartie.”  Il est évident, surtout dans le domaine paramédical, que les professionnels étaient parfois capables d’un grand dévouement, d’une vraie conscience professionnelle, d’une qualité relationnelle indéniable. Mais, jusqu’à une certaine limite, celle de la rentabilité. Quand une infirmière, pour des raisons budgétaires, se voyait imposer un temps pour chaque acte, y compris la toilette d’une vieille dame dépendante, et surtout sous peine de licenciement en cas de dépassement du temps imparti, la qualité s’en ressentait. Si aujourd’hui on offrait aux résidents d’une maison de retraite le traitement qui était la norme en 2020, ce serait un tollé général, plus aucun vieux n’y habiterait, plus aucun soignant n’y consacrerait une minute. Le vieux mythe du professionnel, plus efficace et plus sérieux que le bénévole, a pris du plomb dans l’aile !

                On aurait dû s’en rendre compte bien plus tôt. En 2013 déjà alors que la Grèce subissait l’austérité la plus sévère que l’on ait connu en temps de paix, un petit groupe de médecins et de pharmaciens proposaient des soins gratuits pour aider ceux qui n’avaient plus aucun accès aux soins, soit plus de 400 familles dans la petite ville de Katerini. En un après-midi, une équipe d’informaticiens mit en place un logiciel de gestion des médicaments : C’est une insulte pour le ministère de la santé : une équipe de bénévoles est arrivée à mettre en place un dispositif qui a permis de résoudre un problème qui touchait les hôpitaux depuis des années. Car, nous savions tous que leurs entrepôts étaient pleins de médicaments dont personne ne disait qu’ils étaient-là et qui, finalement, expiraient avant qu’on en achète de nouveaux” affirmait le programmeur Ilias Tsolakidis, créateur de cette infrastructure. Ce qui s’était fait à Katérini par quelques jeunes informaticiens a été rapidement reproduit ailleurs et dans bien des domaines, dès que l’argent a cessé d’exister et d’être un obstacle au bien-être des populations…      

           

Bernest-Lee Tim : Cet informaticien anglais né en 1955 est l’inventeur du WEB. Il est à l’origine de l’hyperlien sans lequel rien n’aurait été possible.  Ses travaux auraient pu lui rapporter des montagnes d’argent, mais il a préféré les offrir à l’humanité. C’est la preuve vivante que les scientifiques sont capables de créer des innovations considérables sans aucune recherche de profit personnel. D’une grande discrétion, il n’a jamais théorisé ses positions politiques, préférant laisser ses inventions œuvrer d’elles-mêmes à l’évolution du monde. En revanche, dès l’abolition de la monnaie, Bernest-Lee a acquis une grande notoriété et nombre de ses travaux sont ressortis des tiroirs, preuve, s’il en fallait, que l’argent n’était pas si indispensable qu’on l’avait cru des millénaires durant… 

 

Besoins : Dans les dictionnaires, le besoin est toujours assorti du manque. On peut cependant avoir besoin de quelque chose, avec ou sans désir, avec ou sans nécessité. Dans les sociétés monétaires, le manque était indispensable à la création d’un marché et la notion de besoins avait pris une place considérable. Créer un besoin assorti du manque revenait à créer un marché, et ce principe a été poussé jusqu’à l’absurde. Un enfant sait très bien jouer avec une bille de terre ou des noyaux d’abricots. Un vrai gâchis ! On a donc créé des billes de verre de multiples tailles, couleurs, fonctions. Des bureaux d’études ont planché sur la création de jeux réputés éducatifs et sur la rédaction de petits livrets à l’intention des maîtres d’écoles. Des sites internet ont été créés spécialement à l’intention des enfants. Les cours de récréation se sont vite transformées en véritable marché, avec ses règles propres, ses trafics, ses marqueurs sociaux… Et le prix des billes a flambé, dans des proportions de un à cent. Cette guerre de pouvoir et de possession a duré plus d’une année, jusqu’à ce que des toupies, spécialement conçues pour “favoriser la concentration des enfants”, évincent le marché de la bille.    

                On a bien sûr hiérarchisé les besoins en  fondamentaux (respirer, boire, manger, communiquer avec ses semblables…), besoins secondaires (protection, sécurité, stabilité…), et ainsi de suite jusqu’au besoin de se réaliser ou d’avoir une Rolex avant 50 ans ! Si nul ne contestait les besoins fondamentaux qui, normalement, n’auraient dû être refusés à personne, au-delà, la distinction entre désir et besoin était bien plus floue. Cette question a agité les débats sur l’abolition de l’argent.

                Si l’argent créait la pénurie, passé les premiers mois d’adaptation, l’abolition de l’argent a ramenée l’abondance. De ce fait, la notion de besoins est tombée peu à peu en désuétude au profit des désirs. Le besoin est en revanche l’objet de beaucoup d’attention éducative au sujet des enfants. Avant la révolution monétaire, les enfants étaient constamment sollicités par la publicité les poussant à confondre désir et besoin. Tout objet désirable leur était présenté comme un besoin, toute privation de l’objet comme une castration insupportable. Les générations qui, dès la toute petite enfance, avaient subi ce formatage auquel aucun adulte n’avait osé s’opposer, eurent du mal à se départir de cette posture toute puissante et égocentrée. C’est pour cela que tous les secteurs éducatifs prirent tant de soins à repenser les stratégies, les pédagogies, les thérapies sur ce sujet.  

 

Bétonnage : L’artificialisation des terres a pris des proportions inquiétantes dès le début du siècle. En moyenne sur 10 ans, 55.000 hectares ont été rongés chaque année sur les espaces naturels ou agricoles français. Cela représentait un département tous les onze ans !

                Après la Grande Crise, il paraissait urgent de récupérer les terres agricoles qui avaient été sacrifiées au bénéfice des routes, des parkings, des centres commerciaux, etc. Mais comment arracher des tonnes de bétons et d’asphalte, que faire de ces déchets, comment revaloriser une terre n’ayant pas vu la lumière du jour depuis des décennies ?... Les projets les plus fous ont été lancés, la plupart réclamant des moyens pharaoniques et sans garantie d’efficacité… D’autres préconisaient de laisser faire la nature : une route non entretenue sera vite envahie par les plantes qui se chargeront d’utiliser la moindre faille pour défoncer le goudron et le recouvrir d’humus… L’héritage des milliers d’hectares de terre arrachés à l’agriculture au profit de l’économie libérale était un cadeau pour le moins empoisonné et personne ne s’était préparé à y répondre.

                L’urgence étant de nourrir la population sans l’agriculture productiviste, sans les grands circuits de transformation et de distribution, c’est localement et par un lent grignotage des espaces artificiels que des solutions ont été trouvées. Ensuite, la subsistance d’immenses parkings généralement vides ont eu deux nouveaux usages : celui de témoigner de l’absurdité de l’Ancien Régime et celui de donner libre cours à l’imagination (certains ont été transformés en champignonnières, en terrains de sport, en salle d’exposition…).     

                    

Bidonville : Les photos anciennes des bidonvilles aux abords des grandes métropoles du monde (y compris dans les pays dits développés) sont restées célèbres. Mais on sait moins comment ils ont pu être si longtemps tolérés. Les États eux-mêmes qui se disaient garants du bien-être de leurs citoyens s’en accommodaient fort bien. En France, on avait même appelé les habitants de ces lieux infâmes des “accidentés de la conjoncture”. Accidentés voulait dire qu’ils étaient exceptionnels, peu nombreux, simples victimes des hasards de la conjoncture ! Cette terminologie administrative permettait de se décharger de toute responsabilité, de cacher le fait qu’un bidonville était toujours le fait d’une société de consommation, fabriquant des pauvres à un rythme effréné, excluant quiconque n’était pas “dans le moule”. Elle permettait aussi d’évacuer la responsabilité collective des sociétés qui fabriquaient cette exclusion et de la reporter sur l’individu qui n’avait pas fait l’effort de s’intégrer ou, au mieux, qui n’avait pas eu de chance, qui avait eu un accident de parcours. Nul n’est responsable du manque de chance !

                Ces verrues urbaines restaient cependant une tache qu’il fallait camoufler au mieux. Les bidonvilles étaient généralement confinés dans les lieux les plus repoussants possibles (décharges, zones marécageuses et inhospitalières). En France, dans les années soixante-dix, la solution de camouflage adoptée a été de raser ces bidonvilles et de construire des HLM (Habitations à Loyer Modéré), de subventionner les locations pour que nul ne puisse arguer d’un manque d’argent pour être relogé. Le résultat fut pire : des bidonvilles en hauteur dans lesquels les activités traditionnelles (récupération de chiffons, métaux, cartons…) étaient impossibles. Ces bidonvilles déguisés en cités populaires ont été à l’origine des banlieues concentrationnaires, zones de non-droit, chronicisant et cristallisant les difficultés, qui, jusqu’à la fin de l’Ancien-Régime, ont posé d’énormes problèmes qu’aucun plan gouvernemental (il y en eut des centaines…) n’a jamais réussi à résoudre.

                Ce problème d’urbanisation, était typique des impasses  créées  par le système et qu’aucune réponse logique ne pouvait résoudre dans le cadre du système.     

               

Biens : La notion de biens se déclinait jadis sous de multiples formes.

Les biens privés, les plus fréquents, étaient considérés comme propriété absolue de ceux qui les détenaient. Ils pouvaient donc les vendre, les céder, les louer, en jouir ou les abandonner à leur guise. Si une personne avait le besoin vital d’un bien qu’un autre détenait sans en jouir d’une aucune façon, nul ne pouvait contraindre le propriétaire à le céder ou le vendre. Les biens privés étaient censés être réglés par les “lois du marché”.  

Les biens publics, propriété des États ou des collectivités locales, étaient gérés par des administrations (services des eaux, des forêts, infrastructures….). La fin de la période monétaire a été marquée par privatisation forcenée de ces biens publics.

Les biens communs qui étaient en vogue au Moyen Âge ont disparu avec l’industrialisation des sociétés. Mais cette notion est réapparue quand il s’est agi de préserver des ressources contre les accaparements sauvages du privé. Ces ressources jugées non rivales et non exclusives ont été l’objet d’âpres luttes, les uns au nom du profit et de la liberté d’entreprendre, les autres au nom de justice sociale et de la préservation de la nature.

                On peut remarquer que l’usage d’un bien n’était jamais mentionné, toujours supplanté par la seule propriété individuelle. Seule une abolition de la monnaie a pu remettre les usages, et donc les usagers, au centre de l’organisation sociale.    

               

Bio : La production de nourriture bio est passé par plusieurs phases successives sous les coups de boutoir du capitalisme. Elle a d’abord été confinée dans la case de l’archaïsme : la bio refuse la technologie, s’appuie sur un savoir-faire ancestral désuet.  Puis la bio est passée par la case Bobos, une mode pour bourgeois égocentrés et friqués : la bio est plus chère, pas plus garantie sur le plan de la santé, mais fait chic ! La case suivante a été celle de l’encouragement verbale sans reconnaissance pratique : vive la bio, tout le monde a droit au bio même les clients de supermarché, applaudissons le maraîchers qui se reconverti au bio, flattons le vin bio, mais surtout ne lui accordons aucune aide, aucune subvention pour ne pas nuire à la production conventionnelle. Il y eut ensuite la case  du bio-industriel : si l’on suit les normes du bio, pourquoi ne pas faire des poulaillers de 50 000 volailles bio ; voilà une rationalisation du bio qui devient intéressante ; voilà une innovation qui rentre dans les catégories capitalistes, une écologie compatible avec la croissance ! La dernière case fut celle de la norme : puisque l’agro écologie s’était dotée d’un savoir scientifique, prétendait à une technologie high-tech respectueuse de la nature, elle pouvait enfin se normaliser, c’est-à-dire se noyer dans des tracasseries administratives sans fin, perdre son âme et son sens dans des cadres conventionnels. Les labels se sont multipliés au point que nul ne pouvait s’y retrouver, les pratiques se sont industrialisées au point qu’elles perdaient tout intérêt. Dès 2017, une véritable stratégie de transferts de fonds s’est mise en place pour étouffer et dénaturer la bio. En un an, la quasi-totalité des organismes gérant la bio était aux mains de l’agro-industrie, des chambres d’agriculture, des syndicats conservateurs, c’est-à-dire entre les mains de ceux qui avaient combattu la bio durant des années. Un agronome de l’époque déclarait « Il n’y a pas la volonté de sabrer la bio en tant que telle, il y a l’intention de la recycler dans le logiciel productiviste qui anime l’agriculture conventionnelle depuis 50 ans. »

                L’abolition de l’argent, arrivée sans crier gare, a permis de relancer “l’esprit bio”, d’autoriser les petites exploitations en polyculture, de privilégier le local. C’est surtout grâce à l’expérience de l’agriculture biologique que l’on a réalisé à quel point l’écologie dans une société financiarisée relevait de l’oxymore, tout comme le socialisme, les droits de l’homme, la justice sociale, la paix dans le monde et autres catégories semblables, réduites au statut d’idéaux inatteignables tant que le moindre kopek était en usage… 

 

Biologie des sols : Ce petit secteur de la connaissance a suivi un étrange parcours. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, l’agriculteur n’avait qu’une connaissance expérimentale de la vie biologique des sols. On savait que telle terre était bonne pour le blé, telle autre pour la vigne, sans en avoir une réelle compréhension. Après la guerre, l’industrie s’est emparée de l’agriculture et la terre, jusque-là préservée, a été considérée comme un simple substrat, comme un support neutre et commode à exploiter. Les progrès de la chimie et de la biologie ont toutefois permis une connaissance des sols, mais toujours dans le sens d’une recherche d’une rentabilité maximum.

                Parmi les professeurs et chercheurs en agronomie, la plupart ont fait preuve d’un étonnant mécanicisme. Tout problème devait avoir sa solution technique. On s’est mis à labourer le plus profond possible, avec des tracteurs de plus en plus puissants, à utiliser quantité de pesticides, de fongicides, d’engrais chimiques. On a remembré les terres afin de promouvoir des monocultures plus rentables que les traditionnelles rotations, plus faciles à travailler. Les quelques spécialistes de la biologie des sols ont été peu à peu remplacés par des chimistes au sein des écoles. Il a fallu attendre de début du 21e siècle pour que quelques résistants soient enfin entendus et que leurs recherches biologiques soient prises au sérieux, tant par leur collègues que par les cultivateurs. Il faut dire que l’agro-industrie avait fait de sérieux dégâts. La plupart des sols étaient compactés et stérilisés. Les intrants devenus indispensables grevaient le budget des exploitants avec pour résultat une qualité alimentaire déplorable…

                Changer d’agriculture pour redonner vie à la terre que l’on exploite, c’était aussi changer de philosophie, de vision de monde, de la nature. C’était une autre façon de travailler, un autre modèle social. C’était aussi dérangeant que de se passer de l’outil monétaire. Il a donc fallu attendre que les enjeux économiques disparaissent pour que l’agriculture dans son ensemble se transforme. La majorité des acteurs du secteur ne l’on pas fait à la suite d’une conversion personnelle, mais par obligation, quand l’argent n’était plus là pour pervertir le système de production agricole, quand les lobbies de la chimie et de l’agroalimentaire se sont effondrés.    

 

Biomimétisme : Cette science visant à s’inspirer de la nature a pris son essor au début du 21e siècle. Certes, l’ambition de faire aussi bien que la nature n’est pas moderne et Icare se fabriquant des ailes de plumes et de cire faisait déjà du biomimétisme. Mais ce n’est qu’à une époque récente que les scientifiques ont abandonné ses pâles imitations pour se centrer sur les systèmes vivants. Une forêt par exemple est une unité de production d’une incroyable sophistication. Elle intègre différentes espèces (minérales, végétales et animales), elle produit une extraordinaire activité chimique (cycle du carbone, photosynthèse…), elle ne consomme que du renouvelable (énergie solaire et eau), le tout sans pollution, sans déchets, sans exclusion d’une espèce au profit d’une autre.

                Ce modèle naturel qui était impossible à copier dans un contexte marchand est devenu la norme, même si l’homme a encore beaucoup à apprendre. On ne sort pas de millénaires de productivisme, d’extractivisme, de domination des uns sur les autres, d’ethnocentrisme indécent, par magie mais par une lente intégration de principes aussi philosophiques que techniques…   

 

Bouc émissaire : Animal, personne ou groupe choisi pour endosser une responsabilité ou une faute qui ne le concerne en rien, dans le but de soulager la conscience du véritable responsable ou fautif. Le bouc émissaire peut également se charger d’un problème auquel on ne trouve pas de cause précise ou dont on veut occulter une causalité gênante. Cette pratique fut d’autant plus courante que les problèmes sans solution étaient nombreux à la fin de l’Ancien Régime. Chacun avait son bouc émissaire : celui du pauvre était le riche, celui du riche était le fainéant assisté, celui du travailleur indépendant était le fonctionnaire, celui du fonctionnaire était le libéral, celui du bouc émissaire était le raciste… !    L’immigré-bouc-émissaire eut sans aucun doute la plus belle carrière. Entre les réfugiés politiques venus des “Républiques bananières“, ceux qui fuyaient les zones de guerres, les réfugiés climatiques et économiques, la pression de ces populations sur les pays riches et stables n’a cessé d’augmenter dès le début du siècle. La petite vingtaine de pays riches auraient pu les accueillir dignement. Nous aurions pu arrêter de jouer les gendarmes du monde et d’intervenir militairement pour défendre nos petits intérêts nationaux. Nous aurions pu aider les pays en difficulté à développer une agriculture vivrière, un artisanat local répondant aux besoins réels… Les solutions étaient évidentes et, au moins au début de la grande vague migratoire, le problème était uniquement technique.

                C’était sans compter sur l’intérêt du bouc émissaire et sur le support idéal que constituaient ces migrants. A la fin du système monétaire, il devenait de plus en plus difficile de camoufler les impasses structurelles. Les peuples commençaient à réfléchir, à remettre en cause une doxa savamment orchestrée depuis des décennies. Résoudre humainement la question des migrations aurait été se priver du magnifique enfumage qu’elle représentait. Si nos impôts ne permettaient plus d’investir dans les infrastructures et dans le social, c’était à cause des immigrés. S’il y avait de la violence, du chômage, des pénuries, c’était en raison de leur incapacité à s’intégrer. Si nos politiques, de droite comme de gauche peinaient à nous sortir de la crise, c’étaient encore la faute des étrangers.

                L’Europe utilisa la technique concentrationnaire pour mettre le sujet en exergue. On vit des îles grecques se transformer en immenses camps de rétention, avec une population locale à peine plus importante et sans aucun soutien extérieur. On vit vingt fois les camps de Calais rasés au bulldozer, vingt fois  reconstruits par les migrants et les associations qui les soutenaient. Tant que l’on parlait de ces scandales, on ne parlait pas d’économie, d’écologie, des fortunes bâties sur l’exploitation de l’Afrique… Les médias ont parfaitement joué le rôle qui leur avait été assigné : empêcher de penser…

                Il est difficile aujourd’hui de comprendre comment un tel cynisme a pu fonctionner sans réactions, comment tant de gens du peuple sont tombés dans le panneau, comment le terme de génocide a été si peu évoqué malgré l’ampleur du désastre… Sans doute est-ce la sidération qui fut cause de cette monstruosité, l’annihilation de toute humanité face au terrible sentiment d’une fin probable de l’espèce !                                

 

Boucle de rétroaction : Il s’agit du phénomène bien connu en physique d’une action en retour d’un effet sur le dispositif qui lui a donné naissance, et donc, ainsi, sur elle-même. Le plus connu est l’effet Larsen : quand un haut-parleur est placé trop près d’un micro, le son émis par le haut-parleur est repris par le micro qui le renvoie au haut-parleur, jusqu’à ce que le son atteigne les limites techniques des appareils. C’est le son aigu et puissant que l’on entend parfois au mauvais réglage de la sonorisation d’un concert, d’une conférence.

                Le même type de phénomène a été remarqué à propos de plusieurs impasses structurelles de la société marchande. Le réchauffement de la planète a fait exploser la demande d’appareils de climatisation, lesquels ont accéléré le réchauffement qui induisait encore plus de climatisation… Les moustiques sont porteurs d’un parasite provoquant le paludisme, lequel tue des millions de personnes chaque année ce qui exige l’éradication du moustique. Mais celui-ci a aussi ses prédateurs qui disparaissent faute de moustiques à consommer, ce qui relance la prolifération de moustiques…, jusqu’à ce que la chaîne alimentaire soit suffisamment compromise pour que la maladie soit éradiquée faute d’humains à contaminer !

                Les exemples de boucles de rétroaction active se sont ainsi multipliés accélérant le processus d’effondrement. De la même manière qu’il ne vient pas à l’idée du conférencier de diriger son micro hors du champ des haut-parleurs tant qu’il n’a pas entendu l’agaçant effet larsen, il n’est pas venu aux experts l’idée qu’un simple moustique pouvait avoir un tel effet sur sa civilisation, pas plus qu’ils n’ont imaginé que la climatisation pourrait, à un moment donné, devenir létal ! 

                Aujourd’hui, celui qui projette une activité quelconque, commence par consulter les bases de données disponibles à tout moment et en tous lieux, et tous les éléments lui sont fournis pour qu’il choisisse la meilleure méthode connue, pour qu’il découvre tous les risques auxquels d’autres se sont confrontés, tels une boucle de rétroaction inattendue expérimentée en pareil cas.   

    

Bourse : Étui servant à conserver ou transporter des petits objets. Par analogie, on parle de bourse pour les testicules, pour certains nids d’insectes, pour un renflement  présent sur certains végétaux. Vous rencontrerez pourtant très souvent le mot bourse dans les textes anciens avec une toute autre acception. Au temps de l’échange marchand, une bourse était avant tout un étui servant à transporter l’argent (on parlait aussi de porte-monnaie) ou une somme allouée à quelqu’un (une bourse d’étude).

                La Bourse (avec une majuscule) était surtout le lieu où étaient centralisées toutes les transactions importantes de la société. La Bourse au sens financier était une institution fixant les prix du marché, permettant aux entreprises de se financer, aux financiers de négocier des titres… Les cotations en bourses étaient suivies à tout instant par les négociants, les producteurs, les banques, les États, comme une sorte de thermomètre mesurant la température économique d’un pays, d’un produit, d’une entreprise.

                Avec l’apparition du numérique, les opérations boursières se sont accélérées à la nanoseconde et les places  boursières ont pris un essor tel qu’elles en étaient incontrôlable. Lors de l’effondrement, ce sont les bourses qui ont dysfonctionné les premières, à commencer par le plus célèbre, celle de Wall Street à New York. Un éditorialiste du Wall Street Journal avait titré un jour un article : “Wall Street ne connaît que deux sentiments, l’euphorie et la panique !” C’est à peu près la définition de la psychose maniaco-dépressive. Or, on sait que les personnes qui sont dans cet état-là perdent tout contact avec le réel, y compris le réel économique, raison pour laquelle leur sont proposées des mesures de tutelle. A la fin, et faute de tutelle disponible, la bourse fit le grand saut, de la panique à la chute au fond du précipice…

 

Bug : Faille informatique qui bloque tout le système d’exploitation. Un bug fut annoncé vers 2025 avec les systèmes en base Unix, ceux qui étaient le plus capables de traiter les flux financiers de manière équilibrée. Ce n'était pas le circuit des prix qui devait se trouver affecté mais la "partie double" et donc le système comptable qui serait mis à bas.

                Le bug de 2025 n’eut pas vraiment lieu, tout comme celui du passage à l’an 2000 qui prévoyait une folle pagaille dans les dates de transactions. Mais ces bugs, effectifs ou hypothétiques, ont largement influés sur les crises à répétition qui ont suivi, sur l’effet domino qui entraina la chute finale.

 

Bullshit jobs : L’expression populaire américaine qui désignait les “boulots de merde” a été vulgarisée par l’anthropologue David Graeber  (textuellement, bullshit = merde de taureau et job= petit travail). A la fin du capitalisme, le chômage endémique était tel que l’on avait inventé de multiples bullshits. Graeber en donna une belle définition : "Un job à la con est une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflue ou néfaste, que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence bien qu’il se sente obligé de faire croire qu’il n’en est rien."

                Généralement précaires et sous-payés, ces emplois étaient le seul recours possible pour nombre de jeunes, étudiants ou en recherche d’emploi, pour les vieux aux retraites insuffisantes, pour les chômeurs de longue durée en fin de droits. A quoi pouvait bien servir la distribution de publicités dans les boites aux lettres au regard de la puissance des spots télévisés et de la pub Internet ? A quoi pouvait bien servir les enquêteurs chargés de sonder les passants dans la rue sur leurs opinions, leurs goûts ou leurs modes de vie, sachant que le résultat des enquêtes étaient généralement déterminés à l’avance par la formulation des questions ? Quelle utilité sociale pouvaient bien avoir les milliers de bureaucrates de bas étages utilisés à remplir des formulaires qu’un clic de souris aurait plus efficacement remplacés ?...

                L’intérêt d l’étude de Graeber, c’est d’avoir mis en lumière des bullshits dans toute la hiérarchie professionnelle. Nombre d’emplois attribués à des travailleurs hautement qualifiés, pour des tâches en apparence complexes relevaient de la définition de Graeber : directeurs de fonds spéculatifs, conseillers en communication, consultants stratégiques, avocats d’affaires, lobbyistes, financiers… Un travail inutile est destructeur pour celui qui subit quotidiennement ce sentiment d’inutilité. C’est disait Graeber, "une attaque directe contre ce qui nous rend humain". Pourtant, il ne semble pas que ce problème ait mobilisé les foules, chacun devant gérer individuellement son rapport au travail…

                Les bullshit jobs sont restés dans les mémoires comme la représentation parfaite de l’absurdité du monde monétaire. On utilise encore cette expression pour désigner certaines activités humaines dénuées de sens, l’équivalent de l’expression française “peigner la girafe” !

Commenter cet article