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ABÉCÉDAIRE Lettre Ab-Am

1 Décembre 2019, 11:02am

Ab-An

 

Abolitionnismes : Le terme d’abolitionnisme est apparu au 18e siècle au sujet de l’esclavage et a été repris à propos de multiples suppressions d'une tradition, d'une institution ou d'une loi : peine de mort, torture, privilèges, prisons, prostitution, exploitation animale…, et in fine, l’argent. Il n’est pas inutile de comparer ces divers mouvements et d’en dégager ce qui les réunis (leur radicale nouveauté, leurs conséquences sur la globalité de l’organisation sociale…) et ce qui les différencie (l’objet à abolir plus ou moins global, la stratégie pour y parvenir…).

                Jean-Patrick Abelsohn écrivait en 2011 dans la Revue des Sciences de Gestion : “Nous faisons l’hypothèse que la suppression partielle ou totale de la monnaie doit être réalisée pour les motifs mêmes qui ont prévalu à son invention : le besoin de facilitation sinon d’accroissement des échanges, puisqu’elle est devenue un frein à l’accessibilité sinon à la circulation des biens et des services.”

 

Abondance : L’abondance a toujours été l’objectif des sociétés organisées, le rêve d’un pays où coulent le lait et le miel, comme dit la Bible. En réalité seules les petites sociétés de chasseurs-cueilleurs vivant sur des  zones climatiquement favorables ont connu l’abondance. Dès que l’échange marchand et son corollaire monétaire ont été institués, l’abondance est devenue impossible, du moins pour tous. L’échange et l’argent créent au contraire la rareté sans laquelle les choses n’ont plus de valeur. L’abondance, la surproduction, a été une des causes principales de la crise de 1929.  L’abondance crée la chute des prix, réduit les marges bénéficiaires, ce qui entraine une baisse générale du pouvoir d’achat, donc de la consommation, donc de l’abondance de biens que personne ne peut acquérir. Cette banale observation n’a pourtant pas empêché le capitalisme de fonder son système sur la recherche constante de productivité, sur la croissance… Le projet capitaliste de donner accès, pour le plus de monde possible, à la production (de créer un marché) est contradictoire avec la nécessité de la rareté sans laquelle la demande (donc le marché) s’effondre.

                Les économistes du début du 21e siècle ne pouvaient plus ignorer cette contradiction interne et se sont acharnés sans succès à imaginer un marché qui intégrerait la totalité des contradictions de ce genre. Cela revenait à marier coopération et concurrence, rareté et abondance, valeur et accès, carpe et lapin…  Comment n’ont-ils pas vu que l’équilibre économique ne peut se faire dans un cadre aussi contradictoire et que le seul moyen d’y parvenir était de remettre en cause l’échange, l’argent, la concurrence, la rareté, le capitalisme ?

                C’est sans doute parce que ces économistes avaient fait de la rareté une “donnée naturelle”, et qu’il fallait “faire avec”, y compris pour les contraintes de base (manger, boire, s’abriter…). Si la rareté avait été une donnée naturelle, il aurait fallu l’expliquer, l’expérimenter, l’argumenter. Il n’est pas pensable que l’intelligence déployée à faire avaler ces couleuvres au vulgum pecus  n’ait pas permis à ces auteurs de saisir ce qu’il y avait de religieux et non de scientifique, de magique et non de logique, dans leur incapacité à discuter de concepts aussi fondamentaux que l’abondance, la rareté, le marché, la concurrence….

                Si l’abondance n’appartenait pas au monde économique, c’est uniquement parce que l’économie ne pouvait éviter de prendre en compte l’obligation d’opérer des profits monétaires, que les profits sont impossibles dans l’abondance, que l’argent qui donne une valeur à tout induit mécaniquement la recherche de profit. Le cercle était si bien bouclé que cela “ne pouvait tourner rond” !    

                 

Accès : L’accès, depuis la désargence, est le mode de circulation des biens et des services qui est venu en remplacement de l’échange. Dans les dictionnaires, le mot indique à la fois la possibilité d’obtenir un objet (accès au confort), le moyen d’entrer dans un lieu (accès à Paris), dans un processus (accès à une théorie) et la brusque et passagère poussée d’un état pathologique (accès de fièvre).

                Plus que le don, l’octroi, le droit, la distribution, l’échange ou le partage, l’accès a été le maître mot de la désargence qui cherchait à sortir de tout rapport marchand. Il ne s’agissait pas, en effet, de donner, action qui suppose débiteur et créditeur, de reconnaître le droit à quelque chose, ce qui suppose que d’autres choses ne sont pas dues en droit. Il ne s’agissait pas plus de partager ou de (re)distribuer, ce qui impliquerait qu’il y ait des maîtres du partage, des régulateurs de la distribution et donc un pouvoir sur d’autres. Le choix du mot « accès » indiquait qu’il y avait des biens et que chacun, du fait même de son existence, pouvait en avoir l’usage. Nous devions avoir accès à une nourriture suffisante, à l’eau potable, à la culture, à la relation avec l’autre, aux soins, etc. Nous pouvions même avoir accès à la fièvre, c’est-à-dire à des bouffées délirantes, des attaques de génie ou de folie, des paroxysmes d’agitation, par intermittence, dans des moments fatidiques. La cohabitation des deux sens de l’accès (possibilité d’usage et moment de crise) permettait au moins d’affirmer qu’il ne s’agissait pas d’une utopie éliminant tout problème, d’une idéalisation gommant toute perversion possible, tout détournement. L’accès pour tous aux biens et services n’a pas été présenté comme une panacée mais comme un mode sociétal perfectible.

                Longtemps le mot a cependant été “contaminé” par les habitudes marchandes, d’autant que l’économiste Thomas Piketty en avait fait le label de sa théorie économique en le restreignant au sens d’une possibilité de jouissance (gratuite certes, mais offerte par la société), ce qui induisait le revers de la médaille, celui de biens auxquels nous n’avions pas accès.

                L’usage qui s’est instauré après la révolution monétaire s’est étendu au point que nous parlons aujourd’hui d’un accès impossible seulement quand il est impossible pour tous (un diamant de 500 grammes, cela existe mais il n’y en aura jamais pour tous) ou quand il l’est pour des motifs bien évidents (je n’aurais jamais accès à la physique quantique étant donné mon peu de goût pour les mathématiques).

                Les peurs qu’a suscitées la notion d’accès ont été balayées par l’expérience. On nous disait que l’accès pouvait être “de colère ou de fièvre”, mais une société sans excès, sans colère ni fièvre, aurait été une société lobotomisée et la suppression des profits monétaires a réduit les comportements négatifs à des situations individuelles, donc gérables. On nous disait que l’accès impliquait une inégalité totale, une généralisation de la loi du plus fort, mais on a vite compris la confusion entre égalité et égalitarisme et le fait que l’un obtienne plus que l’autre n’a posé de réel problème que dans les cas de pénurie entraînant des réflexes d’accumulation que  le poids de la “vergogne collective” a généralement suffi à réguler l’accès…

                C’est ainsi que progressivement, les termes initiaux de désargence, de société a-monétaire ou sans argent ont été remplacés par celui de civilisation de l’Accès (avec une majuscule)

 

Accessibilité : Au tout début de la révolution a-monétaire, ils furent nombreux ceux qui voulaient à tout prix assujettir l’accès à un minimum de conditions. Fallait-il obligatoirement faire partie d’une communauté pour avoir accès à ses ressources ? Ces ressources viendraient-elles en réponse à une participation quelconque (activité d’intérêt général, compétences…) ? Fallait-il contrôler ce que chacun prenait au “pot commun” afin d’éviter que les uns se gavent et que d’autres manquent de l’essentiel ?  On vit ainsi réapparaître des cartes de consommation comme au temps de la guerre où les “carnets d’alimentation” réglementaient l’état de disette. On vit aussi se réinstaller des comptabilités matières tout aussi contraignantes que les comptabilités monétaires. On vit des villes instaurer des “certificats de citoyenneté” qui seuls donnaient accès aux biens et services de la commune.

                Mais la gestion de ces garde-fous s’est avérée plus contraignante que leur absence. Que ferait-on de l’étranger de passage ? Comment augmenter les rations quand une branche familiale débarquait à l’improviste d’une autre région ? Que faire du nouveau qui décide sans y être invité de s’installer dans la ville ?... Les unes après les autres, ces tentatives, toutes droites héritées de l‘Ancien Régime, furent abandonnées pour revenir à la seule question qui vaille : il y a ou pas, c’est renouvelable ou pas !        

 

Adaptation : S’adapter au monde moderne a été longtemps un leitmotiv seriné aux travailleurs en “burnout”, aux marginaux, aux jeunes en mal d’insertion, aux plus âgés peinant à se recycler, etc. “Vivre, c’est s’adapter” disait-on. A l’opposé, le philosophe indien Jiddu Krishnamurti affirmait « ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade ». Or, la société était malade, chaque individu était poussé au bout de ses limites par la concurrence, mis en danger perpétuel par l’obligation d’entrer dans des normes de beauté, d’intelligence, de compétitivité,  isolé des autres par les smartphones et tablettes, affaibli par l’absence d’avenir prévisible, noyé par une surinformation délirante et une suite continue d’injonctions paradoxales…

                Un célèbre psychologue français, Boris Cyrulnik, avait inventé le concept de “résilience”, qui ajoutait aux malheurs du monde. En effet, tout traumatisme, toute douleur sociale avait une réponse personnelle qu’il fallait trouver, heureux moyen de ne pas nommer la cause première, la société malade. Ce concept de résilience fit le bonheur du néolibéralisme !

                La disparition de l’argent a entraîné la fin des normes, de la concurrence, de la compétition, de “l’empowerment” et, avec l’eau du bain, le bébé de la résilience et de l’adaptation…

 

Adolescence : L’adolescence n’a pas toujours existé, c’est même un concept assez récent. Jusqu’au début du 20e siècle, les enfants passaient directement au statut d’adulte dès qu’ils étaient en état de travailler, de s’assumer, de se reproduire. Généralement, des rites de passages permettaient d’officialiser le changement d’état, de l’enfance à l’âge adulte (la première embauche, le Conseil de révision, une nouvelle tenue vestimentaire, certains droits, le mariage…).

                A la fin de l’Ancien Régime, cette période floue et incertaine de l’adolescence s’est largement étendue, les enfants étant de plus en plus précoces (les perturbateurs endocriniens n’y ont pas été pour rien) et les adolescents de plus en plus tardifs (syndrome de Tanguy, du nom d’un film sur la vie d’un “adulescent” de trente ans vivant encore chez ses parents). La difficulté croissante pour obtenir un travail et se loger, la libéralisation de la sexualité qui permettait de “papillonner“ longtemps avant de se fixer, tout poussait au retardement de l’autonomie.

                Aujourd’hui, et du simple fait de l’autonomie matérielle retrouvée par l’accès à tous les biens et services, les jeunes adultes ont des possibilités de réaliser ce qu’ils désirent plus facilement, de quitter le foyer familial sans drame, de voyager sans obstacle… De fait, nous sommes revenus à la situation antérieure à l’invention de l’adolescence. De nouveaux rites de passage ont fait leur apparition : l’établissement des documents de citoyenneté (entre l’âge de 15 à 17 ans selon les lieux)  officialise l’entrée dans le monde adulte, permet de quitter le pays en toute liberté, de répondre personnellement de chacun de ses actes, de nouer des relations sexuelles avec qui bon nous semble. Dans certaines régions, la délivrance de la carte est l’occasion de fêtes familiales ou communautaires.    

 

Agroécologie : Forme de culture et d’élevage respectueuse de l’environnement née en opposition à l’agriculture dite “conventionnelle” de l’Ancien Régime. L’agroécologie se voulait intensive en main d’œuvre, en connaissances et en production.  Elle a prouvé sa capacité à nourrir 250 familles sur un demi-hectare, sans intrants, sans technologie agressive. Elle prétendait, avant l’abolition de la monnaie, être la seule à pouvoir nourrir la planète entière quelques soient les conditions climatiques.               La fin du système monétaire a fait un peu oublier les pionniers de l’agroécologie car les problèmes auxquelles cette technique prétendait répondre se sont sérieusement réduits, du seul fait de la récupération de quantité de terres jadis gelées pour le profit, de la limitation drastique du gaspillage, d’une production gérée en fonction des besoins et non plus du profit. 

 

Albertini Jean Marie : Économiste (1929-2014), auteur du livre “Des sous et des hommes” (Le Seuil). Pour lui, la monnaie était un bien commun qui facilitait l’échange. La monnaie, disait-il, est intimement liée au pouvoir que l’on cherche à s’approprier, donc à l’institution politique. Si la monnaie reste un bien commun, on réfléchit, on calcule, on raisonne. L’histoire a prouvé que ce souhait, aussi généreux soit-il, n’a jamais abouti, la monnaie étant plus déterminante que toutes les théories qu’elle a engendré.

                Cet économiste a produit de belles pages sur le pouvoir de l’argent, sur sa faculté à se comporter comme un leurre, à s’augmenter sans cesse, et finalement, à permettre que l’ordre social perdure. Pourtant, il n’a jamais remis en cause la monnaie et toujours affirmé que l’idée marxiste de l’abolir n’était qu’une erreur de courte durée (1919-21). 

 

Algorithme : Un algorithme ne tombe pas du ciel. Il est le fruit d’un laborieux travail réalisé par des informaticiens de haut vol. Quand Google, pour ne citer que le plus connu, finançait la création d’un algorithme, sa mise en place sur le réseau et le traitement des données qu’il allait en recueillir, c’était uniquement dans l’espoir d’une juteuse plus-value, directe ou indirecte. La plupart du temps, ce genre d’opération visait à dégager un profil des utilisateurs de Google susceptible d’intéresser les grandes entreprises. Grâce à cela, si l’on cherchait sur le moteur de recherche un modèle de babouches pour illustrer un article sur la mode orientale, on devenait intéressant pour les vendeurs de babouches,  de produits cuisinés à l’orientale ou pour les organisateurs de voyages et nous devenions une cible pour les publicistes…

                Dans un monde sans argent, plus de publicistes, plus aucun intérêt à capter le “profil” d’un quidam, plus besoin de pousser à la consommation. En revanche, un algorithme semblable permet au cordonnier d’innover dans la qualité de chaussures qu’il produit, d’entrer en contact avec un collègue de Téhéran pour découvrir des techniques qu’il ignore, au particulier de savoir où se trouve un produit quelconque du plus proche au plus lointain, etc.

                La politique se faisait également par le biais d’algorithmes qui définissent le profil de l’électeur potentiel, qui propageaient des fausses nouvelles pour semer le trouble dans les esprits, pour prioriser les informations auprès des internautes, pour les influencer. Sans l’impératif du profit financier, les algorithmes sont passés de l’inutile destruction des hommes et de la planète à l’utilité commode pour le commun des mortels.

                Mais le pire dévoiement de l’algorithme s’est vu dans l’économie qui, partant de présupposés non démontrés et souvent contraire à la réalité, a produit des processus d’une incroyable rapidité, sur une échelle mondiale, absolument incontrôlable par leurs utilisateurs et porteurs de potentielles catastrophes et d’emballements imprévisibles.

 

Aliénation : La traditionnelle analyse marxiste de l’aliénation, de l’exploitation de l’homme par le capital, a constitué le socle des luttes jusqu’au début du 21e siècle. Peu à peu, le capitalisme a réussi à transformer le sentiment d’aliénation du travail en “libération par le travail”, au profit d’une doxa homogène et sans alternative possible. Quiconque refusait de travailler était un assisté, un asocial, un malade mental. L’entreprise moderne avait une culture propre, elle cultivait le fun et la joie de la productivité, ce qui était, nous dit un jour l’économiste Frédéric Lordon dans un éclair de lucidité, “la nouvelle la plus terrifiante du monde !” L’aliénation des autres est toujours plus aisée à déceler que la nôtre et Lordon n’a pas su se départir de sa vision monétariste personnelle tant elle lui paraissait révolutionnaire, même après la Grande Crise…

                Ces penseurs dont on ne peut nier l’intelligence, la culture et l’honnêteté, sont des cas d’école involontaires de l’aliénation. Le système monétaire a aliéné des générations d’économistes capables de débusquer l’aliénation partout où elle se trouvait…, sauf dans le système monétaire ! Pourtant, était-il possible de trouver un “objet neutre” qui puisse prendre une telle place sémantique dans notre vie, qui justifie autant de conflits individuels et collectifs, qui formate à ce point nos pensées et nos actes ?     

 

Allais Alphonse : Humoriste (1854-1905) Il a beaucoup fait rire sur l’argent et les comportements qu’il induit, mais il n’a jamais été pris au sérieux. Et pourtant ces aphorismes étaient plein de bon sens :

    C’est curieux comme l’argent aide à supporter la pauvreté

    Il faut prendre l'argent là où il se trouve: chez les pauvres !...

   On devrait demander plus aux impôts et moins aux contribuables…

   On devrait construire les villes à la campagne car l'air y est plus pur !...

   La misère a cela de bon qu'elle supprime la crainte des voleurs…

 

Alerte des 15 000 : Cet appel lancé au monde par 15 000 scientifiques de 184 pays en novembre 2017 est resté célèbre et a beaucoup servi de modèle théorique pour expliquer dans les écoles comment un système aussi absurde que celui de l’argent avait pu perdurer cinq mille ans et résister à la sophistication scientifique et intellectuelle des sociétés modernes. L’expérience quotidienne d’une civilisation de l’accès tend à faire passer notre système actuel pour évident et naturel, mais en 2017, ce n’était pas le cas.

                Ces scientifiques avaient établi neuf indicateurs clairement “dans le rouge” et qui annonçaient l’imminence d’un effondrement (l’ozone stratosphérique, l’eau douce, la pêche, les zones maritimes mortes, la déforestation, les espèces vertébrées, les émissions de CO², la hausse des températures, la population). Or, ces scientifiques se sont contentés de pousser un cri d’alarme et n’ont proposé aucune solution globale. Tout simplement, ils n’en avaient pas, faute d’avoir identifié le point central qui induisait ces catastrophes annoncées. De nombreux historiens et scientifiques  ont analysé aujourd’hui ce silence assourdissant comme un problème mental bien plus que technique ou scientifique. Tous les éléments étaient là pour offrir une solution mais la seule solution possible mettait à mal des millénaires de croyances, d’idées reçues, d’habitus, sur le plan sémantique autant que logique.

 

Alternatives : On désignait sous ce terme générique toutes les initiatives censées s’opposer au système et inventer, dans la marge, des modes de fonctionnement nouveaux. Plus le libéralisme causait des dégâts et plus les alternatives fleurissaient, dans les domaines les plus variés, sans pour autant que l’on puisse en dégager une cohérence stratégique ni le constat d’une réelle efficacité.

                Se situer dans la marge, c’est aussi être dans la page, disaient certains. Dans beaucoup de cas, on pouvait constater que le système se nourrissait des alternatives ou pire, que les alternatives nourrissaient le système et lui permettait de perdurer. Le problème  était d’autant plus complexe que le système imposait à ces alternatives d’utiliser les mêmes outils que lui-même. Les réseaux sociaux par exemple, étaient typiquement un outil du capitalisme qui permettait de contrôler les masses et de les influencer. Or, aucune action ne pouvait se développer, se faire connaître, sans passer par ces réseaux sociaux. Utiliser Facebook ou Tweeter était indispensable, mais plus on les utilisait plus on légitimait ce fameux Big Brother capable d’imposer un Président dans une élection dite démocratique ou de lancer sur le marché un produit aussi inutile que nuisible.

                Le capitalisme a toujours réussi à limiter les alternatives, en les obligeant à s'adapter à son système hégémonique fondé sur la nécessité d'équilibre financier (sans même parler de profits monétaires). Les monnaies locales ont été exemplaires de ces alternatives qui nous rivaient au système en mettant un peu d’ordre à la marge au lieu de nous en libérer.

                Pourtant, nul ne pouvait nier le côté expérimental, pédagogique, parfois même révolutionnaire des alternatives. Vouloir être dans la pure indépendance risquait de condamner à l’impuissance, accepter des compromissions pour garder une marge de manœuvre risquait de faire perdre l’essentiel de l’objectif… Jusqu’au passage à la civilisation de l’accès, les alternatifs ont dépensé une énergie considérable dans ces questions.

                Ceux pour qui la seule alternative était l’abolition de l’argent, les choses étaient plus simples, car il s’agissait pour eux de préparer un autre monde, avec des outils inédits. Les critiques souvent violentes qu’ils subissaient, d’opposants au régime autant que du régime lui-même, ne faisaient que renforcer leur position. Les alternatives classiques étaient tolérées par le capitalisme, parce qu’elles ne lui paraissaient pas dangereuses ou pouvait être récupérée. Ce n’était pas le cas pour l’idée radicale d’abolition.

                Après avoir fait rire (abolir l’argent était aussi incongru que de vouloir abolir la gravitation), la désargence fit peur et fut dénigrée, critiquée. Elle fit même peur au système au point qu’une poignée de militants d’une ZAD (Zone à Défendre), sans parler de désargence mais en la mettant en pratique, fit reculer le gouvernement français au sujet de la construction d’un aéroport, puis subit une répression policière complètement disproportionnée (plus de 3 000 militaires, des chars, des hélicoptères, l’usage de grenades anti émeutes, etc., contre 150 zadistes désarmés). Comme toutes les grandes découvertes et innovations de l’humanité (l’héliocentrisme, l’imprimerie, le chemin de fer, l’électricité, le numérique…), la désargence n’échappa pas à ces trois stades : le rire, la peur, l’évidence. Cette fois, pour que l’évidence finisse par triompher, il a fallu attendre qu’il n’y ait plus aucun moyen d’y échapper…   

 

Anarchie : Contre l’Etat, le pouvoir, le salariat, les anarchistes auraient dû être les plus prompts à évoquer une abolition de la monnaie, et ce depuis longtemps. De Proudhon à Kropotkine, de Bakounine à Malatesta, tous ont posé sur l’argent des opinions fort critiques.  Les anarchistes du début du 21e siècle étaient  la plupart du temps opposés au salariat, à la thésaurisation, à l’usage de l’argent comme instrument de pouvoir. Mais beaucoup, influencés par le marxisme, préféraient lutter contre le capital que contre l’argent. D’autres, influencés par la psychanalyse voyaient dans l’argent le seul moyen de libérer l’homme de ses dettes envers les donateurs et donc de préserver sa liberté. D’autres enfin, se sont tellement impliqués dans les luttes sociales qu’ils en sont arrivés à défendre le pouvoir d’achat, l’emploi, les conventions collectives, oubliant parfois la radicalité de leurs sources au profit de l’urgence sociale.

                Au mieux, les anarchistes prônaient un système qui conjuguait dans chaque individu les trois grandes fonctions de la division sociale du travail où chacun se serait retrouvé à la fois capitaliste, patron et salarié. Taxés d’utopistes, très souvent d’agitateurs dangereux, et presque toujours d’individualistes forcenés, les anarchistes ont tenté de gommer ces étiquettes par des engagements sociaux concrets, en prise avec l’actualité et y ont perdu beaucoup de leurs fondements théoriques. Ce n’est qu’à travers des expérimentations communautaires (squats, ZAD…) qu’ils ont pu répandre l’idée qu’il pouvait y avoir une autre forme d’organisation sociale que l’échange marchand. Beaucoup d’entre ceux-là ont donné l’impression de prendre le train en marche après la crise monétaire mondiale alors qu’ils l’avaient anticipée.   

 

Ancien Régime : Jusqu’à la Grande Crise et  l’abolition de la monnaie, on parlait d’Ancien Régime en opposition aux Républiques issues des Révolutions du XVIIIe siècle. Mais cette abolition ayant  profondément modifié les structures politiques et sociales, l’habitude fut prise de parler de l’Ancien Monde, puis d’Ancien Régime pour parler de la période monétarisée. Peu à peu, l’expression est devenue un “mot valise” utilisé pour désigner un comportement, un objet, une idée complètement obsolète, ringarde, d’un autre temps. Dans cet abécédaire, il sera toujours utilisé dans le sens historique, “ce qui relève de l’époque où l’argent et l’échange marchand étaient encore la norme”.  

 

 

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