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Désargence.over-blog.com

Les alternatives de gauche.

25 Novembre 2019, 16:45pm

                Peu après l’arrivée de la gauche au pouvoir avec François Mitterrand, très exactement en mars 1983, Pierre Bérégovoy, l’ouvrier devenu ministre, décide de réconcilier enfin la gauche et le réalisme. Il convainc Mitterrand d’abandonner l’idéal pour la rigueur, le gel des salaires, l’alignement sur la ligne économique de l’UE, les privatisations…, en convaincre l’ancien homme de droite, décoré de la francisque par le maréchal Pétain, ne dut pas être si compliqué… Cet assassinat (ou suicide) de la gauche est relativement bien passé, habilement justifié par Maurois, Delors, Attali, Jospin et consorts, et présenté comme une parenthèse qui devait très vite se refermer. Chevènement avait raison quand il déclarait que la parenthèse ne servait qu’à masquer la réalité d’un virage à droite irréversible, puisqu’elle ne s’est jamais refermée.

                Dès lors, ceux qui n’acceptaient pas ce virage, ne pouvant plus se dire socialistes ni même de gauche, se sont baptisés “la vraie gauche”, “la gauche radicale” et autres appellations ambiguës. Les “socialistes” qui mettaient en place l’ouverture au marché, les privatisations et le lent détricotage des acquis du CNR, ont (très habilement) qualifié les “vrais socialistes” de passéistes et d’irréalistes, tandis qu’ils s’attribuaient les qualificatifs de progressistes et de réalistes. Il en reste encore des traces à voir la difficulté de la France Insoumise à oser des programmes ambitieux et surtout radicalement opposés au libéralisme. Pour échapper aux anathèmes de la droite (passéisme et utopisme), ce parti s’acharne à toujours conserver le cadre existant. Sa position sur l’Europe est caractéristique : il faut tirer l’Europe du bourbier libéral, mais sans “renverser la table”, juste en inventant un plan B si l‘Europe résiste. A la vérité, personne ne sait exactement ce que serait ce plan B, ni en France, ni en Grèce où les Varoufakis, Lafazanis, Alavanos, Lapavitsas…, ont échoué à entraîner quelques électeurs vers un vrai rapport de force avec le libéralisme européen.

                De fait, la France Insoumise à des intentions louables, des propositions réalistes au point de ne pas trop déranger le cadre libéral, un programme réellement orienté vers l‘équité sociale et l’environnement, et une grande majorité des Français gagneraient à soutenir tous cela, mais peu le plébiscitent. Le programme est réaliste mais on n’y croit pas, il est attractif mais on rechigne à le suivre. La seule explication que je trouve à cette étrange situation, c’est que de moins en moins de gens continuent à croire au cadre actuel. En quoi, la France Insoumise, quand elle propose de résoudre la question du chômage, des inégalités sociales, du déficit démocratique, du dérèglement climatique, s’attaque-t-elle à la structure politique qui a généré ces problèmes ?

                Le chômage de masse est inéluctable dans le cadre du salariat qui reste la principale variable d’ajustement. Les inégalités sociales ne peuvent que s’accentuer dans le cadre mondialisé, marchandisé, financiarisé. La démocratie est impossible là ou, sans argent, aucun accès au pouvoir n’est possible. Celui qui possède l’argent possède aussi ceux qui n’en ont pas. Le possédant peut enrôler qui il veut, pour ce qu’il veut, le “possédé” n’a que la liberté d’accepter l’enrôlement qu’on lui propose ou de crever sur son rond-point ! Les Gilets Jaunes l’ont bien compris, la France Insoumise, c’est moins sûr…

                Un autre décalage flagrant entre les Gilets jaunes et les partis dits de gauche radicale, vient d’une gauche qui a toujours eu du mal à se départir de la mise en exergue du capitaliste, de l’exploiteur, du financier, du milliardaire (sans doute l’un des beaux restes de la lutte des classes). Mais, arrivés au bout de la logique néolibérale, nous sommes tous exploiteurs de quelqu’un. Cela commence avec le premier euro que nous avons en poche et qui nous octroie le droit de l’échanger contre une baguette de pain chez tel boulanger et pas chez tel autre, de choisir la croissance de l’un, la faillite de l’autre. Personne de sensé se privera d’un tel pouvoir de gaité de cœur, à moins qu’une autre structure sociale ne le rende obsolète, que la circulation des biens, services et savoirs soit structurellement débarrassée de la valeur, du profit, tant dans la cession que dans l’accès. Je n’en ai vu aucune trace dans aucun programme d’un parti authentiquement resté de gauche. Tous ces beaux programmes resteront au stade de la théorie, de l’utopie sympathique mais irréalisée, s’ils ne posent pas au moins la question du devenir de l’échange marchand, du salariat, de la valeur, du marché, de l‘argent, etc.

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