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ABÉCÉDAIRE Lettre An-Av

1 Décembre 2019, 11:13am

An

 

Argent : L’argent était jadis omniprésent et se déclinait sous de multiples vocables (sou, flouze, blé, pépettes, pognon, radis, oseille, fric, galette, grisbi, liquide, pèze, thunes, saint-frusquin, balles, beurre, braise, douille, fafiots, magot, maille, picaillons, ronds, talbin, etc.). Nombre de qualificatifs lui étaient accolés (argent sale, blanchi, liquide, de poche, comptant, sonnant et trébuchant, roi, occulte, facile, etc.). 

                L’argent avait beau être doté d’un immense vocabulaire dans toutes les langues, il restait un objet existant en creux : il ne faisait parler de lui que là où il manquait, là où il était indispensable pour la production, la distribution ou la consommation. L’argent que l’on possède a le double pouvoir de commandement : pouvoir de commander au sens de “passer commande” de marchandises, et pouvoir de commander au sens de “donner des ordres” quand ce qu’on achète, ce sont des services. Dans un cas comme dans l’autre, l’argent permet de subordonner à la satisfaction de la personne que l’on est, le temps d’autrui.

                Le psychologue Abraham Maslow disait : Si le seul outil dont on dispose est un marteau, tous les problèmes doivent ressembler à un clou”. Et c’était particulièrement vrai avec l’argent, outil d’échange si universel, que tout problème, et d’ailleurs toute solution, finissait par lui ressembler. C’est ainsi qu’il est passé, sans crier gare, de moyen à fin unique. Dès lors, l’argent justifiait des situations et des comportements qui sans lui auraient paru odieux ou monstrueux.

                Pour David Graeber :“Tout système qui réduit le monde à des chiffres ne peut être maintenu que par les armes, qu’il s’agisse d’épées, de gourdins ou de "bombes intelligentes" portées par des drones sans pilote.” Guy de Maupassant quant à lui, écrivait dans l’un de ses carnets : “Il y a vingt ans, on s’étonnait que les domestiques ne fussent plus honnêtes. Aujourd’hui on s’ébahit quand ils le sont.” En effet, l’évolution des sociétés monétaires va toujours dans le sens d’une aggravation, d’une complexification des rapports humains, et ce n’était qu’en cas de crise qu’on se prenait à y réfléchir. Le reste du temps, l‘argent aussi ancien que quotidien était le grand oublié des sciences humaines et plus encore le lien entre cet argent et les drames humains (guerre, famine, destruction…). 

 

Armée : Désigne aujourd’hui une grande quantité de personnes rassemblées autour d’un projet, d’une entreprise. Jadis, le terme avait aussi ce sens mais seulement au figuré. Au sens propre, il désignait un corps de défense ou d’attaque, armé généralement par des États.  Au moment de la Révolution monétaire, nul n’imaginait que l’humanité perdrait ses réflexes guerriers et les armées furent conservées en leur état. Les États-majors continuèrent à centraliser leur gestion, leur pôle de décision, que le gouvernement du pays ait gardé encore quelque pertinence ou qu’il ait été dissout au profit d’un fédéralisme des provinces, des villes. Là où les gouvernements centraux avaient disparu, les armées furent contrôlées nationalement, mais entretenues caserne par caserne, localement.

                L’hyperinflation qui mit fin au système monétaire fut un tel bouleversement que très peu de conflits se sont déclarés entre États. Le monde avait d’autres “chats à fouetter”, y compris les états-majors qui se demandaient qui allait nourrir les troupes, renouveler les munitions, fournir le carburant des avions, chars, navires de guerre…  Les seuls vrais conflits ont été localisés autour de zones déjà en guerre sous l’Ancien Régime (Israël-Palestine, Turquie-Kurdistan, Bengladesh-Birmanie, Chine-Tibet…).

                Il a fallu plusieurs années pour que les opinions publiques s’habituent au fait  que “le nerf de la guerre” étant éradiqué, les différents territoriaux, politiques, ethniques ou religieux pouvaient se régler plus vite par la négociation que par les armes. Les armées se sont réduites peu à peu au strict minimum nécessaire à une dissuasion, peu à peu reconverties en unités d’opération d’urgence dans les cas d’épidémies ou de catastrophes naturelles. Les militaires pour la plupart se recyclèrent dans le domaine de l’urgence sanitaire et dans la logistique. Leur sens de la discipline et leur esprit de corps y faisaient merveille. De la fonction de défense, ils sont passés à la fonction d’assistance. 

 

Assistanat : La société monétaire, devenue de plus en plus inégalitaire, a été contrainte à un minimum d’assistanat, ne serait-ce que pour éviter l’explosion sociale. Les plus libéraux critiquaient cette aide comme une incitation à la paresse et à l’inutilité sociale, les plus sociaux la trouvaient ridiculement parcimonieuse. Beaucoup de militants la dénonçaient comme une autre forme d’exclusion ayant tendance en outre à pérenniser les urgences.

                Avec un peu de recul, il était facile de constater que l’assistance aux plus démunis était perpétuellement perdante dans sa course de vitesse. La misère se constituait plus vite que l’assistanat ne la résorbait. Trente ans après le coup d’éclat de l’Abbé Pierre et la fondation d’Emmaüs il y avait dix fois plus de sans logis. Dix ans après les Restos du cœur fondés par Coluche, le nombre des repas fournis avaient également décuplés. C’est d’ailleurs ce qui a fait dire à l’humoriste qu’il fallait “penser le changement et non changer le pansement” !

                Cet indispensable assistanat était donc bien impuissant à soulager à terme les injustices les plus intolérables. Pourtant le bénévolat y était puissant, les donateurs nombreux et généreux. Sans doute était-ce la contamination mentale du libéralisme qui a donné à l’assistanat sa place considérable. En économie, plus la solution de l’austérité s’est avérée contreproductive, plus elle a été défendue par les économistes. Plus l’assistanat s’est avéré impuissant à compenser le libéralisme, plus on a réclamé un surcroit d’assistance. Et très peu se sont mis à penser que l’argent rendait le libéralisme fou, que la folie du libéralisme créait une progression exponentielle de misères diverses, et que la solution était de revenir au point de départ, l’argent. Les plus réfléchis ont suggéré qu’il ne s’agissait plus d’aider les “accidentés de la conjoncture” mais de changer la conjoncture afin qu’elle cesse de fabriquer des exclus. Mais de là à pousser le raisonnement jusqu’à l’abolition de la monnaie…        

                Les questions qui se posent aujourd’hui face à l’exclusion sociale d’une personne sont de l’ordre du désir et du sens : cette personne a-t-elle vraiment le désir de s’intégrer à une communauté humaine ? Et si elle ne l’a pas, comment lui permettre d’assumer son choix ? Quel sens à pour elle sa marginalisation dans un contexte où ses besoins essentiels lui sont assurés ? Quel sens a pour la collectivité le marginal qui ne participe à rien, refuse toute responsabilité, mais impose toutefois sa présence, son mode de vie, ses excentricités ?

                Il y eut au début de la société a-monétaire de houleux débats au sein des comités locaux qui souvent héritaient de quelques habitués de la rue, sans logis ni activité, et qui continuaient à “faire la manche” (cette fois sans argent, mais pour un bout de pain, un verre de vin, un peu de tabac). Certains d’entre eux étaient violemment opposés à toute intégration, gardant au fond d’eux une haine viscérale de la société, acquise de l’ancien temps. Le Comité d’une ville de moyenne importance qui s’était confronté à un marginal particulièrement sale et impoli lui avait attribué un rôle tout à fait précis au sein de la communauté qu’il rejetait. Il avait été nommé “Thermomètre” ! En effet, le Comité après de longues palabres avait décrété que si la communauté n’était pas capable de supporter un tel individu, c’est qu’elle n’était pas encore vraiment démocratique, pas vraiment inclusive. Diogène, puisque c’est ainsi que tout le monde l’appelait, avait donc pour fonction de permettre à la communauté l’évaluation constante de sa propre civilité ! Le “thermomètre démocratique Diogène” accepta sa “fonction” à condition qu’il n’ait aucune autre obligation, pas même d’aller chercher lui-même sa nourriture au dépôt local… Ce décret communal fit école !          

 

Assurances : Pratique servant à compenser les risques et les aléas de l’existence. Moyennant une somme d’argent, on pouvait s’assurer contre le vol, l’incendie, la maladie, la grêle, l’attaque des sauterelles… Il y avait même des assurances vie (somme payée aux héritiers à la mort de l’assuré), et des assurances décès (pour être sûr d’être enterré ou incinéré dignement). Beaucoup d’assurances étaient obligatoires, pour conduire un véhicule, se loger, pratiquer un sport… Le jeu pour les “assureurs” était de surévaluer les risques et de sous évaluer les dommages. Pour les assurés, il s’agissait de faire jouer la concurrence entre assureurs pour payer le moins possible et de tricher sur les déclarations pour se faire rembourser plus que la perte réelle. Cela donnait lieu à d’innombrables procès qui engraissaient une armée d’avocats.

                Mais au-delà de l’aspect judiciaire, cette manie de l’assurance nuisait gravement  au sens des responsabilités individuelles. Une bonne assurance pouvait permettre de rouler vite, de prendre le risque de froisser les tôles et accessoirement de blesser quelqu’un. Un pirate informatique n’avait aucun scrupule à vider le compte en banque d’un ouvrier besogneux puisque la banque remboursait l’argent volé grâce aux assurances…

                Sans argent, point d’assurances. En cas d’accident,  le seul recours est la solidarité des autres. En cas de dégâts causés à autrui, la seule issue pour ne pas être mis au ban de la société est de réparer, de compenser les dégâts, mais le plus simple reste toujours d’être prudent, respectueux des autres, attentif aux conséquences de ses actes. Les assurances déresponsabilisaient, la désargence a permis de retrouver le sens de la responsabilité. La différence est de taille, beaucoup plus qu’on ne l’avait imaginé au départ. Devoir assumer seul les conséquences de sa malveillance, de son inconscience ou de son goût du risque, calme bien des ardeurs égotiques…

       

Austérité : L’austérité était, après la relance, la grande mesure du libéralisme pour sortir d’une situation de crise. Les finances d’un pays étant toujours présentées aux peuples comme l’exacte copie d’un budget familial, si un pays était en crise, c’est qu’il avait trop dépensé et qu’il devait se serrer la ceinture. Bien entendu, cette austérité était appliquée essentiellement aux plus vulnérables, aux plus faibles, alors qu’elle offrait de belles opportunités aux plus riches. La pire austérité imposée fut celle de la Grèce après 2008. Entre 2010 et 2016, le taux de suicides dans le pays augmenta de 37%. Un record ! Si l’on ajoute à ces suicides les décès faute de soins (plus de 30% des Grecs ne bénéficiaient d’aucune assurance maladie), les décès non estampillés suicide, les maladies mortelles liées au stress et à la sous-alimentation, les décès dus à l’augmentation de la criminalité, l’austérité façon grecque s’apparentait à un génocide, la cure d’amaigrissement à une saignée virant à l’hémorragie…

                Si l’on a très vite constaté que l’austérité étouffait l’économie et que la relance creusait les déficits, aucune troisième voie, sinon celle du réformisme, de la redistribution, n’a jamais percé dans le discours économique ou politique. C’est sans aucun doute cette absence de troisième voie qui a constitué l’élément moteur essentiel de la désargence. La Grande Crise a mis en évidence le fait que le système n’était pas réformable quelles que soient les qualités des réformateurs. 

 

Autogestion : Pour certains, l’autogestion était la suppression de toute distinction entre dirigeants et dirigés, pour d’autres, c’était l’aptitude des humains à s’organiser sans dirigeants. La nuance était de taille et n’a pu être tranchée que par l’abolition de l’argent. En effet, rechercher une égalité totale avec nos dirigeants, c’est admettre qu’il en faille. Refuser l’existence même d’un dirigeant, c’est admettre que chacun est capable de se diriger tout seul. Et au centre de tout cela, traine la question du pouvoir. Comment un dirigeant pourrait-il se dispenser d’un pouvoir quelconque sans être logiquement perverti par sa fonction, quelles que soient ses qualités personnelles ? Comment un dirigé pourrait-il ne pas perdre peu à peu toute capacité de pouvoir s’il n’est pas maître de ses choix ?

                Dans un cadre monétaire, la question de l’autogestion ne pouvait même pas être posée sereinement. L’argent ne peut se passer d’un “grand argentier” qui a le pouvoir de le mettre en circulation, de le contrôler et de le distribuer selon son bon vouloir. L’argent n’a de sens et de valeur que s’il manque à certains, ce qui donne, à ceux qui en ont beaucoup, un véritable pouvoir sur ceux qui en sont dépourvus. L’argent donne une valeur à tout, y compris aux personnes. Il induit donc les hiérarchies, les maîtres et les esclaves, les dirigeants et les dirigés. L’autogestion, si souvent évoquée par les anarchistes et dans les syndicats, ne pouvait être qu’un idéal, sans cesse recherché et jamais totalement atteignable.

                Dans le monde de l’Accès, ce qui continue à faire le dirigeant ne peut être que le savoir, la compétence, l’inventivité, l’âme. Le dirigeant ne fait donc qu’enseigner à l’autre, c’est-à-dire lui transmettre un pouvoir de dire, de penser, de fabriquer. La connaissance ne se divise  pas dans le partage comme l’argent mais se multiplie. Dirigeants et dirigés y trouvent leur compte, et s’il y est produit de la dépendance, elle est symbiotique. Le supplément d’âme que l’un ou l’autre peut avoir par rapport aux autres n’en fait pas plus un dirigeant, un modèle, un maître à penser comme dans l‘Ancien Régime. Il constitue au contraire une charge, une responsabilité, un devoir de rééquilibrage de l’inégalité naturelle.

                Il est souvent arrivé au début de la révolution monétaire que certains, encore intoxiqués par l’esprit “argentique”, se prennent d’envie de diriger à leur guise leur petit monde, ce qui ne manquait pas de créer quelques conflits et tensions. La solution à ces velléités de puissance et de pouvoir fut donnée par les Jarawas des îles Andaman qui depuis des siècles avaient réussi à recadrer en douceur les “petits chefs”. Chez eux, dès qu’une personne montre quelque propension au pouvoir, elle est dotée par la communauté d’une charge symbolique, de préférence inutile,  et couverte d’honneurs ostensibles. Soit le “condamné aux honneurs” prend conscience du ridicule de sa situation et rentre dans le rang, soit il reste pathologiquement accroché à son titre et en jouit, mais sans nuire à autrui.

                Quant à l’autogestion, le mot a quasiment disparu puisqu’il fait partie de ces catégories qui n’existent que par leur  contraire (comme la liberté ou l’égalité). On ne continue à évoquer l’autogestion qu’à propos d’un enfant qui apprend peu à peu à faire certaines choses par lui-même, d’un artisan qui acquiert le geste difficile qu’un plus ancien tentait de lui transmettre, du handicapé qui a besoin d’assistance physique ou mentale et n’est pas capable, dans certains domaines précis, d’autogestion.                   

 

Automobile : L’automobile a été plus d’un siècle durant le symbole de l’autonomie, de la liberté de mouvement. La possession privée d’un moyen de transport est sans doute ce qui a résisté le plus longtemps à la mutualisation. Il a fallu du temps pour que les mentalités changent et s’adaptent à l’usage de véhicules communs. Comme dans beaucoup d’autres domaines, ce sont les structures qui ont permis d’évoluer, plus que les discours, l’éducation, la morale, l’intérêt général.

                La voiture individuelle a disparu au fur et à mesure des changements imposés par le nouveau système. Les nouvelles voitures, (un modèle unique mais avec options propres aux différents usages), construites à partir des meilleurs brevets techniques de tous les pays et de toutes les marques, sont économes en énergie, inusables, réparables par n’importe quel mécanicien, bien plus adaptées aux besoins du moment (voitures de ville, grandes routières, tout-terrain, etc.). Les anciens modèles sont vite devenus compliqués à entretenir, inutilisables dans nombre de circonstances, bien moins confortables. Les garages collectifs qui mettent aujourd’hui à disposition de quiconque en fait la demande un véhicule adapté et en parfait état, pour le temps qui lui est nécessaire, a rendu absurde l’utilisation d’une voiture privée, mis à part la voiture de collection que l’on sort occasionnellement pour une fête, un rassemblement de collectionneurs, le tournage d’un film d’époque…       

 

Autonomie : Le capitalisme triomphant du début du 21e siècle a été marqué par son caractère individualiste, par le règne du “chacun pour soi” porté au rang de vertu cardinale. Chacun devait être “entrepreneur” de sa propre vie, être l’unique responsable des conditions de sa vie et de sa mort. Ce principe avait été si parfaitement intégré, que l’on s’extasiait du moindre élan naturel de solidarité. Le pire, c’est que les plus farouches opposants au capitalisme ont également intégré cet individualisme en portant l’autonomie au plus haut degré de la contestation. Le monde moderne nous dépossède de toute maîtrise de notre vie ? Alors reprenons notre autonomie en faisant tout nous-même, de la maison à l’énergie électrique en passant par le grille-pain ! Le capital nous pressure avec ses exigences technologiques ? Alors passons-nous d’ordinateur, de téléphone, de voiture. Le papier fabriqué à la maison, la plume d’oie, le sémaphore et le vélo sont devenus éminemment révolutionnaires !

                Tout faire soi-même, produire l’ensemble de ce qui nous est nécessaire, redevenir chasseur-cueilleur, c’est aussi ne rien demander ni devoir  à personne. La seule différence entre l’autonome capitaliste et l’autonome contestataire, c’est que le premier utilise le média argent pour faire ce que bon lui semble et que le second utilise son temps à son seul profit. Cultiver son blé, le battre, le moudre, le cuire pour obtenir son pain est relativement plus long que d’utiliser celui du boulanger. L’autonomie capitaliste ou anticapitaliste, cela conduit très vite à la perte de toute interdépendance, de toute collaboration, au “chacun pour soi”.

                Dans la réalité, la plupart des fanatiques de l’autonomie qui ont survécu correctement ont été ceux qui ont astucieusement utilisé les multiples poubelles du système capitaliste. Or, il s’est très vite avéré, après la sortie du système monétaire, que les ressources laissées par l’hyperconsommation s’épuisaient très vite et se recyclaient très mal. On s’est vite aperçu que l’autonomie qui consiste à ne rien demander à son voisin n’aboutit qu’à la désocialisation, à l’isolement.  L’autonomie capitaliste était un leurre et son antonyme n’était pas la dépendance mais l’assujettissement.         

 

Autoroute : Traverser la France par autoroute coutait autrefois très cher. Il fallait prendre un ticket au péage d’entrée et payer à la sortie. Si l’on s’arrêtait pour se restaurer ou faire un plein d’essence, des aires de stationnement étaient prévues à cet effet, mais du fait de leur exclusivité, les commerces y pratiquaient des prix prohibitifs. Certes, le réseau était bien entretenu, les aires de repos et d’approvisionnement étaient nombreuses et bien aménagées (toilettes, jeux pour enfants, tables et bancs de pique-nique, parkings ombragés…). Mais entre les péages, le carburant plus cher, les cafétérias réputées pour leur mauvais rapport qualité-prix, ce confort relevait d’un luxe que tout le monde ne pouvait s’offrir.

                Il existait bien des “routes nationales” gratuites, mais elles étaient en mauvais état, dangereuses et bien moins rapides (vitesses limitée à 80 km/h, les traversées de villes à 50 km/h). Elles étaient en outre truffées de radars exposant tout contrevenant aux limitations de vitesse à de sévères amendes, voire à des suppressions de points sur des permis de conduire qui n’en comptaient que douze. Une fois les points épuisés, il fallait repasser le permis et donc en payer le prix. Tout était fait pour que la RN (route nationale) ne concurrence pas l’autoroute payante. La route était une source de revenu importante pour l’État, un impôt qui ne disait pas son nom : 70% de taxes sur le carburant, les amendes, plus les taxes sur tous les produits obligatoires (assurances, contrôles techniques des véhicules, permis, accessoires obligatoires, etc.). L’automobiliste en avait conscience, se plaignait d’être pris pour “une vache à lait”, mais était prêt à tout sacrifier pour sa voiture !

                Aujourd’hui, on ne prend la route nationale que pour les petits trajets et là où il n’y a pas d’autoroute. On y roule bien puisque 80% des trajets ont disparu (plus de trajets professionnels quotidiens, une relocalisation des activités, covoiturage devenu un usage courant…). Quand on veut aller de Marseille à Paris ou de Strasbourg à Bordeaux, on prend l’autoroute. Il n’y a plus de stations-services mais à chaque sortie, des panneaux indiquent le dépôt de carburant le plus proche. Les affreuses cafétérias ont disparu et on emmène son pique-nique. On mange sur les aires de repos quand il fait beau, dans les anciens commerces aujourd’hui vides et qui ont été aménagés (tables, chaises, coin cuisine, toilettes…). Il arrive que les lieux soient parfois dégradés par quelques malotrus, mais vite repérés, ils subissent la vindicte populaire et généralement ne recommencent pas.

                Sur les routes ordinaires aussi, il arrive qu’il y ait des “incivilités” comme on disait avant (vitesse dangereuse pour les autres, non-respect des règles du savoir-vivre routier, état d’ivresse…). Mais quelques appels de phares, coups de klaxons, voire quelques remarques acerbes lancées par la vitre suffisent en principe à rappeler ce que “vergogne” veut dire, et mieux que les radars et contrôles policiers !

                Au sujet des autoroutes, une pratique étonnerait grandement un citoyen de l’an 2000 s’il était brusquement transporté dans notre société. Certaines aires d’autoroutes ont été occupées par des particuliers qui s’en sont attribué l’usage. On y voit des potagers où le voyageur peut glaner quelques tomates ou radis pour agrémenter son pique-nique, la plupart des arbres d’ornement ont été remplacés par des fruitiers. Dans les anciens locaux des cafétérias, supermarchés, stations-services, des familles ont trouvé là une demeure à leur convenance. Elles sont souvent sollicitées par les gens de passage sur les possibilités qu’offre la région, sur les visites à ne pas manquer. Certains offrent le lit et le couvert à ceux qui leur sont sympathiques, intéressants, où simplement dans le besoin d’une halte pour la nuit. La plupart de ces “hôtes autoroutiers” sont souvent intarissables sur les rencontres faites par ce moyen : avec un étranger venu de très loin, un musicien fabuleux qui offrit un concert le temps d’une soirée, un architecte génial venu pour un repas et qui est resté quinze jours à tirer des plans d’aménagement des lieux dignes de les transformer en “aire extraordinaire”…       

 

Avion : Un voyage en avion…, impossible avec ta désargence” disaient certains camarades. L’un d’eux revenait du mariage de son fils à Paris alors qu’il habitait Montpellier. Il venait de faire un trajet commode, rapide, peu coûteux et ne tarissait pas de critique vis-à-vis d’une société sans argent qui obligatoirement l’aurait privé de ce plaisir. “Comment réserver un billet ? Y aurait-il encore des agences, des sites de réservation ? Qui va piloter l’avion ? Qui fournira le kérosène ? Qui décidera de l’horaire d’un vol ? Qui en garantira la sécurité ?...”

                Ces frayeurs paraissent aujourd’hui curieuses, mais il faut comprendre que le moindre déplacement impliquait de multiples opérations monétaires, a fortiori en avion, et davantage encore quand il fallait réunir toute une noce. Il fallait tenir compte des disponibilités professionnelles et scolaires des invités, prévoir leur hébergement, commander à l’avance le traiteur et la salle pour le banquet, organiser les démarches à la mairie, parfois à l’église pour les croyants…

                Depuis l’abolition de l’argent, nul n’est tenu par un travail ou des études, nous pouvons prendre le temps de voyager à pied, en vélo, en train, et même en avion si l’on est âgé ou handicapé, et rien n’est plus simple de séjourner trois jours, une semaine ou plus dans la capitale si l’on veut prendre son temps. Quant aux pilotes, aux personnels volants, aux questions de sécurité, la désargence a plutôt été une opportunité d’amélioration constante.

                “La Compagnie” gère les voyages en avion sur tout le territoire et sur tous les aéroports, de l’immense Roissy au petit aéroclub de province. C’est une compagnie de bénévoles passionnés. Ils ne vivent que pour voler et ont tout fait pour assurer les meilleurs services. Grâce à une gestion informatisée des demandes et des potentialités, ils sont capables de donner un horaire de vol, sur n’importe quelle ligne, parfois avec un délai de quelques jours mais rarement plus. Il faut dire que les avions de “La Compagnie” vont du petit Cesna à quatre places à l’airbus. Les pilotes sont issus des anciennes sociétés privées ou sont des pilotes de chasse reconvertis. Ils ont leurs écoles de formation qui n’ont rien à envier aux anciennes. Depuis que le profit n’entre plus en jeu, ces pilotes n’ont plus qu’une obsession : trouver le moyen le plus adéquat pour satisfaire les demandes en fonction de l’urgence du voyage, de la situation particulière du passager (une personne âgée aura toujours la priorité sur un jeune, une famille avec enfants sur un adulte seul…), et dans une logique de rationalité écologique. Tant qu’un gros avion n’est pas rempli, le voyage est différé. Les voyageurs attendent le message ou le mail leur annonçant le départ ou sont redirigés vers d’autres avions plus légers.

                Tout ce trafic aérien est possible grâce à une armée de mécaniciens eux aussi passionnés qui assurent une sécurité maximum, et à des équipes de contrôleurs de navigation qui scrutent le ciel de leurs radars et organisent les décollages et atterrissages dans les tours de contrôles. Jadis, ces contrôleurs se plaignaient du stress qu’ils subissaient du fait des horaires de travail lourds et en perpétuel changement (tantôt de nuit, tantôt du matin ou du soir…). Les contrôleurs aujourd’hui sont suffisamment nombreux pour se relayer sans problème au bout de quelques heures, pour se remplacer quand l’un ou l’autre se déclare indisponible, quelle qu’en soit la raison. Si un mécanicien ne garantit pas la sécurité du moindre boulon, si une équipe de contrôleurs annonce une carence momentanée, le vol est repoussé, les passagers attendent. Mais nul ne s’en plaint parce que nul n’est pressé au point de ne pouvoir perdre un jour ou deux, et que nul n’est dépourvu de gîte, de couvert, d’occupation pendant cette attente. De toute façon, la moindre gêne, le moindre souci que La Compagnie peut parfois occasionner est, pour ces passionnés, un affront personnel qu’ils supportent très mal !

                Il leur a fallu du temps pour être admis avec leur sérieux et leur compétence au début de leur activité. Pourtant, la sécurité du temps de l’argent, était plus que douteuse. On se souvient de ce pilote dépressif qui, en mars 2015, s’est suicidé aux commandes de son airbus A320 en le jetant contre une montagne, avec ses 144 passagers à bord et 6 membres de l’équipage… On se souvient des multiples accidents de la troisième décennie pour des défauts de maintenance, des défaillances du personnel, toujours pour causes d’économies budgétaires… On se souvient de la folie écologique de ces trajets à bas coût incessants et polluants, dont les trois quart n’avaient d’autre sens que d’être devenus moins chers que le bus, le train ou la voiture individuelle, concurrence et compétitivité obligent !    

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